On ne songerait pas à critiquer cette façon d’exprimer à des gens qui souffrent et qui luttent toute la sympathie et l’admiration qu’ils inspirent, si ceux qui s’identifient à eux, non sans quelque présomption, allaient vraiment jusqu’au bout de leur démarche d’auto-naturalisation et adoptaient à leur tour le même comportement que leurs modèles, au lieu de s’en tenir à des proclamations platoniques. Faute de passer aux actes, prétendre qu’on est un Tunisien ou un Égyptien, n’est plus qu’un hommage hypocrite de la pusillanimité au vrai courage.

Car les Tunisiens et les Égyptiens, eux, se sont vraiment battus, ils n’ont pas fait semblant, ils se sont levés en masse et ils se sont exposés, quasiment à mains nues, aux coups d’une répression meurtrière. Sans doute parce qu’ils avaient toute la détermination nécessaire. Ils ne se berçaient plus d’illusions sur la nature dictatoriale de l’État qui bafouait leur souveraineté, ni sur la corruption des castes privilégiées qui bénéficiaient de l’injustice régnante ; ils ne se racontaient plus d’histoires sur les vertus proclamées du « dialogue républicain », sur la probabilité de faire prendre leurs revendications au sérieux par un pouvoir cynique tout entier dévoué aux intérêts des puissants. Ils ont dit simplement : « Y en a marre, trop c’est trop » ; et ils ont crié à la clique dirigeante : « Dégage ! » ; ils ont envahi les avenues et campé sur les places publiques, non pas pour faire du théâtre de rue comme font aujourd’hui nos défilés entre Nation et Bastille, mais pour faire tomber le régime et entreprendre une révolution. Et, chose admirable, chose incroyable, qui va contre tous les usages de notre prétendue démocratie, chose inconcevable pour notre corps électoral domestiqué, chose impensable pour l’entendement figé de nos experts en politologie, LE RÉGIME EST TOMBÉ. Parce que le seul véritable soutien d’un régime, celui contre lequel même les armes des prétoriens ne peuvent prévaloir, c’est l’adhésion des masses… ou leur démission.

Mais en France, on n’envahit plus l’espace public qu’à grand renfort de pub et de com, pour de « grands événements » culturels, sportifs, commerciaux pour faire la fête, pour faire du cinéma, du fric, du tapage, pour se donner en spectacle et pour se procurer des bouffées d’adrénaline, à la mesure des aspirations médiocres d’une population vouée à une existence sans grandeur et sans souffle.

Qu’attendent donc nos porte-parole patentés, toujours prêts à s’affirmer « Tunisiens » ou « Égyptiens » pour la galerie, qu’attendent-ils pour prendre leurs responsabilités et appeler leurs concitoyens à descendre dans la rue et à l’occuper aussi longtemps qu’il faudra pour faire tomber le régime ?

« Ah, nous disent-ils, c’est que voyez-vous, nous ne sommes plus au XIXe siècle, nous sommes un grand pays occidental moderne et civilisé et chez nous, c’est au Parlement, à la représentation nationale de prendre toutes les grandes décisions qui engagent notre destin. C’est donc à nos Assemblées d’examiner démocratiquement la question de savoir si nous devons nous révolter et déposer à cet effet un préavis d’insurrection. Mais vous pouvez faire confiance à vos élus : les rangs de l’UMP et du PS regorgent d’admirateurs inconditionnels de la révolution… en pays arabes. Le " consensus républicain " là-dessus est sans faille, et dès que le Parlement vous donnera le feu vert, après la navette entre les deux assemblées, vous pourrez descendre dans la rue avec vos banderoles. »

Soit. Mais dans ce cas cessez de vous faire passer pour des Tunisiens et des Égyptiens : c’est pour le moins de l’usurpation d’identité.

Alain Accardo

Chronique initialement parue dans le journal La Décroissance, du mois de mai 2011.
——
Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien (2006), Le Petit Bourgeois Gentilhomme (2009), Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010) (2011).