Pourquoi publiez-vous les livres de Jean-Marc Rouillan ?

Les trois volumes “De mémoire” de JMarc Rouillan constituent un témoignage assez rare sur un moment récent de l’histoire européenne pour qu’il mérite d’être rendu aussi disponible que possible : l’engagement de militants d'extrême gauche dans la lutte armée au cours des des années 1970 et 1980. En face de ces faits, les médias (dont l’édition) peuvent faire le choix de l’effacement des mémoires ou de leur recouvrement par les analyses de spécialistes autorisés à diffuser la version officielle, celle des États et de leur première clientèle, les classes dominantes. On peut à l’inverse donner à lire les analyses d’un militant qui s’est donné les moyens de mettre en récit, y compris littéraire, ses années de lutte. Et l’éditer non pas en défenseur de ses positions d’auteur et d’acteur politique, mais pour leur importance dans un débat public digne de ce nom : au service d’une vison conflictuelle de la démocratie dont on sait bien à qui le consensus est favorable

L’autre thème des livres de JMarc Rouillan, souvent tissé avec le premier, relève d’un double portrait : celui du monde de la prison vu depuis l’intérieur (avec l’acuité de vingt-cinq ans de pratique assidue) ; et celui du monde de l’extérieur observé depuis la prison. Là encore, l’éditeur donne à lire un point de vue informé, aux intentions claires et en contradiction avec l’idéologie dominante : abolir le système carcéral. Sans parler du regard d’un prisonnier sur notre liberté...

Est-ce difficile pour un éditeur de publier un auteur interdit de parole ?

Question paradoxale adressée à l’éditeur de sept livres de cet “auteur interdit de parole”, qui en a signé une demi-douzaine de plus chez six autres éditeurs [1] et dispose d’un blog rassemblant une vingtaine de ses textes. Si on mesure la liberté de parole à la capacité (non pas théorique mais en pratique) de tout un chacun à être entendu, plus de vingt-mille exemplaires des livres de JMarc Rouillan ayant été aujourd’hui vendus, le plus grand nombre se fait rarement aussi bien “entendre”

Maintenant, il est certain que l’interdit qui est fait à JMarc Rouillan de toute intervention publique n’est pas favorable au travail de diffusion de ses livres. La raison est bien connue : par prévenance, on doit protéger le prévenu des médias, après qu’un entretien paru dans L’Express l’ait renvoyé en prison avant la fin de sa semi-liberté en octobre 2008[2]. En même temps, on peut se demander pourquoi la protection de la justice ne s’étend pas à l’ensemble des citoyens ? Et dans un élan égalitaire : en limitant la liberté (de nuire) de la presse ?

Que pensez-vous de l’interdiction faite à Jean-Marc Rouillan de s’exprimer sur les faits pour lesquels il a été condamné ?

S’il s’agit de donner un avis sur cette loi, qui s’applique à tout condamné, je vais manquer de compétence, et nous sortirions du cadre de cet entretien. En revanche, il pourrait être intéressant de comparer l’interdit qui pèse sur JMarc Rouillan avec la grande liberté d’intervention médiatique de ceux qui déjugent son passé et ses engagements politiques comme ses prises de position et ses écrits présents [3].

Entretien avec Thierry Discepolo, à l’occasion d’une rencontre à la librairie Terra Nova (Toulouse)
Propos recueillis par Jean-Manuel Escarnot pour LibéToulouse (15/02/2012)