Le premier entrait en 2008 dans la prestigieuse collection de « La Pléiade » ; aux autres, qui représentent l’honneur de l’Allemagne intellectuelle, des éditions lacunaires, confidentielles, épuisées, ou pas d’édition du tout. Quant à Thomas Mann, Robert Musil, Joseph Roth, pour le papier bible, ils repasseront.

C’est obscène. Mais le pire, c’est que ça ne se voit pas. Plus même : cette édition suscite dans la presse française, à de rares exceptions près, les mêmes clichés complaisants envers l’« écrivain majeur » – lui qui, sur le plan formel, n’a strictement rien inventé ; et l’« ennemi du nazisme » – lui que le nazisme en son chef aimait tant et dont, même sans la carte du parti, il servit à sa place les desseins.

Dans un hebdomadaire bien connu, un polygraphe non moins connu s’extasie sur ces « grands livres » [1] : pour preuves, Orages d’acier, c’est de la « description pure », et puis Gide en a dit du bien, et puis il y a les quatorze blessures et il est modeste, le héros national, il aurait pu faire carrière, mais il refuse les appels du pied, quel courage, et puis Sur les falaises de marbre, c’est de la résistance, et puis on n’a pas compris que c’est de « l’aventure métaphysique intérieure », et puis, etc., etc. Fadaises. Qui mesurent seulement le degré d’abaissement d’une réputation d’intelligence.

Ah ! Leur fascination (ce mot revient à tout bout de champ) pour la guerre bien saignante, supposée décrite dans sa nudité, sans afféterie humaniste ni moralisme ; leurs pâmoisons devant ces récits qui en réalité véhiculent, tous, pour qui sait lire, sous les préciosités du « Beau » et les signes décoratifs de la littérarité, de l’idéologie d’extrême droite bien conforme, y compris Sur les falaises de marbre, n’en déplaise aux mânes de Gracq ; leur vénération du « sage goethéen », lui qui s’emploie pendant mille pages à noyer l’histoire, celle du nazisme et la sienne propre, sous une mythologie kitsch, sans compter, au détour de la plume et malgré les opérations successives de lifting, quelques petites abjections, comme le plaisir à regarder en 1942 le Mont Valérien (un millier de fusillés) moucheté joliment aux couleurs de l’automne, ou le bonheur du café turc dégusté rue Lauriston, en voisin de Bonny et Lafont [2] ; et sans compter non plus les truismes innombrables donnés comme des « vérités supérieures » ni les « bonnes pensées » soulageant à bon compte, après un bon repas chez Maxim’s, la conscience un moment « gênée » ; et leur admiration du dandy prétendument rebelle et si francophile, amateur de notre vin et de notre culture, son protecteur même, lui qui voyait dans la France sous la botte, au sein du nouvel ordre européen, la villégiature idéale pour des gens comme lui, sanglés dans leur uniforme de « chevaliers » en feldgrau, si cultivés et si korrekts.

On pourrait remplir un sottisier avec les âneries idolâtres, les mensonges, euphémisations, inexactitudes, complaisances, dont la réception française de Jünger, journalistique et académique, s’est fait depuis plus de soixante ans une spécialité, depuis l’essai du germaniste collabo Decombis (Aubier-Montaigne, 1943, repris en partie par le Grece en 1975) jusque dans la presse d’aujourd’hui. De Decombis à nos modernes thuriféraires, grosso modo, même combat, ou même servilité, ou même ignorance.

Une question se pose : comment l’un des penseurs les plus extrêmes du nationalisme allemand [3] est-il passé du canon national des auteurs encensés par le nazisme au canon universel des grandeurs qui seraient tellement indiscutables qu’elles sont dignes du papier bible de la célèbre collection ? L’auteur de ces lignes a tenté ailleurs d’y répondre, en démontant en détail les tours de passe-passe du truqueur et de ses sectateurs empathique [4]. On se contentera ici des paroles d’un expert, le grand complice du héros aux quatorze blessures et vingt cicatrices, moins habile en reconversion après-guerre, mais qui sait en l’occurrence de quoi il retourne, Carl Schmitt : « Voici quelqu’un qui se camoufle sous une cape semi-mythologique, qui s’esquive dans des paysages et des espaces suggestifs, […] qui ne parle plus de nazis, mais de demos, plus de la SS, mais de Maurétaniens. […] Une très pratique et, dans les époques où les fronts changent vite, fort recommandable méthode de couverture par chiffrement. On parle très sagement, très abondamment, mais sans se fixer ; on parle tant qu’un gros livre en résulte, mais on n’a finalement rien dit de risqué, on a seulement peint des coulisses pseudo-mythologiques. » Voilà ce qu’on appelle un « grand écrivain », disponible en Pléiade.

Dans le champ littéraire, Vichy revient en force : hier Morand, on parle de Drieu pour demain ; un colloque sur le nébuleux Nebel à Paris [5]. Aujourd’hui, Jünger. Ce qui lie ces gens-là, c’est la haine des Lumières, de la Révolution française, de la République. Quand donc tournera-t-on en littérature la page de Vichy et, parallèlement, quand donc l’édition et la critique françaises feront-elles une place digne à l’autre Allemagne, la bonne, hostile au mythe germain, ardente démocrate, insolente, géniale souvent : quand donc la place que méritent Heine, et Heinrich Mann et Alfred Döblin ?

Michel Vanoosthuyse

Texte initialement paru dans les Lettres françaises en avril 2008
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Michel Vanoosthuyse a publié, aux éditions Agone, Fascisme et littérature pure. La fabrique d’Ernst Jünger (2005) ; par ailleurs auteur des préfaces à plusieurs livres d’Alfred Döblin : Les Trois Bonds de Wang Lun (2011) et à la tétralogie Novembre 1918 (2008-2009).

Notes

[1] Philippe Sollers, « Jünger était-il antinazi ? », Le Nouvel Observateur, 6 mars 2008. [ndrl]

[2] Responsables de la Gestapo française pendant l’Occupation allemande, Pierre Bonny et Henri Chamberlin (dit Lafont) furent condamnés à mort et fusillés en décembre 1944. Installé au 93 de la rue Lauriston, ce dernier y recevait la fine fleur de la Collaboration et de l’Occupant, menant grand train grâce au butin de ses commissions sur la chasse au marché noir. [ndlr]

[3] À ce propos : à quand la traduction française des articles politiques de Jünger des années 1919 à 1933, quand même 660 pages sans les notes, parus en Allemagne en 2001 ? Dix ans déjà : les aficionados font preuve d’ordinaire de plus de zèle.

[4] Lire Michel Vanoosthuyse, Fascisme et littérature pure. La fabrique d’Ernst Jünger, Agone, 2005.

[5] Colloque Gerhard Nebel, dirigé par François Poncet et organisé en mai 2008 par l’Université Paris-Sorbonne en coopération avec la Maison Heinrich Heine (Paris). [ndrl]