Quels outils utiles peut apporter la philosophie à la société ? Quel serait le rôle susceptible d’être joué par le philosophe dans cette tâche ?

C’est une question tellement difficile qu’il faudrait des pages et des pages pour y répondre convenablement. Je dirai simplement que les attentes et les espérances que suscite et encourage généralement la philosophie à propos de ce genre de question, dans des pays comme la France probablement encore plus qu’ailleurs, me paraissent la plupart du temps illusoires et condamnées à être tôt ou tard déçues. J’ai toujours été étonné, en particulier, de l’espèce de magistère suprême que les philosophes sont convaincus de pouvoir exercer dans le traitement des questions sociales et politiques et de la contribution déterminante qu’ils se considèrent comme capables d’apporter à leur résolution. Le moins qu’on puisse dire est que la discordance entre les prétentions affichées et les résultats obtenus s’est révélée, sur ce point, jusqu’à présent plutôt inquiétante.

Je suis, naturellement, convaincu, moi aussi, que, comme disait Wittgenstein, la philosophie n’aurait pas beaucoup d’intérêt si elle rendait les gens capables uniquement de s’attaquer à des questions de logique abstruses et ne contribuait pas à améliorer également leurs façons de penser et de parler sur les questions les plus importantes de la vie de tous les jours. Mais faire cela, justement, en essayant de dissiper l’ambiguïté et la confusion qui règnent et d’introduire un peu plus de clarté et de précision, est déjà beaucoup et peut avoir des conséquences pratiques importantes, même si elles sont généralement d’une espèce plutôt indirecte. Comme l’a dit aussi Wittgenstein, il est rare qu’on sache exactement ce qu’il faut dire, mais il y a de nombreux cas dans lesquels on peut savoir à coup sûr ce qu’il ne faut pas dire – ou pas dire de la façon dont est enclin à le faire.

En tant que philosophe, je suis, je dois le dire, régulièrement choqué par la manière dont on parle pour proférer des contrevérités patentes ou tout simplement pour ne rien dire sur les questions qui sont justement les plus importantes. C’est malheureusement beaucoup trop souvent le cas en politique.

Qu’est-ce qui vous a amené à étudier Karl Kraus ?

Autant que je m’en souvienne, la première fois que j’ai entendu parler de Kraus, c’était par Pierre Juquin, que j’ai eu comme professeur d’allemand au Lycée Lakanal pendant les années 1959-1961. Il avait la particularité d’être à la fois un germaniste remarquable et un membre éminent du parti communiste français, dans lequel il a joué par la suite un rôle très important [1]. Du point de vue politique, il était, vous vous en doutez, aussi éloigné qu’il est possible de l’être de Kraus. Mais en même temps il admettait que la Fackel avait défendu, dans un bon nombre de cas, du point de vue politique et social, des causes objectivement bonnes et extrêmement importantes. Depuis le début des années 1960, je ne suis jamais resté très longtemps sans me remettre, pour une raison ou pour une autre, à la lecture de Kraus. Il faut dire qu’il n’y a jamais à chercher loin dans l’actualité pour trouver des raisons de le faire.

Qu’est-ce que Die Fackel a signifié pour la société viennoise de l’époque ?

Comme on le dit souvent, Kraus est devenu assez rapidement à Vienne, à lui seul, non seulement une sorte d’autorité suprême, dont le jugement était particulièrement redouté, mais également l’équivalent d’une véritable institution. Il est apparu, aux yeux de beaucoup de gens, comme le défenseur par excellence de la vérité et de la morale contre toutes les formes de mensonge et de corruption, politiques, morales, intellectuelles et artistiques. Il faut dire que, sur ce point, il y avait réellement un travail considérable à faire en Autriche. « L’institution la plus permanente en Autriche, a-t-il écrit en 1902, est la corruption. » Il considérait également l’Autriche comme un pays dans lequel la lutte contre la corruption semble incapable de produire des résultats. Il est possible, du reste, qu’il ait sur ce point quelque peu idéalisé la situation dans les autres pays. Mais il était convaincu qu’il faut toujours commencer par balayer devant sa porte, ce qui est une attitude malheureusement très rare et à laquelle on ne saurait trop encourager les individus et les nations.

