Baltimore News, 9 mai 1907

Mon sang ne fait qu’un tour quand je pense aux voleurs titrés d’Europe qui sont capables de donner à un homme une feuille de papier par laquelle ils lui accordent d’immenses propriétés qu’ils n’ont pas encore volées à leur véritable propriétaire, mais qu’ils s’apprêtent à voler. Pensez à Calvert dans le Maryland, à Penn en Pennsylvanie et aux autres [1] – des flibustiers de la pire espèce –, qui arrivent dans un pays, sans aucun droit sinon celui d’une force supérieure, et qui osent revendiquer la possession d’États tout entiers ! Les voleurs allemands, dirigés par les plus sceptrés d’eux tous, se sont rendus en Afrique du Sud avec une force de 30 000 hommes et ont expulsé les Héréros de leur territoire pour la seule raison qu’ils le veulent. Les Héréros se sont battus brillamment et courageusement quand on considère leur petit nombre, mais ils n’étaient pas de force contre les assassins envoyés par un gredin en hermine pour leur couper la gorge et leur vider les poches. Nous nous prétendons un peuple démocratique – un peuple agissant honnêtement – mais nous avons payé notre entrée dans la Société des Voleurs sceptrés en versant 20 millions de dollars à un pays qui n’en était pas propriétaire pour un groupe d’îles sur lequel nous n’avions aucun droit [2]. La plus remarquable plaisanterie du siècle a été de voir les États-Unis, après avoir vaincu l’Espagne et acquis les îles par la conquête, payer 20 millions de dollars à l’Espagne. Pour quelle raison ? Pour les îles ? Elles n’appartenaient pas à l’Espagne. Alors, pourquoi ? Eh bien, pour cette simple raison : un Américain se rend à l’étranger et vend sa fille à un titre de noblesse afin d’acheter son entrée dans les cercles aristocratiques. L’Oncle Sam a payé 20 millions de dollars pour entrer dans cette société – la Société des voleurs titrés. Nous sommes à égalité avec tous les autres. Nous oserons maintenant transformer ce qui aurait dû être un protectorat bienveillant en une monarchie autocratique.

Je pense que si un homme possède quelque chose que désire un gouvernement, il ferait mieux de l’abandonner. L’Angleterre a volé, par le brigandage, le pillage, le meurtre, l’incendie et les rapines, les champs de diamants d’Afrique, et le même système courageux de gouvernement ne ferait qu’une bouchée d’un individu qui irait voler une seule pierre précieuse dans la vitrine d’un bijoutier.

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New York World, 6 octobre 1900

Vous me demandez ce que signifie l’impérialisme. Eh bien, j’ai quelques idées sur la question. J’ai le désavantage de ne pas savoir si notre peuple est pour ou contre notre déploiement à la surface du monde. Je serais désolé d’apprendre qu’il le désire, car je ne pense pas que ce soit là une évolution sage ou nécessaire. Quant à la Chine, j’aurais tendance à approuver la décision de notre gouvernement de se libérer de cette complication. Il se retire, comme je le comprends, parce qu’il a terminé ce qu’il entendait faire. C’est très bien. Nous n’avons pas plus de raison d’être en Chine que dans tout autre pays qui n’est pas à nous. Il y a aussi l’affaire des Philippines. J’ai fait de gros efforts et pourtant je ne comprends absolument pas comment nous nous sommes lancés dans cette pagaille. Peut-être n’aurions-nous pas pu l’éviter – peut-être était-ce inévitable que nous finissions par nous battre contre les indigènes de ces îles –, mais je ne le comprends pas, et je ne suis jamais parvenu à découvrir le fin fond de l’origine de notre hostilité envers les indigènes. Je pensais que nous pourrions devenir leurs protecteurs – pas essayer de les écraser sous nos talons. Nous étions supposés les délivrer de la tyrannie espagnole afin qu’ils puissent mettre en place leur propre gouvernement, et nous devions rester à proximité afin de vérifier qu’il avait toutes ses chances. Ce ne devait pas être un gouvernement conforme à nos idées mais un gouvernement qui représentait les sentiments de la majorité des Philippins, un gouvernement conforme aux idées philippines. Ce qui aurait été une mission digne des États-Unis. Mais maintenant – eh bien, nous avons mis notre doigt dans l’engrenage, dans un bourbier où à chaque nouveau pas il devient plus difficile encore de nous en extirper. J’aimerais beaucoup, c’est certain, savoir ce que nous pouvons en espérer, et ce que cela signifie pour nous en tant que nation.

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Chicago Tribune, 15 octobre 1900

— On a dit de vous ici que vous étiez anti-impérialiste.
— Eh bien, c’est vrai. Je ne l’étais pas il y a un an. Je pensais alors qu’il serait magnifique de donner beaucoup de liberté aux Philippins, mais je pense maintenant qu’il vaudrait mieux qu’ils se la donnent eux-mêmes. D’ailleurs, en analysant le traité j’ai vu que nous allions devoir nous encombrer des moines et de leurs églises. Je suppose que nous n’en voulons pas.

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New York Herald, 15 octobre 1900

Quand j’ai quitté ce rivage, à Vancouver, j’étais un impérialiste à tout crin. Je voulais voir l’Aigle américain s’envoler en hurlant dans le Pacifique. Il me paraissait fade et ennuyeux qu’il se contente des Rockies. « Pourquoi ne pas étendre ses ailes au-dessus des Philippines ? », me suis-je demandé. Et je pensais que c’était là ce qu’il fallait faire. Je me disais : « Il y a là-bas des populations qui souffrent depuis trois siècles. Nous pouvons en faire des personnes aussi libres que nous, leur donner un gouvernement et un pays qui soient les leurs, faire flotter une miniature de la Constitution américaine sur le Pacifique, lancer une république toute neuve qui prendrait place parmi les nations libres du monde. Nous semblions avoir entrepris une tâche digne de ce nom. » Mais j’ai réfléchi un peu plus depuis lors, j’ai lu attentivement le traité de Paris et j’ai vu que nous n’avions pas l’intention de libérer la population des Philippines mais de la subjuguer. Nous nous sommes rendus là-bas pour conquérir, pas pour réparer.

Nous avons également promis que la puissance de notre pays servirait à maintenir et à protéger l’abominable système mis en place dans les Philippines par les moines. Ce devrait être, me semble-t-il, notre plaisir et notre devoir de rendre leur liberté à ces gens-là et de les laisser s’occuper à leur façon de leurs problèmes domestiques. Et voilà pourquoi je suis anti-impérialiste. Je m’oppose au vol de l’Aigle qui vient saisir d’autres pays dans ses serres.

Mark Twain

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Extrait de La Prodigieuse Procession & autres charges (Agone, 2011) – lire ici la préface de Thierry Discepolo.

Notes

[1] Cecil Calvert, deuxième baron de Maryland (1605-1675), reçut la propriété de l’État de Maryland grâce à une charte de Charles I d’Angleterre. C’est un autre roi d’Angleterre, James II, qui accorda la propriété de la Pennsylvanie à William Penn (1644-1718). [ndlr]

[2] Il s’agit des îles Philippines. [ndlr]