Loïc Wacquant indique en note de la énième réédition de son analyse de « La fabrique de l’État néolibéral » qu’il s’agit d’une « version amendée et élargie du “coda théorique” de [s]on livre Punishing the Poor : The Neoliberal Government of Social Insecurity. (Nota bene : la version française de ce livre publiée contre ma volonté expresse, sans contrat ni bon-à-tirer, par Agone en 2004 est une version contrefaisante [sic] et dont le contenu est nul et non avenu.) [1] » Il nous a donc semblé utile de rafraîchir l’exposition de quelques faits établis au printemps 2005 et disponibles depuis sur notre site.

Après plus de deux ans d’obstétrique éditoriale allait paraître en automne 2004 aux éditions Agone le livre de Loïc Wacquant Punir les pauvres. Le nouveau gouvernement de l’insécurité sociale. Toutefois, jugeant inconvenante notre impatience dans l’intégration de ses (sur)corrections et inlassables modifications, l’auteur mit finalement son éditeur « en demeure de cesser immédiatement toute publication et commercialisation de [son livre], de détruire et justifier des exemplaires contrefaisants publiés en violation des droits de l’auteur, de restituer tous les manuscrits [en notre] possession et ce sous 48 heures à réception de cette lettre; à défaut, [son avocat avait] reçu pour instruction d’engager des poursuites judiciaires à [notre] encontre [2] ».

Punir les pauvres sortit en librairie le 20 septembre 2004. Un référé devant le tribunal de grande instance de Marseille ne nous fut pourtant signifié que le 4 avril 2005. L’auteur demandait le retrait du livre de tous les points de vente, la destruction de tous les exemplaires, la mise sous séquestre des recettes ; mais il réclamait aussi la bagatelle de 23 000 euros en provision de droits, dommages et intérêts et frais de justice ; enfin la publication du jugement dans la presse française et étrangère pour un coût ne pouvant dépasser les 50 000 euros… [3]

Entre-temps, l’ancien poids super-léger [4], sans doute (déjà) peu confiant dans la justice française, avait cherché ailleurs des alliés pour le « protéger » contre son éditeur. Mais notre auteur prend garde d’ajuster ses griefs en fonction du public visé : pour les magazines grand public et ses « collègues », les éditions Agone sont accusées d’avoir « effacé le caractère scientifique de l’ouvrage, accentué son aspect “militant” d’une manière intolérable [5] » ; devant les militants en revanche, Loïc Wacquant se drape dans les oripeaux de l’auteur trahi, bafoué, trompé et volé par son éditeur. Voyons toutefois un peu dans le détail, pour ceux qui – ignorant des réalités éditoriales – s’étonnent qu’un éditeur se voit contraint et forcé de publier la version d’un ouvrage non approuvée par son auteur.

Pour commencer, quelques points chronologiques : Loïc Wacquant nous a proposé l’édition de son livre pour la première fois en janvier 2001 ; nous sommes tombés d’accord sur les conditions, planning, volume, financement, parution, etc. au cours de l’été 2003 ; il nous a progressivement fourni les chapitres jusqu’en juin 2004 ; toutes les occasions lui furent bonnes, d’automne 2003 à juin 2004, pour en annoncer l’édition dans les médias et lors de plusieurs conférences, devant des centaines de personnes, prenant même sur lui de mettre à disposition de ses auditeurs plus d’un millier de bons de pré-achat fournis à sa demande par nos soins. Cependant, Wacquant n’a jamais signé le contrat que nous lui avions établi, comme il est d’usage. On peut se demander si cet ajournement indéfini n’a pas pour raison d’échapper à certaines contraintes… Car les droits d’un auteur sont tout de même accompagnés de quelques devoirs, tels que rendre le texte dans les délais fixés en commun (art. III) et limiter le nombre de ses corrections ainsi que son temps de travail sur les épreuves (art. IV)… Tous devoirs auxquels un auteur comme Wacquant semble refuser de se plier. Le fait qu’il en soit conscient est une bien maigre consolation : « Je sais que je vous rends chèvre avec ma manière de travailler et je vous sais gré de votre capacité à muter à répétition » (email, 11/06/04), écrivait-il après nous avoir envoyé en sept jours cinq versions « définitives » du chapitre IX, « Aberration carcérale ».