Il va sans dire qu’en se comportant comme il l’a fait, Kraus est devenu l’objet à la fois de formes d’admiration démesurées et de manifestations de haine d’une violence incroyable. Comme il le dit, « ce monde malpropre affirme de celui qui lui enlève sa saleté qu’il la lui a apportée ». Ou encore, on demande au nettoyeur des écuries d’Augias, à qui on devrait être reconnaissant pour le travail accompli : « Mais qu’avez-vous donc au juste contre Augias ? » C’est pour finir le dénonciateur de la corruption qui est perçu comme le responsable de l’existence de celle-ci. Pour Kraus, le vrai problème de la corruption n’est pas tellement qu’elle existe, car on ne peut espérer réussir à la faire disparaître complètement, mais la tolérance et l’indulgence dont elle bénéficie de la part des gens ordinaires et souvent de ceux-là mêmes qui en sont les victimes. Les responsables de la corruption politique sont donc en premier lieu les électeurs qui ne la sanctionnent pas comme ils le devraient, et même souvent la récompensent. Je suis toujours frappé par l’actualité remarquable de la remarque que fait Kraus quand il parle de « la détresse lamentable des honnêtes gens face aux gens culottés ». C’est plus vrai que jamais dans des sociétés gouvernées selon les principes du néolibéralisme triomphant, dans lesquelles le règne du chacun pour soi, de l’argent, du profit et de la concurrence plus ou moins sauvage a pour conséquence que l’honnêteté fait de moins en moins le poids en face du culot et du cynisme.

Le journalisme dont parle Karl Kraus diffère-t-il beaucoup du journalisme de nos jours ?

— Les choses sont sur certains points différentes et sur d’autres pas beaucoup ou pas du tout. La presse est sûrement, de façon générale, plus contrôlée et plus réglementée qu’elle ne l’était en Autriche à l’époque de Kraus, en tout cas dans les décennies qui ont précédé la disparition de l’empire austro-hongrois et la catastrophe finale. Kraus percevait la presse comme étant en passe de devenir une sorte de pouvoir absolu, auquel ne s’oppose aucune espèce de contre-pouvoir réel ; et devant lequel l’État lui-même a choisi d’abdiquer à peu près complètement. On peut dire que ses inquiétudes n’étaient pas totalement justifiées puisque le pouvoir de la presse peut sembler aujourd’hui limité de plus en plus par des contre-pouvoirs de différentes sortes, dont elle est obligée de tenir compte, et concurrencé en outre par des modes de communication et d’information qui ne passent pas par elle et que Kraus ne pouvait pas prévoir. Elle est donc certainement dans une position moins favorable que celle qu’elle avait à l’époque de la Fackel.

La presse est-elle pour autant devenue fondamentalement plus modeste, et également plus prudente, plus honnête et plus morale ? Je ne pense pas qu’on puisse croire cela – ni, bien entendu, que Kraus lui-même l’admettrait. Il n’avait pas tort de penser que l’attitude de rigueur à l’égard de la presse doit toujours être la méfiance spontanée, ni de dénoncer la collusion entre le pouvoir économique, le pouvoir politique et le pouvoir médiatique qui est devenue un danger majeur pour les sociétés actuelles. Kraus s’est rendu compte que nous étions en train d’entrer dans l’ère des grands empires médiatiques hyper-centralisés et tout-puissants auxquels même les États n’ont pas les moyens de résister réellement. En s’attaquant, comme il l’a fait, à la Neue Freie Presse et à son propriétaire, Moritz Benedikt, il a d’une certaine façon vu arriver les Rupert Murdoch et les Berlusconi d’aujourd’hui.

