On ne dira jamais assez combien le degré de concentration est chose finalement très relative. En 2002, la fusion Hachette-Vivendi permettait à Lagardère de contrôler 98 % des dictionnaires français, 82 % des livres scolaires, plus de 50 % des livres de poche, 45 % de la littérature générale et 65 % de la distribution [1]. Pour certains, il s'agit d'une situation de monopole sans équivalent depuis la faillite du capitalisme d'État soviétique. Pour d'autres, ce jugement est très exagéré : éditeur chez Fayard-Hachette, Claude Durand n'a même pas pris la peine de dissimuler sa tenue d'arracheur de dents pour affirmer que d'autres pays européens connaissaient des situations de plus grande concentration, pourtant tolérables ; auteur et éditeur chez Grasset-Hachette, Bernard-Henri Lévy emballait dans son plaidoyer les mêmes chiffres frauduleux pour défendre la même vertu du groupe Lagardère [2].

On trouvera une relativité identique du côté du ministère de la Culture (et de la Communication) français. En février 2007, lorsqu'on demanda à Benoît Yvert, président du Centre national du livre, si la concentration de l'édition menaçait son indépendance, sa réponse fut sans ambiguïté : « Ne mélangeons pas tout. […] Ce qui compte, c'est l'indépendance intellectuelle. Le discours alarmiste sur la concentration de l'édition ne s'est traduit à mon sens par aucune atteinte à l'indépendance des éditeurs. » Cet ancien éditeur ne parle pas en l'air : « J'ai encore lu récemment des interviews de François Gèze [La Découverte] et de Claude Durand. Tous deux estiment que leur expérience d'éditeurs indépendants au sein d'un groupe s'apparente à un fédéralisme qui les fait bénéficier des avantages économiques des grandes structures. La logique de groupe n'est pas antinomique avec la qualité de l'édition. Les menaces sur l'indépendance relèvent du pur fantasme. Selon moi, tout le monde doit être traité sur un pied d'égalité. Je ne veux pas traiter de l'édition par le petit bout de la lorgnette. [3] » Le fait que, deux ans plus tard, Benoît Yvert ait rejoint Editis, et la maison Perrin, dont il avait été conseiller littéraire avant d'être haut fonctionnaire de la culture, donne peut-être quelques indications sur la nature de l'optique avec laquelle celui-ci regarde l'édition [4].

Associant le destin de l'édition et de la librairie américaines face à la concentration du livre, André Schiffrin signale qu'avec la destruction de la plupart des librairies indépendantes par les chaînes, c'est au tour des éditeurs d'en souffrir : ne sont plus commandés que les livres dont les ventes sont assurées, en piles partout identiques. Mais c'est un « processus que les éditeurs ont aidé et encouragé »… Et dans cette bataille, ceux qui appliquent les politiques les plus purement commerciales (en général associées au plus grand conservatisme et à une politique salariale impitoyable) sortent vainqueurs. Situation prévisible, les plus grandes chaînes américaines sont désormais elles-mêmes concurrencées par des plus gros, aux politiques salariales plus impitoyables que les leurs et capables de vendre des livres à des tarifs plancher, utilisés comme produits d'appel : les grandes surfaces Wal-Mart [5].

Seul le stade ultime de la concentration défraye la chronique. Mais pour qu'un mécanisme soit général et diversifié, il faut bien qu'il opère aussi à petit échelle et presque partout. Les biographies de certains éditeurs semblent être destinées à illustrer cette mécanique - volontairement ou non…

