Quels que soient les faits d’actualité concernés, les commentaires auxquels ils donnent lieu sont, à quelques exceptions près, d’une bêtise crasse, qu’on aurait peine à imaginer si on ne la voyait s’étaler là, sous ses yeux, péremptoire, agressive, révoltante, ouvrant des aperçus vertigineux sur l’inaptitude à toute réflexion, l’étroitesse d’esprit, l’absence de générosité, la fureur intolérante que des êtres soi-disant pensants sont capables de manifester envers autrui.

Il n’est pas nécessaire d’être un spécialiste de sociologie politique pour repérer dans le flux ininterrompu de sottises l’ensemble des thèmes habituellement exploités par l’idéologie d’extrême droite, avec une dominante raciste et xénophobe dont la ferveur patrouillotique (comme aurait dit Rimbaud), qui commande de privilégier tout ce qui est bien français, n’empêche pas néanmoins d’infliger les pires outrages à la langue française.

L’anti-intellectualisme toujours sous-jacent à la pensée réactionnaire, combiné au ressentiment d’extrême droite, conduit à une sorte de paranoïa à bouffées délirantes très semblable à celle des fondamentalistes américains du Tea-party, aux yeux de qui un Obama, à cause de ses timides préoccupations sociales, fait figure de « communiste » : de la même façon, pour nos commentateurs internautes, tous les journalistes par exemple sont d’abominables « gauchos » socialistes téléguidés par le PS et le PS lui-même est un repaire de « cocos » qui veulent brader l’héritage de Saint-Louis et de Jeanne d’Arc. En arriver à faire à nos Pujadas et à nos Hollande l’honneur de les tenir pour des suppôts de l’extrême gauche, voilà qui donne bien la mesure des divagations internautiques !

Pourquoi donc faut-il que le site de mon fournisseur d’accès soit devenu le rendez-vous préféré des pires imbéciles de la Toile ? Dois-je changer d’auberge ? Hélas, je sais que c’est inutile, c’est partout la même désolation : Internet a ouvert les vannes de la stupidité humaine en 3G ; ce n’est plus qu’un immense Bistrot de la Gare où l’on ne rit même plus et d’où les internautes sensés sont chassés par les incultes comme la bonne monnaie est chassée par la fausse. Le règne de la communication généralisée, c’est le triomphe de la sottise de masse. À cet égard le philosophe Alain avait raison de souligner que, dans la pensée en cercle, le niveau intellectuel ne tend pas spontanément à s’établir au plus haut, avec les meilleurs, mais toujours au plus bas, avec les plus obtus.

On a beau se dire qu’à l’origine de cette haine obsessionnelle de la gauche il y a très souvent une forme de souffrance sociale née précisément de la trahison par « la gauche de gouvernement » de sa mission historique, qui était de servir de rempart aux gens modestes contre la domination bourgeoise, on ne peut s’empêcher de repenser à tous ces précédents historiques, quand des foules de travailleurs réduits au chômage, à l’exclusion, à une vie indigne et sans horizon, saluaient bras tendu l’aube trompeuse d’un ordre qui se disait nouveau. Le monde capitaliste a toujours été générateur de vrais maux et de faux remèdes et ses vieilles recettes, remises au goût du jour, sont toujours efficaces : diviser le peuple, dresser les travailleurs les uns contre les autres, attiser le racisme, détourner la colère sociale sur des boucs émissaires, rendre les malheureux responsables du malheur des autres, culpabiliser les pauvres. Et ça marche toujours, grâce à l’imbécillité ambiante. Il suffit de lire les commentateurs d’Internet pour s’en convaincre et pour comprendre que si les premiers ennemis du peuple sont ceux qui vivent sous les lambris des salons bourgeois et des palais ministériels, il en est d’autres, non moins virulents, qui se trouvent dans le peuple lui-même et dont il n’y a aucune arrogance élitiste à dénoncer la malfaisance.

Alain Accardo

Chronique initialement parue dans le journal La Décroissance, du mois de février 2012.
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Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien (2006), Le Petit Bourgeois Gentilhomme (2009), Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010) (2011).