Quelques mois plus tard, une fois le livre publié, l’auteur accuse son éditeur d’un « contre-sens grossier en quatrième de couverture » : l’introduction de la formule « “mobilisation civique visant à sortir du programme répressif” […] rabaisse [s]on analyse sociologique au rang de tract politique », alors que « l’un des arguments-clefs du livre est justement […] l’idée qu’un tel “programme répressif” est un non-sens » (email, 10/11/04) . Comparons avec le texte initial fourni par l’auteur : « Ce livre […] pointe les voies possibles d’une contre-mobilisation civique visant à sortir du pornographisme répressif. » « Mobilisation » à la place de « contre-mobilisation » et « programme » plutôt que « pornographisme ». Si on doit laisser chacun-e évaluer la gravité des exactions de l’éditeur dans un texte de quatrième (qui est traditionnellement sa prérogative), on peut néanmoins préciser que l’auteur ne révèle pas tout à fait ses intentions. Car le véritable problème, pour Wacquant, est l’absence de « LA PHRASE LA PLUS IMPORTANTE » (souligné par l’auteur, email du 01/07/04) : « Ce livre apporte une contribution originale à l’anthropologie historique de l’État à l’âge du néolibéralisme triomphant. » Faut-il préciser que c’est par simple probité vis-à-vis du lecteur que l’éditeur a refusé d’assumer en son nom l’auto-célébration de l’auteur ?

Quant au fond de l’accusation d’avoir « rabaissé une analyse sociologique au rang de tract politique », soyons un peu sérieux, la formule, choisie par Wacquant, qui sert de titre, « punir les pauvres », appartient-elle au pôle le plus académique de la production du discours savant ?! Jusqu’à la conclusion de l’auteur : « Enfin, on gagnera à nouer des liens entre militants et chercheurs du pénal et du social, entre syndicalistes et associatifs des secteurs assistanciel, éducatif et sanitaire d’un côté, et leurs homologues mobilisés autour des services policier, judiciaire et pénitentiaire de l’autre… » (Punir les pauvres, p. 310). Des propos à comparer avec ceux des motifs du procès intenté à son éditeur par l’auteur « estimant que l’atteinte portée à ses droits moraux et patrimoniaux ainsi qu’à sa réputation universitaire étaient d’une exceptionnelle gravité [6] ».

L’auteur accuse le livre édité d’être « truffé d’erreurs » et la lettre de son avocat annonce « de nombreuses erreurs, coquilles et omissions ». On doit imaginer que ceux qui diffusent ces accusations graves, engageant le sérieux de notre maison d’édition, ont pris la peine de relever ces « erreurs » et « coquilles » ou au moins d’en demander la liste à l’auteur – et notamment celle des « omissions ». Nous tenons à la disposition des curieux la liste des « corrections » en question : ils pourront à leur tour constater qu’elles ont été intégrées ; et ce malgré le surtravail pour trouver des propos censés au milieu d’aimables commentaires, d’erreurs typographiques et de grammaire, d’ajouts intempestifs, de retours en arrière, d’exigences de mise en page et de graphisme, etc.

Ceux qui ont relayé les jérémiades de l’auteur de Punir les pauvres l’ont sans doute fait sur la base du respect qu’ils ont, à raison, pour ce livre : ils croient que l’injonction faite, par Wacquant, de « détruire les exemplaires contrefaisants » était motivée par des interventions de l’éditeur ayant travesti les thèses de ce livre. Nous avons la satisfaction de les décevoir.

Après avoir capitulé devant les refus de l’auteur de réduire les (quelques) défauts d’organisation, de compenser les (menues) faiblesses de l’appareil de preuve, d’éliminer quelques naïvetés politiques (dont celles de la conclusion), de corriger la syntaxe visiblement noyautée par la langue anglaise, il ne nous restait guère plus que de nous accrocher aux règles du code typographique et de la langue française. Et encore, allions-nous découvrir, ça ne serait pas facile… Ainsi des centaines de détails dont la correction ne pose, habituellement, aucun problème, furent l’objet de conflits et, finalement, de concessions – qui sont autant de renoncements au respect du lecteur. Par exemple, à une demande de reformulation d’expressions telles que « l’État […] se frappe d’impotence sur le front économique et social », Wacquant motiva son refus de rien changer par la raison suivante : « Ma mère a relu le texte et rien trouvé à redire, et elle était prof de français » (email, 31/05/04). Désarmant, n’est-ce pas… Mais nous n’avons pas toujours eu le loisir d’en rire. Ainsi, à la requête de traduire les néologismes « acter » et « proactif », c’est la prose de Libération qui nous fut citée en référence contre les dictionnaires de langue. Passons sur les latinismes usités dans les universités anglo-américaines ; mais les barbarismes comme « décisoirement » ?… Eh bien : « Un adjectif [sic] que j’ai appris de Bachelard (qui je crois n’écrivais [re-sic] pas trop mal). » (email, 06/07/2004)