Ancien représentant puis directeur commercial chez Gallimard (1972), Bernard Fixot lance Éditions n° 1 (1978) puis Fixot (1987) ; ensuite, le temps de remettre sur pied Robert Laffont (1993), il créé XO en 2000 et Oh ! deux ans plus tard [6]. On ne parle des livres qu'il a édités qu'en chiffres de vente - et seulement des gros. De Pierre Bellemare à Élizabeth Tessier, en passant par un Napoléon de Max Gallo, Le Livre noir du communisme, les « témoignages » Brûlée vive et Mutilée (sans oublier les recettes de cuisine de son épouse, née Valérie-Anne Giscard d'Estaing), il défend la publicité des livres à la télévision afin d'« en finir avec le terrorisme intellectuel sur la lecture »… Cet apolitique du profit est un client idéal pour les médias - provocateur, démagogue, mégalomane et roublard. Sa fonction se réduit au lancement pour un groupe ou un autre d'une machine à cash qu'il vendra avant de continuer ailleurs. Sa dernière trouvaille : « My Major Company Books, c'est d'aller chercher des lecteurs sur Internet. » Une seule inconnue : qui va bénéficier de cette nouvelle exploration de marché ? Ce vieux polisson de Fixot est si peu pris au sérieux qu'il peut dire la vérité sur le père de son ex-employeur et continuer de parler avec le fils : « Gaston Gallimard était une crapule géniale, qui a édité Voilà et Détective. Il ne lisait pas beaucoup. [7] »

Suivant une ligne politique moins rectiligne, Textuel commence comme « éditeur de presse pour les entreprises ». Propriété du groupe de marketing et publicité BDDP France, spécialisé dans les consumer magazines - Fnac (Epok), France TGV, EDF, Michelin, Leclerc, Novotel, etc. -, dont la mission est, selon le PDG Gilles About, d'« aider les gens à mieux consommer ». Inévitablement, le catalogue du pôle livre de Textuel comprend le « philosophe de la vitesse » Paul Virilio. On ne voit rien qui interdise d'ajouter François Dubet et Julia Kristeva au bestiaire. Mais on ne voit pas du tout avec la collection « La Discorde », lancée en 1999 par le philosophe et militant trotskiste Daniel Bensaïd, où sont parus des titres aussi peu stimulateurs de consommation que Les Irréductibles. Théorèmes de la résistance à l'air du temps. Après dix ans d'exercices dialectiques, la synthèse entre le communisme révolutionnaire et l'esprit consumer magazines est enfin réalisée : Textuel « participe » depuis 2009 à la galaxie Actes Sud.

Peut-être plus sincère, mais certainement moins heureux, Le Serpent à plumes concentre à lui seul et sur moins d'une génération toute une vie d'avatars. Issue d'une revue créée en 1988 par Pierre Astier, la maison d'édition n'a pas quatre ans quand, en 1997, elle est fondue dans une société financée par le cofondateur d'InfoMatin et celui de Presse Book. La revue est alors relancée sous une maquette de Philippe Starck, qui la conçoit à l'image de « l'homme moderne, mobile et multiculturel ». Tout va donc pour le mieux… À la littérature étrangère, qui avait fait la renommée du Serpent, succèdent l'édition du journal du chanteur Brian Eno (avec un CD de six titres inédits) et, en toute logique, un bouquet de titres contestataires. Le Monde est enthousiaste : « Le Serpent à plumes a ouvert cette nouvelle voie dans l'édition française, avec laquelle il faut désormais compter. » Deux ans plus tard, l'ancien avocat d'affaires Nicolas Philippe absorbe le Serpent dans le groupe éditorial qu'il essaye de monter. Mais en 2003 celui-ci cherche en vain du côté de Flammarion comment renflouer son déficit. Aussi vend-il en février 2004 le Serpent aux éditions du Rocher. Quelques jours après que le nouveau patron a déclaré qu'il arrivait « avec l'idée de ne rien chambouler », Jean-Paul Bertrand envoie des sbires vider les locaux de ses ordinateurs, des fichiers de la production et des contrats du Serpent à plumes. Un an plus tard, en 2005, les laboratoires Pierre Fabre ajoutent le Rocher et ses marques aux éditions Privat dans un groupe médiatique centré sur la région toulousaine ; la même année, 33 % du capital de ce lot éditorial sont cédés à Gallimard. Ce sera la plus longue période de stabilité du Serpent à plumes : quatre ans. En 2009 il est vendu avec Le Rocher à Parole et Silence, un groupe éditorial qui a acquis en 2008, « dans une logique de croissance », plusieurs maisons d'édition religieuses… Ça donne le tournis.