Concrètement parlant, on a l’impression que, malgré les changements incontestables qu’il y a eu depuis l’époque de Kraus, la presse se comporte, pour l’essentiel, toujours à peu près de la même façon. On en a encore eu la confirmation récemment avec ce qu’on appelle l’ « affaire DSK ». On ne sait jamais, dans les cas de cette sorte, si ce que les médias ont perdu en premier lieu est le sens du ridicule, celui des proportions ou celui du respect élémentaire de la vie privée et des individus. Ce sont toujours en gros les mêmes erreurs et les mêmes abus qui se reproduisent de façon presque mécanique : mobilisation de moyens démesurés pour informer le public sur ce qui constitue dans certains cas des non-événements caractérisés, recherche du sensationnel à tout prix, absence de considération totale pour les personnes, dont on détruit l’existence sans s’excuser après coup autrement que par des déplorations plus ou moins hypocrites sur les phénomènes d’« emballement », et en donnant l’impression d’être prêt à recommencer à la première occasion.

La critique de Karl Kraus vise principalement la presse. Quelle serait son opinion à propos de la radio et de la télévision ?

Je ne pense pas qu’il trouverait que les choses ont beaucoup évolué, sinon peut-être en pire, dans la mesure où le pouvoir des médias est devenu encore beaucoup plus grand et plus difficile à limiter et à contrôler. Il ne serait sûrement pas rassuré, en tout cas, en voyant le degré auquel nous vivons désormais dans le monde de la télévision (qu’il n’a évidemment pas pu connaître, mais il a connu et utilisé, apparemment sans trop de réticence, la radio), au moins autant et souvent même plus que dans celui de la réalité. Il ne faut pas oublier que ce qu’il reprochait avant tout à la presse était la façon dont elle réussit à remplacer la réalité par la représentation et l’expérience vécue par la phraséologie. Je n’ose pas penser à la façon dont il réagirait s’il voyait la façon dont c’est dorénavant l’image, encore plus que la phrase, qui a pris la place de la réalité. Il avait déjà très bien compris que, loin de développer l’imagination et la sensibilité, l’omniprésence et la toute-puissance de l’image ont pour effet, au contraire, de les affaiblir et pour finir de les anesthésier. On voit d’une certaine façon aujourd’hui tout ce qui se passe à peu près au moment où cela a lieu, mais on ne ressent presque plus rien. Tuer l’imagination, c’est, pour Kraus, tuer de la façon la plus sûre qui soit l’humanité en l’homme. Et c’est cela qui a rendu possible des désastres comme celui qu’a représenté la Première Guerre mondiale – pour ne rien dire de ceux qui ont suivi. L’impensable arrive parce qu’on n’a pas été capable de l’imaginer et qu’on est incapable, le moment venu, de le percevoir et d’en éprouver réellement l’horreur. La propagande nazie réussit, selon Kraus, à convaincre les gens que même les atrocités dont ils ont été les témoins directs n’ont pas eu lieu et ne peuvent être que des inventions de l’ennemi.

Comment les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, etc.) peuvent-il affecter l’opinion publique ?

Ils jouent certainement un rôle important de ce point de vue. Et il peut, du point de vue de Kraus, y avoir des raisons de se réjouir que la presse ne dispose plus d’un monopole réel sur la fabrication de l’opinion et se heurte à une concurrence de plus en plus sérieuse, en même temps qu’à une forme de contestation que jusqu’à présent elle n’avait pas connue. C’est une évolution importante si on considère qu’un des problèmes que pose la presse est la non-existence de contre-pouvoirs qui soient à la mesure du pouvoir gigantesque et même, à certains égards, monstrueux qu’elle détient ; ce dont, bien entendu, elle se défend toujours avec la plus grand vigueur, pour se présenter elle-même à chaque fois, justement, dans le rôle d’une sorte de contre-pouvoir universel.