En fait, même l’extraction des erreurs de grammaire de ce livre a bientôt réclamé les forceps. Pour ne citer que l’exemple le plus grossier, Wacquant demanda pendant une semaine à chaque liste de corrections qu’on rétablisse le « s » aux expressions comme « quelque[s] 342 dollars ». Puis ce fut la chasse aux anglicismes. La liste étant longue, qu’on nous permette de ne livrer que nos préférés : « sur l’immoralité supputée des mères solitaires » : plutôt « mères célibataires » (p. 98) ? « Dans les hospices mentaux » : plutôt « hôpitaux psychiatriques » (p. 147) ? « Souffrant d’afflictions mentales » : plutôt « de troubles mentaux » (p. 89) ? Des malfrats « servant des peines de réclusions » : plutôt « purgeant… » (p. 44, note) ? Des délinquants « actuels ou potentiels » : plutôt « réels ou potentiels » (p. 148) ? Enfin, non seulement il ne fut permis de traduire des formules en latin de jargon académique comme « in statu nascendi » (p. 27), mais un mot anglais tel que « luride » [sic, p. 269] a du être traité comme si c’était du français… Etc., etc.

Aux caprices ont succédé le mépris puis les insultes, mais le livre devait paraître et pour cela la valse de (re)corrections devait cesser. En effet, si le travail de l’éditeur consiste bien sûr à faire le nécessaire pour intégrer les corrections de son auteur aux différentes phases de la préparation du livre, il est revanche convenu – et ce point est d’ailleurs explicitement formulé dans les contrats d’édition – que ces corrections doivent respecter un volume et des délais raisonnables. En l’occurence : l’imprimeur était retenu, le papier commandé et quelques dizaines d’entre ceux qui avaient assisté aux conférences nous avaient envoyé leur chèque de pré-achat ; enfin, tout notre programme de travail avait été assez bouleversé. Le livre parut donc enfin. Car nous ne pouvions attendre plus longtemps. À l’inverse, un universitaire qui vit sur une base annuelle de 90 000 dollars (selon ses dires) – un salaire qui dépasse celui de l’ensemble des employés des éditions Agone – a tout son temps pour publier un livre, dont on verra qu’il ne le destine de toutes manières pas vraiment à être lu ; tandis que l’éditeur dont c’est le seul moyen de subsistance, pendant qu’il passe des mois sur un livre qui ne paraît pas, le fait au détriment des autres livres et met donc en danger toute son activité.

Pourquoi avoir tant persévéré à éditer malgré tout cet auteur-là ? Parce que son livre nous semble proposer une analyse pertinente des nuisances prévisibles de l’exportation du modèle d’organisation sociale étatsunien ; et que la compréhension qu’il apporte du monde dans lequel nous vivons favorisera l’émancipation de ses lectrices et lecteurs. Nous publions ce genre de livre parce qu’il correspond à notre conception du travail éditorial : un métier qui participe d’une double appropriation et d’un double refus, en tension entre la presse et l’université : — ni l’empilement en flux tendu de poncifs au service de l’oubli par sa mise en spectacle quotidienne ; — ni le formatage puis le stockage au seul service d’un usage intemporel du savoir déconnecté des usages sociaux du plus grand nombre ; — concevoir des livres en outils d’analyse de nos croyances ; — les composer en vue du questionnement de l’idéologie dominante et de son usage pour résister aux propagandes.

Il ne s’agit donc pas du moindre des paradoxes que ce soit justement avec cet auteur-là et ce livre-là que nous nous soyons retrouvés instrumentalisés au service des « ruses de la raison impérialiste », domination parmi les dominations : « L’impérialisme culturel repose sur le pouvoir d’universaliser les particularismes liés à une tradition historique singulière en les faisant méconnaître comme tels », commence un texte sur ce thème signé par Pierre Bourdieu et… Loïc Wacquant [7]. La leçon est douloureuse, mais elle n’en est que meilleure.

En effet, qu’est-ce d’autre, sur le détail, qui opposa l’éditeur à l’auteur sinon notre résistance aux usages « directement issus de confrontations intellectuelles liées à la particularité sociale de la société et des universités américaines, qui se sont imposés, sous des formes en apparence déshistoricisées, à l’ensemble de la planète » ? et notre résistance (relativement réussie) à l’imposition de standards importés – du vocabulaire à la typographie : cet « extraordinaire jargon », cette « terrible lingua franca internationale », « autant de mots directement transcrits, et non traduits, de l’anglais, illustration exemplaire de l’effet de fausse coupure et de fausse universalisation » [8] ?

Finalement, qu’est-ce qui opposa l’auteur à son éditeur sinon la finalité même du livre que nous réalisions ensemble ? « Je ne souhaite pas (et n’ai jamais souhaité) faire de livre “pour le plus grand nombre” » (email, 12/06/04). Aux yeux d’un éditeur commercial, cette position serait bien sûr inqualifiable. Mais qu’en penser dans le cas où la diffusion d’idées est plus importante encore que l’activité qui permet à des éditeurs de gagner leur vie ?