Au milieu de cette tragicomédie à méditer, un exemple à suivre. « Action collective unique dans l'histoire de l'édition », vingt-quatre auteur-e-s ont assigné le vendeur et l'acheteur du Serpent à plumes en exigeant la résiliation de leurs contrats sur une cinquantaine de titres. En 2006, le tribunal de grande instance de Paris leur donne gain de cause, condamnant les vendeurs et l'acheteur à indemniser les auteur-e-s, qui ont pu reprendre leurs droits et les livres en stock (au prix du pilon) [8]. Quelle mouche les avait piqués ? Ces auteur e-s auraient refusé de voir leurs livres côtoyer ceux de Brigitte Bardot (Un cri dans le silence) et d'Oriana Fallaci (La Force de la raison). Situation en effet « unique dans l'histoire de l'édition ». Dont on se prend à rêver qu'elle soit prise en exemple. Après tout, Oriana Fallaci n'a pas été éditée qu'au Rocher : La Rage et l'Orgueil est paru chez Plon en 2002. Et Brigitte Bardot non plus : Grasset-Fasquelle s'est chargé des deux tomes de ses mémoires (Initiales B.B., en 1996, Le Carré de Pluton en 1999) et Albin Michel de ses Vies privées (2006). Mesdames et messieurs les auteur-e-s qui se soucient du voisinage de leurs livres…

Thierry Discepolo

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Extrait de La Trahison des éditeurs (Agone, 2011), dont la conclusion est à télécharger ici. Ce livre intègre trois textes écrits entre 2009 et 2010 :
- « Les misères de l'édition indépendante racontées par Éric Vigne », Blog.agone.org, 25 septembre 2009
- « La mule du baron à la découverte du marché de la consommation contestataire », Blog.agone.org, 7 octobre 2009
- « Notes sur la pratique d'une politique éditoriale », Acrimed.org, 18 novembre 2010

Autres extraits postés en 2011 :
- « L'“anticapitalisme” d'Hervé Kempf à Jean-Claude Guillebaud », Blog.agone.org, 4 février 2011
- « Edition : les cercles vertueux de la grande distribution », Acrimed.org, 19 septembre 2011
- « Les indulgences de l'édition anticapitaliste », Blog.agone.org, septembre 2011 [à venir]

Notes

[1] Chiffres donnés par André Schiffrin, Le Contrôle de la parole, La Fabrique, 2005, p. 13-21.

[2] Claude Durand, « VUP : la Bourse ou la vie ? », Le Monde, 4 octobre 2002.

[3] Alain Beuve-Méry, « Redéfinir ce qu’on appelle un libraire. Entretien avec Benoît Yvert, président du Centre national du livre », Le Monde, 23 février 2007.

[4] « Benoît Yvert participera au rapprochement de Plon et Perrin », Livres Hebdo, 18 août 2009.

[5] André Schiffrin, resp. L’Argent et les Mots, La Fabrique, 2010, p. 15 ; et « Repenser la rentabilité de la culture », Le Soir (Bruxelles), 10 mars 2008.

[6] Éditions n° 1 a été racheté par Hachette, Fixot par le Groupe de la cité, XO et Oh ! par Editis.

[7] Marie-Dominique Lelièvre, « Bernard Fixot, 56 ans, patron des éditions XO, fou de lecture et vendeur roublard de gros tirages. Book maker », Libération, 17 avril 2000.

[8] Alain Beuve-Méry, « La justice tranche en faveur des auteurs », Le Monde, 7 février 2006 ; Hervé Hugueny, « Des auteurs du Serpent récupèrent leurs contrats », Livres Hebdo, 17 février 2006.