Cela dit, je ne suis pas sûr que Kraus aurait regardé l’évolution actuelle comme positive à tous égards. Il aurait sûrement insisté au contraire sur tous les dangers qu’elle présente. Il n’aurait pas considéré comme une conquête réelle, dans l’espèce de guerre qu’il a menée pendant trente-sept ans dans la Fackel contre le journalisme, le fait que tout le monde aujourd’hui, grâce à l’Internet, puisse en quelque se transformer en une sorte de journaliste amateur. Il ne faut pas oublier qu’il considérait le journalisme comme un métier difficile et contraignant, qui ne supporte en aucune façon l’amateurisme et devrait être soumis à des exigences particulièrement strictes, qui ne sont malheureusement pas respectées la plupart du temps, en particulier celle de la vérification scrupuleuse des faits et celle du respect rigoureux de la vie privée des gens, y compris, bien entendu, de celle des personnalités publiques, quand elle n’a rien à voir avec des questions qui concernent tout le monde. Les choses se passent à présent d’une manière telle qu’il est d’ores et déjà devenu encore beaucoup plus difficile, pour ne pas dire impossible, de faire respecter réellement des exigences de cette sorte. On est donc entré, d’une certaine façon, dans une phase qui risque, tout compte fait, d’être plus proche que Kraus n’aurait pu l’imaginer (pour des raisons qui ne tiennent plus à la toute-puissance et à la dictature de l’imprimé, mais à celles du numérique) de celle qu’il a connue et où l’on peut affirmer à peu près n’importe quoi sans se considérer comme tenu de le vérifier et s’adonner, en toute impunité, à des formes d’indiscrétion, d’exhibitionnisme et de voyeurisme de la pire espèce.

Que pensez-vous des polémiques suscitées dans les médias par la mort de Ben Laden ?

Je dois vous avouer que je ne me suis pas particulièrement préoccupé du genre de polémique qu’il y a eu dans les médias à propos de cet événement. J’ai surtout été sensible au fait que la liquidation de Ben Laden (puisque c’est bien de cela qu’il s’agissait, en fin de compte), même si elle a satisfait le désir de vengeance et l’amour propre des États-Unis, ne règle en fin de compte pas grand-chose. Il y a eu une fois de plus une disproportion totale entre le caractère sensationnel de l’épisode et son importance réelle.

Pour ce qui concerne la réaction des médias, la première chose à remarquer est sans doute qu’ils ont dû se sentir particulièrement frustrés, parce qu’on ne leur a pas donné grand-chose à montrer ni même à raconter et à commenter : peu ou pas du tout d’images de ce qui s’est passé, pas de corps à exhiber, pas de sépulture, pas de procès à grand spectacle en perspective, etc. Mais ce n’est, bien entendu, pas la même chose de se demander si la façon dont les États-Unis ont décidé de procéder, en l’occurrence, était réellement conforme à ce qu’on peut attendre d’un État respectueux des règles de la démocratie et de la justice, et si elle pouvait ou non satisfaire les médias. Il est vrai que la deuxième chose, dans le monde où nous vivons, peut parfois avoir une importance presque aussi considérable que la première.

Le 17 juillet 2010, vous avez refusé la Légion d’honneur. Quelle a été la réaction de la presse et de l’opinion publique devant votre refus et devant votre lettre ouverte à la ministre de l’Enseignement supérieur ?

Je peux dire que j’ai attiré davantage l’attention de la presse par mon refus de cette distinction que par la trentaine de livres que j’ai publiés ; ce qui ne m’a pas particulièrement surpris et plutôt amusé, car la presse a manifestement accordé beaucoup plus d’importance que moi à cet épisode, somme toute assez insignifiant, mais, pour une fois, s’agissant de quelqu’un comme moi, un peu sensationnel.