Cette situation illustre la manière dont un universitaire peut travailler sur des questions qui, pour le commun, ont des enjeux politiques, mais ne sont, pour lui, que l’occasion d’avantages matériels et symboliques dans sa carrière. Ainsi, pour invoquer l’« urgence » du procès que Wacquant intentait à son éditeur, près de six mois après la publication de Punir les pauvres, celui-ci ne mettait en avant que des enjeux académiques (et américains) : « La présentation inexacte et biaisée de son œuvre modifié [sic] par l’éditeur en quatrième de couverture la transforme en une œuvre à caractère militant […] et lui porte un sérieux préjudice professionnel dans l’évaluation annuelle de son travail universitaire de recherche, dans son avancement et dans le calcul de son salaire.[9] »

À l’appui de ses urgences, des attestations de mandarins américains (à défaut de tout universitaire français) qui sonnent comme des réprimandes à un bon élève pris en flagrant délit par ses maîtres de s’être commis en mauvaise compagnie. En espérant que cela servira de mise en garde aux (éditeurs) militants en mal de valorisation académique (et commerciale), voici l’autopsie :

— « La parution d’un livre sur un sujet controversé par un professeur dans notre département est assurée d’être considérablement dévalorisée si elle s’effectue chez un petit éditeur non universitaire dans un format ouvertement “politique” visant un public généraliste, avec une couverture soulignant son objectif “militant” présumé aux dépens de son objectif scientifique », menaçait Kim Voss, professeure et directrice du département de sociologie à l’université de Californie à Berkeley.

— « La montée de l’État pénal aux États-Unis est une question controversée sujette à des interprétations partisanes de type idéologique. Publier un livre sur ce sujet dans une collection ouvertement politique intitulée “Contre-feux”, aux côtés de livres de figures politiques notoires de la gauche radicale (comme Noam Chomsky), suggère sans ambiguïté que Punir les pauvres n’est pas un “livre scientifique” mais un tract politique », s’inquiétait William Julius Wilson, « Malcolm Weiner professor of Social Policy at Harvard University ».

— « Pour attester de la dévaluation à laquelle un sociologue scientifique s’expose par une telle publication en ce lieu, il suffit de noter le sort funeste arrivé au recueil de textes politiques de Pierre Bourdieu, publié par Agone, dans cette même collection “Contre-feux”  », diagnostiquait Craig Calhoun, président de la Social Science Reseach Council.

Où l’on voit que les symptômes de psychopathia academica peuvent s’aggraver avec l’âge : cinq ans après avoir perdu son procès, Wacquant impose donc toujours à chacun de ses pauvres éditeurs la même sujétion. Mais que l’on n’accable pas trop la revue Civilisations, elle n’est pas la première à se soumettre à cette folie : après d’autres périodiques, quelques libraires et, au printemps 2010, un festival militant, une grande maison d’édition parisienne s’est aussi déjà laissé refourguer les mêmes jobardises [10].

Entonnons-nous là un air d’anti-intellectualisme ? Au contraire, si l’on doit tirer une dernière leçon de cette affaire, c’est la nécessité d’apprendre à déjouer les ruses de la domination et l’urgence de rendre autonome la production d’un savoir digne de ce nom. Il n’est d’émancipation qu’à ce prix.

Les éditeurs

Marseille, été 2010

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Notes

[1] Article édité à Bruxelles par ''Civilisations. Revue internationale d’anthropologie et de sciences humaines'' (2010, vol. 59, n° 1). Les curieux pourront découvrir une bouffée délirante de psychopathia academica avec la publication, en fin d’article, de la liste de toutes les versions du même texte données en conférence, colloque ou symposium (avec mention du nom des discutants…) et parues en anglais, en allemand, en espagnol, en brésilien, en italien, en portugais, en norvégien, en danois, en grec, en ukrainien, en russe, en hongrois, en slovène, en roumain et en japonais…

[2] Lettre n° 202047 JFJ/JFJ, cabinet Joffre (Paris et Los Angeles), avocat de Loïc Wacquant.

[3] Affaire Wacquant vs Agone, « Extrait des minutes du greffe du Tribunal de grandes instance de Marseille », Décision du 20 juin 2005, p. 3.

[4] En référence à Loïc Wacquant, Corps et âme. Carnets d’un apprenti boxeur, Agone, 2001.

[5] Lettre du cabinet Joffre, op. cit.

[6] Affaire Wacquant vs Agone, op. cit., p. 2. 

[7] Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant, « Sur les ruses de la raison impérialiste », Actes de la recherche en sciences sociales, mars 1998, n° 121–122, p. 109.

[8] Ibid.

[9] Lettre du cabinet Joffre, op. cit.

[10] En l’occurrence, pour La Découverte, Hugues Jallon a édité Parias urbain. Ghetto, banlieues, État en 2006, mentionnant (p. 325) la traduction de Punir les pauvres « à paraître en 2007 »…