Le larbinisme journalistique est coutumier de ce genre d’exagération. Incurablement amnésique et sensationnaliste, la journaille de service excelle à transformer en nouveauté fracassante la moindre inflexion de voix et en événement historique le moindre écart de pluviométrie. Audimat oblige.

Mais ce qui m’a le plus frappé en l’occurrence, ce sont les réactions enthousiastes d’un grand nombre d’internautes (majoritaire ou minoritaire, leur opinion est significative) au-dessous de la dépêche AFP rapportant les propos du chef de l’Etat, lors de son voyage à Grenoble. Si Sarkozy s’était donné pour but d’exciter la haine raciste et la xénophobie anti-immigrés, il pouvait se flatter d’avoir réussi. J’en étais à la fois atterré et écoeuré. On a beau se dire que la plupart de ceux qui s’expriment ainsi spontanément sur Internet ne sont généralement pas des parangons d’intelligence et de culture, que leurs tripes prennent à leurs réactions plus de part que leur tête, quand on est en face d’un tel déferlement de bêtise et de mauvais sentiments de la part d’individus qui ont quand même bénéficié de plusieurs années de scolarité et à qui on a donné une carte d’électeur, on est bien obligé d’admettre que le grand pari humaniste-rationaliste d’une République éclairée, juste, égalitaire et fraternelle, n’est pas près d’être gagné.

Qu’au sommet de l’Etat, des responsables politiques se permettent de jeter explicitement l’opprobre sur une catégorie de population, ne peut évidemment qu’autoriser l’expression du racisme, ordinairement latent et difficilement contenu, qui subsiste chez bien des pauvres gens en mal de reconnaissance sociale et trop heureux de se venger de leurs frustrations en criant haro sur le baudet que la Cour désigne à leur vindicte. La plupart des observateurs ont parfaitement compris que cette manœuvre indigne n’avait pas d’autre but que de récupérer une partie des électeurs d’extrême-droite. Mais en même temps elle fait apparaître clairement quels sont les deux principaux clients de la politique sarkozyste : d’un côté le monde de la richesse dont l’Etat s’est fait le bouclier ; de l’autre celui du semi-analphabétisme à qui le ressentiment social tient lieu de conscience politique.

A vrai dire, cela n’est pas le propre du pouvoir actuel. Depuis qu’il y a des classes sociales, celles des possédants ont continûment, pour asseoir leur domination, recouru à la même stratégie fondamentale que résume le vieux slogan « diviser pour régner ». Pour écarter le seul danger qu’elles redoutent véritablement, c’est-à-dire la coalition massive de tous ceux qu’elles spolient, exploitent et oppriment de mille façons, et qui devraient trouver dans leur commune condition de dominés le ciment de leur union, elles s’ingénient à les dissocier, segmenter et disperser à l’infini. Les ressources ne leur manquent pas pour atteindre ce résultat.

On pourrait sans doute caractériser chaque période historique par l’arsenal déployé pour diviser les dépossédés. On verrait que dans l’ensemble les moyens utilisés se répartissent en deux grandes catégories : d’une part ceux qui reposent sur la richesse économique et financière accaparée par les dominants (tous les rogatons et miettes tombés de la table des maîtres dans les écuelles des serviteurs, y compris les emplois, salaires, allocations et autres gratifications peu ou prou corruptrices dont la promesse d’octroi ou la menace de suppression sont un efficace instrument de discipline et de ségrégation) ; d’autre part ceux qui consistent dans le recours aux différents procédés symboliques de l’information, de l’éducation, du divertissement, etc., afin d’endoctriner, enrégimenter, et abêtir suffisamment les masses pour les empêcher de comprendre quelle est leur véritable identité et où est leur véritable intérêt.

C’est ainsi que depuis des siècles, les riches n’ont cessé d’alimenter les haines entre pauvres, dont un nouveau témoignage vient de nous être donné.

Alain Accardo

Chronique initialement parue dans le journal La Décroissance, du mois de septembre 2010.
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Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien (2006), Le Petit Bourgeois Gentilhomme (2009).