En ce qui concerne les réactions venues d’ailleurs, j’ai reçu des lettres de félicitations de représentants du monde politique, comme Martine Aubry, Bertrand Delanoe et Jean Tiberi, pour avoir obtenu la Légion d’honneur, et également des lettres parfois très émouvantes de gens ordinaires, venant de différents milieux, qui m’ont félicité, au contraire, pour l’avoir refusée. J’ai trouvé cela, vous vous en doutez, tout à fait logique et profondément satisfaisant.

Comme vous pouvez le constater, la gauche m’a félicité, en somme, pour avoir reçu de la droite une décoration qu’elle ne m’a jamais proposée elle-même. Je l’aurais, bien entendu, refusée de la même façon, parce que je ne souhaite tout simplement pas recevoir de quelque gouvernement que ce soit des gratifications de cette sorte.

Ce qui est remarquable est qu’il est difficile, encore aujourd’hui en France, d’être reconnu comme un intellectuel de gauche quand vous êtes catalogué comme un représentant de la philosophie analytique. Ce que signifie pour beaucoup de gens, du point de vue politique, ce genre de philosophie semble être encore assez largement le capitalisme américain, la technocratie, l’ultralibéralisme, le néoconservatisme, etc. C’est tout à fait ridicule et lamentable, mais c’est malheureusement ainsi. De toute façon, le monde politique, droite et gauches confondues, ne manifeste généralement pas beaucoup de discernement dans le choix de ses intellectuels de référence, qui sont à peu près les mêmes que ceux des médias et au nombre desquels il n’y a sûrement pas grande chance que l’on puisse trouver un philosophe dans mon genre. Si vous vous permettez de critiquer et même de critiquer sévèrement, sur certains points, certaines de nos gloires philosophiques nationales comme Althusser, Derrida, Deleuze, Lyotard, Foucault, Badiou, etc., dont l’œuvre est censée déterminer à peu près depuis les années 1960 ce que c’est qu’être de gauche en philosophie, vous ne pouvez évidemment être, aux yeux de leurs admirateurs inconditionnels, que réactionnaire et, qui plus est, antifrançais.

L’analyse du nazisme par Karl Kraus a-t-elle été correctement interprétée ?

C’est encore une question qui est beaucoup trop vaste pour qu’il soit possible d’y répondre en quelques phrases. J’ai rédigé une préface de cent cinquante pages pour la publication de la traduction française de Dritte Walpurgisnacht. Mais je ne suis pas sûr, malheureusement, que le travail que nous avons effectué, le traducteur et moi, ait réussi à changer beaucoup les choses. En rédigeant ce livre, Kraus a écrit, selon moi, un des ouvrages les plus perspicaces, les plus pénétrants et les plus puissants dont nous disposons sur la nature et la réalité de l’horreur nazie ; et c’est une chose qui, je crois, saute aux yeux dès qu’on commence à le lire. Mais elle semble être hélas à peu près toujours aussi loin d’être reconnue par les gens qui décident de ce qui est important et de ce qui l’est pas sur les questions de cette sorte.

Comme toujours, le problème est d’obtenir de ceux qui veulent en principe comprendre qu’ils consentent simplement à ouvrir les livres et à juger sur pièces, au lieu de se contenter de répéter ce que tout le monde dit. Kraus est victime, pour commencer, du fait que même ceux qui ne savent rien de la façon dont il s’est comporté à l’égard du nazisme savent généralement au moins que Dritte Walpurgisnacht commence par la phrase fameuse « Zu Hitler fällt mir nichts ein [Rien ne me vient à l’esprit à propos de Hitler] », dont on a retenu généralement, en dépit du fait qu’il s’est expliqué clairement sur sa signification réelle, que Kraus n’avait rien trouvé à dire sur Hitler. Un deuxième problème est lié au fait qu’il a rompu en 1932 avec la social-démocratie et s’est rallié, en 1934, à Dollfuss, qu’il considérait comme le dernier espoir, pour l’Autriche, de réussir à échapper à l’annexion par l’Allemagne nazie. Comme les gens qui parlent de ces choses sont souvent ignorants de l’histoire de l’Autriche, ils ne font généralement pas beaucoup ou pas du tout de différence entre l’austro-fascisme et le nazisme et déduisent de la façon dont Kraus s’est comporté dans les dernières années qu’il était également un partisan de Hitler, alors que sa position était au contraire : « Tout, y compris un éventuel retour à la monarchie, plutôt que Hitler. »

