On reconnaît, dans ce pays, que si un homme peut organiser sa religion de telle sorte qu’elle satisfasse parfaitement sa conscience, il ne lui incombe pas de se demander si cette organisation est ou non satisfaisante pour tout autre personne. Le patriotisme n’est qu’une religion – l’amour du pays, la vénération du pays, la dévotion envers le drapeau, l’honneur et le bien-être du pays.

Dans les monarchies absolues, il est fourni par le trône, en un bloc, au sujet ; en Angleterre et en Amérique, il est fourni, en un bloc, au citoyen par l’homme politique et le journal. Le patriote fabriqué par le journal-et-homme-politique s’étouffe souvent en privé en avalant ce médicament ; mais il l’avale, et le garde dans l’estomac autant que faire se peut. Bienheureux sont les débonnaires.

Parfois, au début d’un bouleversement politique dément et mesquin, il ressent une forte envie de se révolter, mais il ne le fait pas – il n’est pas fou. Il sait que son créateur le saurait – le créateur de son patriotisme, le sous-rédacteur à six dollars pompeux et incohérent du journal de son village –, se mettrait à braire en noir sur blanc et le qualifierait de traître. Et cela serait vraiment horrible. Il marcherait la queue entre les jambes en frissonnant. Nous savons tous – le lecteur le sait très bien – que c’est exactement ce qu’ont fait neuf dixièmes de toutes les queues humaines en Angleterre et en Amérique il y a deux ou trois ans [1]. Ce qui veut dire que neuf dixièmes des patriotes en Angleterre et en Amérique se sont transformés en traîtres pour ne pas être qualifiés de traîtres. N’est-ce pas vrai ? Vous savez bien que c’est vrai. N’est-ce pas étrange ?

Ce n’était pourtant pas une chose dont il fallait sérieusement avoir honte. Il est rare – très, très rare – qu’un homme lutte contre ce pour quoi on l’a éduqué et gagne : c’est pratiquement perdu d’avance. Pendant de nombreuses années – peut-être depuis toujours – l’éducation donnée par les deux nations était absolument opposée à une indépendance de la pensée politique, et en permanence peu accueillante envers un patriotisme fabriqué dans la maison même de cet homme. Un patriotisme mûrement réfléchi dans le cerveau même de cet homme, testé au feu, vérifié et mis à l’épreuve dans sa propre conscience. Le patriotisme qui en résultait était un produit défraîchi obtenu de seconde main. Le patriote ne savait pas exactement comment ou quand ou bien d’où venaient ses opinions, et ne s’en inquiétait pas, aussi longtemps qu’il se trouvait dans ce qui paraissait être la majorité – ce qui était le plus important, le plus sécurisant, le plus confortable. Le lecteur croit-il connaître trois hommes qui ont de véritables raisons pour leur forme de patriotisme – et sont capables de les donner. Mieux vaut qu’il n’essaye pas trop, il risque de s’en trouver déçu. Il est fort probable qu’il se rendra compte que ces hommes ont trouvé leur patriotisme dans l’auge publique, et qu’ils n’avaient eux-mêmes en rien participé à sa fabrication.

L’éducation produit des miracles. Elle a incité les gens de ce pays à s’opposer à la guerre du Mexique ; puis elle les a incités à se ranger dans ce qu’ils supposaient être l’opinion de la majorité – le patriotisme de majorité est le patriotisme le plus courant – pour partir se battre là-bas. Avant la guerre de Sécession, elle a rendu le Nord indifférent à l’esclavage et amical envers la cause des esclavagistes ; de ce fait, le Massachusetts s’est montré hostile au drapeau américain, et cet État interdisait qu’on le hisse sur le siège de son gouvernement – selon l’État, il s’agissait du drapeau d’une faction. Ensuite, au bout de quelque temps, l’éducation a poussé le Massachusetts dans l’autre direction, et l’État s’est précipité dans le Sud pour se battre sous ce même drapeau et contre cette même cause qu’il soutenait auparavant.

