Certes, on sait depuis longtemps, du moins chez les esprits les plus pénétrants, que « les apparences sont trompeuses » et que les choses sont rarement ce qu’elles semblent à première vue. D’où le thème fondamental que la philosophia perennis a inlassablement décliné sous forme d’oppositions du type noumène-phénomène, substance-accident, essence-existence, etc., qui se retrouvent d’ailleurs, sous un vocabulaire différent, dans nombre de cultures.

Peut-on croire pour autant que l’invitation quotidienne de nos journalistes à « décrypter » le monde soit inspirée par leur culture philosophico-scientifique et par le souci désintéressé de nous aider à mieux comprendre la vérité des choses ? Pour la plupart, leur formation initiale ne leur en donne guère les moyens, et les exigences de leur pratique professionnelle moins encore.

En fait, quand ils nous proposent de « décrypter » en leur compagnie les événements et les situations, ils ne cherchent nullement à nous faire découvrir une réalité objective cachée derrière l’écran des apparences. Tel était le propos de Socrate, de Galilée, de Darwin, de Marx ou de Freud. Ces gens-là faisaient un métier dérangeant, et on le leur fit sentir de bien des manières. Ce n’était assurément pas le même que celui de nos mentors médiatiques. Ces derniers, en effet, ne veulent pas tant dissiper les apparences que les remplacer par d’autres, accréditer d’autres faux-semblants, plus propices à la promotion des intérêts des classes dominantes à qui ils servent de scribes et de truchements. Le journalisme d’investigation a cédé la place au journalisme de communication.

En usant et abusant de la terminologie du « décryptage », les journalistes, qui ont toujours aimé s’habiller un peu trop large, se persuadent eux-mêmes que sans leur médiation éclairée, le tohu-bohu des événements nous resterait opaque et que, dans la forêt touffue des symboles, ils sont nos meilleurs guides. Mais ce n’est là en somme qu’un bénéfice secondaire de leur travail dont la finalité ultime, au stade actuel d’assujettissement des médias par le pouvoir politique et financier, est d’assurer la police des esprits et des cœurs, c’est-à-dire le maintien d’un ordre idéologique unilatéral et consensuel : le néolibéralisme mondialiste dans ses différentes variantes de droite et de « gauche ».

Le « décryptage » de la réalité apparaît aux journalistes et à leurs publics comme un effort d’investigation d’autant plus concluant qu’ils font davantage appel pour le cautionner à des « spécialistes » et des « chercheurs » (en sciences économiques et sociales notamment) qui, tantôt ne voient des choses que ce que permet d’en saisir le créneau étroit de leur spécialité, tantôt sont par conviction personnelle complètement acquis à l’orthodoxie officielle. Dans le « décryptage », le journaliste et le chercheur procèdent à une mutuelle légitimation : celui-ci est désigné comme savant connaisseur de la réalité, celui-là comme amoureux intrépide de la vérité. Leur conjonction sur le plateau d’un JT, c’est l’idéal philosophique enfin réalisé. Par la voix de cet oracle bicéphale, le sens objectif du monde se révèle à nous, jour après jour, dans son immarcescible pureté.

Contrairement aux trompeuses apparences, aux mensongères idées toutes faites ou aux illusoires enseignements de l’expérience, le monde capitaliste cesse d’être un système fondamentalement incohérent, inique et cruel, fonctionnant à la violence, à l’imposture, à la corruption et au déni d’humanité. Il cesse d’être une vaste machine à exploiter le travail des masses au profit d’oligarchies mafieuses, une machine de surcroît déglinguée, emballée et folle, que plus personne ne peut contrôler et qui est en train de tuer physiquement et moralement la civilisation. Au contraire, le « décryptage » le transfigure en règne de la justice, de la liberté, de la démocratie et du bien-être universel. La crise permanente du système ne saurait faire douter de son excellence profonde ; nos malheurs seraient plutôt la conséquence de nos propres insuffisances. Le libéralisme économique et politique, ce n’est rien d’autre, tout bien « décrypté », que le royaume de la justice divine, et l’information journalistique en est la théodicée.

Avouons que nous ne nous attendions pas à une telle révélation ! Merci aux « décrypteurs » et vive le « décryptage » !

Alain Accardo

Chronique initialement parue dans le journal La Décroissance, du mois de décembre 2011.
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Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien (2006), Le Petit Bourgeois Gentilhomme (2009), Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010) (2011).