Encore aujourd’hui le poids des habitudes intellectuelles et des préjugés, l’ignorance historique, la partialité et la mauvaise foi font que, de façon tout à fait incompréhensible pour moi, on pardonne plus facilement à Heidegger son admiration pour Hitler et son adhésion explicite et durable au nazisme qu’on ne pardonne à Kraus de s’être rangé du côté de Dollfuss, en oubliant notamment que, même si son choix était effectivement contestable et peut même être considéré comme une erreur regrettable, il s’est conduit comme un Autrichien patriote qui cherchait désespérément à préserver l’indépendance de son pays et était prêt à accepter pour cela ce qu’il considérait comme le moindre mal. Un bon nombre d’intellectuels et d’écrivains autrichiens, à qui on ne songe généralement pas à le reprocher, ont d’ailleurs fait le même choix que lui.

Kraus dit que « l’historien n’est pas toujours un prophète tourné vers l’arrière, mais le journaliste est toujours quelqu’un qui après a toujours tout su à l’avance [der nachher alles vorher gewusst hat[2] ». Je suis toujours surpris par la façon dont la plupart des gens qui s’expriment sur la question dont nous parlons se comportent de façon journalistique : ils ont tout su d’avance, notamment sur le choix qu’aurait dû faire un homme comme Kraus, mais seulement après coup et même longtemps après.

Que pensez-vous du système éducatif dans les universités d’Europe ?

Je n’ai malheureusement pas une connaissance suffisamment précise de la façon dont les choses se passent à présent dans les universités européennes, et même pas non plus, du reste, dans l’université française, où je n’enseigne plus depuis 1995 – l’année où j’ai été élu au Collège de France. Je ne suis donc pas très bien placé pour répondre à votre question.

Une des rares choses que je puisse dire sur ce point, au moins en ce qui concerne l’enseignement de la philosophie, est que les universités d’Europe me semblent, de façon générale, peu européennes et marquées encore de façon excessive et parfois très étroite par des traditions nationales. Je suis toujours frappé par le degré auquel l’information philosophique circule peu, mal et la plupart du temps à sens unique entre des pays théoriquement aussi proches les uns des autres que ceux de l’Europe occidentale. Il vaut mieux ne pas se demander ce que les philosophes français savent généralement de ce qui se fait en philosophie dans des pays comme l’Italie ou l’Espagne (les choses se passent sans doute un peu mieux dans l’autre sens). Mais même entre la France et l’Allemagne, le degré d’ignorance réciproque reste considérable et difficilement compréhensible.

Une autre chose qui m’inquiète et à laquelle je suis très sensible est l’échec dramatique de la démocratisation de l’enseignement supérieur, qui pour ma génération, avait représenté une aspiration fondamentale et un grand espoir. Je ne voudrais surtout pas avoir à redevenir étudiant aujourd’hui, où les choses sont devenues encore beaucoup plus difficiles, pour les étudiants qui sortent de milieux populaires, qu’elles ne l’étaient au début des années 1960 [3] Avec le retour au pouvoir de ce qu’on appelle la droite « décomplexée » dans la plupart des pays européens, il n’est plus question que d’autonomie, de privatisation, de compétition, d’excellence et d’élitisme, qui n’aura malheureusement de « républicain » que le nom et sera probablement avant tout social. Je suis sur ce point plutôt pessimiste et il me semble tout à fait possible que nous finissions par avoir à peu près tous les inconvénients du système américain sans en avoir réellement les avantages.