L’éducation nous a rendus noblement anxieux de libérer Cuba ; l’éducation nous a incités à lui faire une noble promesse ; l’éducation nous a permis de reprendre notre promesse. Une longue éducation nous incitait à nous révolter contre l’idée d’arracher sans raison les terres et les libertés de tous les pays faibles, une éducation brève nous a rendus contents de le faire et fiers de l’avoir fait. L’éducation nous a fait détester les cruels camps de concentration de Weyler [2], l’éducation nous a fait comprendre que nous devions les préférer à tout autre technique afin de gagner l’amour de nos « pupilles ».

Il n’y a rien que l’éducation ne puisse accomplir. Rien n’est trop haut ou trop bas pour elle. Elle peut transformer une mauvaise morale en bonne morale, une bonne morale en mauvaise ; elle peut détruire les principes, elle peut les re-créer ; elle peut ravaler les anges au niveau des hommes et soulever les hommes jusqu’à hauteur des anges. Et elle peut produire tous ces miracles en un an – même en six mois.

Alors les hommes pourront être éduqués pour fabriquer leur propre patriotisme. Ils peuvent être éduqués afin qu’ils le construisent à partir de leur propre cerveau et de leur propre cœur, dans l’intimité et l’indépendance de leur foyer.

            *  *  *

Un patriote n’est au début qu’un rebelle. Quand commence un changement, le patriote est un homme rare, et courageux, et détesté, et méprisé. Lorsque sa cause l’emporte, les timides se joignent à lui car être un patriote ne coûte plus rien. L’âme – la substance – de ce qu’on considère habituellement comme le patriotisme, est la lâcheté morale, et il en a toujours été ainsi.

Lors de n’importe quelle crise civique importante et dangereuse, le troupeau que forment les masses ne s’inquiète pas en lui-même des tenants et des aboutissants de l’affaire, il ne s’inquiète que d’être dans le camp du vainqueur. Dans le Nord, avant la guerre [de Sécession], la personne qui s’opposait à l’esclavage était méprisée et insultée. Par les « patriotes ». Puis, peu à peu, les « patriotes » sont venus dans son camp et sa position était dorénavant considérée comme patriotique.

Il existe deux types de patriotisme – le patriotisme monarchique et le patriotisme républicain. Dans le premier cas, le gouvernement et le roi ont tous les droits de vous expliquer ce que signifie le patriotisme ; dans l’autre, ni le gouvernement ni la nation dans son ensemble n’ont le droit de dicter à un individu quelle doit être la forme de son patriotisme. L’évangile du patriotisme monarchique est : « Le roi ne peut pas se tromper. » Nous avons adopté cette devise avec toute sa servilité en transformant la formulation de façon insignifiante : « Notre pays, à tort ou à raison ! » Nous avons rejeté le meilleur des atouts que nous possédions : le droit de l’individu à s’opposer au drapeau ou au pays quand il (lui, tout seul) pensait qu’ils avaient tort. Nous avons rejeté cela ; et en même temps tout ce qui était réellement respectable dans ce mot grotesque et risible, « patriotisme ».

Mark Twain

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Respectivement écrits en 1900 et 1908, ces textes sont extraits de La Prodigieuse Procession & autres charges (Agone, 2011), traduit de l’anglais par Bernard Hœpffner – lire ici la préface de Thierry Discepolo.

Notes

[1] C’est-à-dire, du côté américain, au moment où les États-Unis entrent en guerre contre l’Espagne au nom de la « libération » de Cuba ; et, du côté britannique, lors de la seconde guerre des Boers. [ndlr]

[2] Lors de la guerre de libération de Cuba, (1895-1898), le gouverneur espagnol Valeriano Weyler y Nicolau organisa une « reconcentración » des populations qui aurait provoqué la mort de plusieurs centaines de milliers de paysans cubains. Cette innovation prometteuse fut ensuite développée par Lord Kitchener à la fin de la seconde guerre des Boers. [ndlr]