« Le design est totalement inutile. […] Même quand j'ai donné le meilleur de moi-même, c'était absurde. […] Peut-être toutes ces années ont-elles été nécessaires pour que je me rende compte finalement qu'au fond nous n'avons besoin de rien. Nous possédons toujours trop. » Après avoir fait de la « création de produits de consommation un art », comme on dit dans la presse, Philippe Starck aurait publiquement avoué sa honte et se serait fait « le pourfendeur du matérialisme », comme on dit dans la presse. Si l'on doit douter de la conversion, au moins une chose est sûre : Starck dispose des moyens matériels de se l'offrir. Ne lui reste plus qu'à trouver ceux qui lui vendront des indulgences avant qu'il ne se présente, nu, devant son Créateur.

La plus belle réussite de Joseph E. Stiglitz n'est pas sa mirifique carrière de chercheur en théorie économique à Stanford (États-Unis), ni son rôle à la direction du Comité économique de l'Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE), ni sa nomination par le président Bill Clinton à la direction du Council of Economic Advisers (CEA), ni son poste de vice-président et économiste en chef de la Banque mondiale, ni même son prix Nobel d'économie [1]. Dans l'un de ses livres, il remonte sur quarante ans pour remercier, en seize pages, des dizaines et des dizaines de collègues, aux carrières plus ou moins médaillées, pour leur aide, par exemple, sur « l'incitation et le risque, l'information et la prise de décision, la gouvernance d'entreprise et la finance, les introductions en Bourse et les liens entre comportement global de l'économie et ce qui se passe à l'intérieur des firmes ». Collègues parfois nommés par George W. Bush ou par Bill Clinton à la tête de telle ou telle institution. Mais aussi les présidents du Chili, du Brésil et de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Son patron à la Banque mondiale, James Wolfensohn, et celui de la Réserve fédérale américaine, Alan Greenspan. Ou encore le vice-président Al Gore, pour l'avoir fait « participer à deux de ses plus importantes initiatives, la réforme des télécommunications et la “réinvention de l'État”, mais aussi pour l'ouverture d'esprit et l'humour merveilleux avec lesquels il a conduit ces délibérations complexes et souvent conflictuelles »…

La plus belle réussite de Joseph Stiglitz est d'avoir encore reçu, après tout ça, des indulgences du monde militant un peu partout dans le monde, et dans le monde francophone en particulier grâce à deux livres parus chez un éditeur du groupe Lagardère. Après avoir déjà obtenu tout ce qu'on peut espérer en ce bas monde, Joseph Stiglitz pourra se présenter devant la porte de Celui d'en haut assis sur un dossier à rendre jaloux un saint soutenu par tout le staff des attachés de presse du Vatican.

Si on a déjà lu ne serait-ce que des résumés de ce qui s'est écrit depuis les années 1990 sur la mondialisation du capitalisme financiarisé, les effets du retrait de l'État, de la dérégulation des marchés, etc. ; et le rôle primordial bien connu qu'y ont joué l'OMC, la Banque mondiale, l'OCDE et les administrations Bush et Clinton ; ou encore celui de figures comme James Wolfensohn, responsable de l'imposition à l'Argentine d'un programme d'austérité qui écrasera la population pour rembourser les créanciers ; sans oublier Alan Greenspan, nommé par le président Ronald Reagan et bien connu pour sa foi dans l'autodiscipline du marché et pour sa détermination à déréglementer. À moins donc de ne pas connaître grand-chose de tout cela et de toux ceux-là que remercie Joseph Stiglitz, on n'apprend rien de fondamental dans ses ouvrages « anticapitalistes ». Sinon que, au lieu de l'indignation devant les excès d'un système qui a « perdu la tête » et produit une « grande désillusion » - comme l'annoncent les titres de ses livres -, on peut goûter l'exposition didactique, apaisée et pleine de la fraîcheur critique du nouveau converti. Qui mérite donc la confiance qu'on lui a accordée dans la presse de gauche même la plus militante. Puisqu'il connaît de l'intérieur un système dont il a commencé de douter en fin de carrière, anticipant l'âge où l'on fait le bilan de sa vie avant de se présenter devant son Juge. On ne peut douter que les livres de Joseph Stiglitz nous donnent des arguments pour sortir du capitalisme, et on y goûte en prime les vertus du pardon.

L'éditeur français du grand économiste américain révélé à l'anticapitalisme ne lui a pas réservé la distribution de ses indulgences. C'est tout le gratin de l'altermondialiste qui en a bénéficié sous la houlette d'Attac passé en collections chez Fayard (Hachette-Lagardère), qui a fait fructifier ce « nouveau » marché. Par exemple avec les livres de Susan George, dont le meilleur serait Le Rapport Lugano ; et une collection de petits « livres militants » à deux euros chez Mille et Une Nuits (Hachette). Évidemment, quand la vague a reflué, et les ventes avec, il a été demandé à la collection des petits livres d'Attac d'aller se faire éditer ailleurs. En l'occurrence là où ils se faisaient éditer avant que leurs livres ne commencent à se vendre : aux éditions Syllepse - qui, bonne fille, les a repris. Résultat de l'opération : 1. ce petit éditeur indépendant (et militant politique dévoué) reste confiné aux productions à perte ; 2. plutôt qu'être structurellement renforcé par l'augmentation de l'audience des idées qu'il porte pour elles-mêmes ; 3. celles-ci n'ayant bénéficié qu'aux caisses du groupe Hachette-Lagardère et à la diversification de sa diffusion vers des lieux où les livres de la multinationale entrent plus difficilement ; 4. belle occasion manquée de leçon pédagogique sur les conséquences pratiques d'un brillant compromis politique ; 5. celui d'un groupe militant anticapitaliste augmentant la diffusion de ses idées aussi longtemps qu'une multinationale de la presse et de l'édition (par ailleurs industriel aéronautique et militaire) en tire des avantages.