Existe-t-il de nos jours un moyen de communication qui vous semble respectable ?

Demander le respect pour les moyens de communication modernes, y compris dans ce qu’ils ont de monstrueux et de destructeur, et dans la façon qu’ils ont de gouverner à présent non seulement la politique, qui est devenue essentiellement une affaire de communication, mais également à peu près tous les aspects de l’existence, est sûrement beaucoup demander. Pour être respecté, il faut d’abord, me semble-t-il, se conduire de façon respectable. Je pense que, dans leur cas, on devrait déjà être très satisfait s’il était possible d’obtenir qu’ils se conduisent généralement de façon à peu près acceptable, ce qui est malheureusement loin d’être le cas. On a beau essayer de faire croire le contraire, il n’est pas possible de demander de la décence et de la rigueur morale à un système dont on admet en même temps qu’il repose à peu près exclusivement sur le principe que Wilhelm Liebknecht, cité par Kraus, formulait déjà en 1872 dans un article consacré à la presse : « Tout pour de l’argent – pour tout de l’argent. » Faut-il dire de Liebknecht qu’il exagérait de façon partiale, absurde et insupportable, ou, comme Kraus le dit de Nestroy, qu’il anticipait simplement ? Il est dit dans l’Évangile qu’on ne peut pas servir à la fois Dieu et Mammon, c’est-à-dire cette autre divinité que constitue l’argent. Mais aujourd’hui presque tout le monde pense qu’on le peut parfaitement et chacun pense plus ou moins que c’est ce qu’il est en train de faire lui-même.

Ce que je trouve inquiétant est qu’on soit devenu à peu près incapable de se rendre compte qu’il pourrait y avoir là un problème sérieux. Pour citer à nouveau Kraus : « Les hypocrites moraux ne sont pas haïssables parce qu’ils font autrement qu’ils ne professent, mais parce qu’ils professent autrement qu’ils ne font. […] Ce n’est pas que les gens en question boivent du vin qui devrait être dévoilé, mais qu’ils prêchent l’eau. [4] »

Il y a des moments où on aimerait mieux, à tout prendre, entendre les professionnels de la communication reconnaître, comme certains le font du reste parfois, qu’ils sont des commerçants qui vendent simplement un produit un peu spécial, au lieu de répéter sur tous les tons qu’ils remplissent un devoir sacré d’information, qui sert en fin de compte uniquement la cause de la transparence, de la vérité et de la morale. Ce qu’ils prêchent peut être, à bien des égards, encore plus insupportable que ce qu’ils font. Kraus a dit : « La providence d’une époque sans Dieu est la presse, et elle a même érigé la croyance à une omniscience et une omniprésence en une conviction. [5] » On est tenté de dire que c’est seulement aujourd’hui, avec l’avènement des techniques de communication modernes, qu’on peut commencer à comprendre réellement à quoi pourrait ressembler un substitut profane de la providence, de l’omniscience et de l’omniprésence dans des sociétés qui ont cessé d’être religieuses.

Extrait d’un entretien entre Jacques Bouveresse et les Editions Del Subsuelo, maison barcelonaise qui fait paraître à l’automne 2011 la traduction en castillan de Satire et prophétie (Agone, 2007).

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Notes

[1] Membre du comité central, Pierre Juquin prend la tête d’un mouvement de « réformateurs » au début des années 1980 avant d’être exclu du PCF puis de tenter rallier les forces politiques à la gauche du PS lors de l'élection présidentielle de 1988. [ndlr]

[2] Karl Kraus, Die Fackel, 19 septembre 1913, n° 381-383, p. 71.

[3] Sur ce point, lire Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Héritiers, Minuit, 1964.

[4] Karl Kraus, Die Fackel, 15 février 1900, n° 272-273, p. 42.

[5] Ibid.