Une occasion manquée de faire un peu d'éducation politique chez Attac ? Peut-être. Mais pas auprès des militants. Car les réunions publiques n'ont pas manqué où la base a fait connaître vigoureusement son désaccord avec ce « compromis tactique », s'en prenant aussi bien aux directions d'Attac qu'à ses auteurs. Mais ces derniers, les membres des comités scientifiques et d'administration et directoriaux etc. sont restés fermes derrière celui qui avait pris la décision de passer chez Fayard-Hachette, le président Bernard Cassen. Pour lui, comme le rapporte son ex-éditeur Henri Trubert, « une maison comme Fayard a une position suffisamment forte. […] Puisque l'objectif d'Attac, c'est de faire de l'éducation populaire, […] il faut une diffusion maximale et Fayard leur apportait ça [2] ». Pour Cassen, ses collègues et ses auteur-e-s, on ne pourrait donc faire de la bonne « éducation populaire » dans les domaines économique et politique qu'en s'appuyant sur l'infrastructure d'une multinationale, qui offre, par sa position hégémonique, la meilleure diffusion. Il est des positions sociales où l'on confond facilement faire connaître des idées et se faire connaître par les idées. Ce qui n'est pas grave quand ces idées n'ont pas prétention à l'« émancipation des masses ». Mais on ne parle pas alors d'« éducation populaire ».

Indice discret du renouvellement du champ éditorial, l'éditeur des auteurs anticapitalistes d'Attac a quitté Fayard en 2009 pour créer sa maison d'édition : Les Liens qui libèrent. C'est tout naturellement que, ancien employé de Lagardère, Henri Trubert a répondu à l'appel d'Actes Sud contre les « tentatives oligarchiques de contrôle du marché par les grands groupes » [3]. Et Livres Hebdo de rapporter la bonne parole : la maison arlésienne est « rapidement devenue complice du projet. Entrée dans le capital à hauteur de 30 %, elle souhaite rassembler autour d'elle une fédération d'éditeurs partageant les mêmes valeurs ; apportant sa diffusion et la distribution de [Flammarion], ainsi que ses services de fabrication et ses moyens généraux ». Quand Trubert recrutait pour Hachette, on y mélangeait des auteur-e-s plus ou moins proches du Monde diplomatique et sur une ligne altermondialiste plus ou moins gauchiste avec ses antidotes idéologiques : par exemple, une « traversée de la judéophobie planétaire » sous la houlette de Pierre-André Taguieff et la visite des « territoires perdus de la République » sous la férule d'Emmanuel Brenner. Ce qui donne un peu l'impression, du point de vue d'un projet d'avancement social, d'une galère où les marins à bâbord ne rameraient pas dans le même sens que les marins à tribord. Autant dire qu'on y tournerait en rond. Ce qui n'est pas très grave tant qu'il y a des clients pour assister aux conférences (payantes) des auteur-e-s exposé-e-s en proue, ou en poupe, selon la tendance politique… Avec Les Liens qui libèrent, Trubert a un peu changé la recette : il a renouvelé une partie du vivier altermondialiste avec de l'écologie, qu'il mélange cette fois avec les enseignements du vénérable maître bouddhiste tibétain Yongey Mingyour Rinpotché et le témoignage d'une « mère épuisée » qui, « petit à petit, perd toute envie : de parler, de bouger, de [s]'occuper de [son] mari, de [ses] enfants, de [sa] maison… » [4]. Pour les liens, on voit ; mais la libération ?

Thierry Discepolo

——

Extrait de La Trahison des éditeurs (Agone, 2011), dont la conclusion est à télécharger ici. Ce livre intègre trois textes écrits entre 2009 et 2010 :
- « Les misères de l'édition indépendante racontées par Éric Vigne », Blog.agone.org, 25 septembre 2009
- « La mule du baron à la découverte du marché de la consommation contestataire », Blog.agone.org, 7 octobre 2009
- « Notes sur la pratique d'une politique éditoriale », Acrimed.org, 18 novembre 2010

Lire aussi :
« Édition : les cercles vertueux de la grande distribution », Acrimed.org, 19 septembre 2011
« Pratiques éditoriales depuis les années 1980 (I) Hugues Jallon : de La Découverte au Seuil, allers-retours » « Pratiques éditoriales depuis les années 1980 (II) Les fleurs et les fruits de la lutte du Seuil contre le grand capital »

Notes

[1] Ce bilan ouvre la préface de Joseph E. Stiglitz à son livre Quand le capitalisme perd la tête, Fayard, 2003, p. 9 – l’ensemble des informations sur l’auteur qui suivent sont extraites de ce livre, spéc. p. 33, 35 et 43.

[2] Les propos d’Henri Trubert qui suivent sont issus du DEA de sociologie de Camille Joseph, « Les tiraillements de l’hérétique : le livre anticapitaliste chez les grands groupes d’édition français », IEP-Paris 8, 2005, p 159.

[3] Christine Ferrand, « Nouvel éditeur. Le lien comme fil conducteur », Livres Hebdo, 22 mai 2009.

[4] Pierre-André Taguieff, Prêcheurs de haine, traversée de la judéophobie planétaire, et Emmanuel Brenner (dir.), Les Territoires perdus de la République. Antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire, Mille et Une Nuits, 2004 et 2002 ; Yongey Mingyour Rinpotché, Bonheur de la sagesse, et Allenou Stéphanie, Mère épuisée, Les Liens qui libèrent, 2010 et 2011.