Tout privatiser !
Par Agone le mardi 18 mai 2010, 11:36 - La chronique de Jean-Pierre Garnier - Lien permanent
La Première Dame du Poitou-Charente, plus connue sous le nom de Ségolène Royal, ne recule devant rien en matière de démagogie participative.
Elle vient d’essayer de faire main basse sur un bien commun, protégé en outre par le droit, celui des universités populaires, fondées au XIXe siècle par les Bourses du travail (et les anarchistes, entres autres militants en ces temps où le mouvement ouvrier était en plein essor) ; et, en prime, sur l’idée de fête de la fraternité, legs de la Révolution française. Afin de devenir propriétaire de ce qu’elle prend pour des labels, la Royale a, en effet, déposé à l’Institut national de la propriété industrielle (INPI) plusieurs termes, dont « Université populaire » et « Fête de la fraternité[1] » ; en y ajoutant – pour faire bon poids et sans craindre le ridicule – « Université populaire participative » et « Ordre juste ». Devant le tollé suscité par cette initiative aussi arrogante que saugrenue, Ségolène aurait renoncé à privatiser ces appellations plus ou moins contrôlées.
L’énarque « socialiste », secondée par son association croupion « Désirs d’avenir », n’était plus à un coup de pub près pour satisfaire son ambition de devenir enfin la Première Dame de France. Bien entendu, « Université populaire participative » relève du pléonasme : qui peut imaginer, sauf pour ceux qui n’y ont jamais mis les pieds, une université populaire sans participation active de ceux qui la fréquentent ? et qui ne se réduise pas, comme les « universités d’été », aux apprentis apparatchiks et notables des « partis de gouvernement » venus boire les paroles insipides de leurs maîtres à penser… Quant à l’« Ordre juste », il sent, en revanche, l’antinomie à plein nez, innovation langagière digne de la fille d’un général, le sabre dans une main et le goupillon ou la rose fanée du PS dans l’autre.
Comme le notait un anarchiste qui, lui, ne confond pas « libertaire » et « libéral », la très royale Ségolène s’apprêtait à commettre un « rapt conceptuel » qui ne visait qu’à « vider les mots de leur sens ou, pire encore, à en interdire l’utilisation sous peine de procès »[2]. Certes, elle peut garder pour elle ses « Universités populaires participatives » et son « Désordre juste ». Elle peut même déposer à l’INPI, comme le suggérait le militant anarchiste déjà cité, les termes de « Trahison social-démocrate » ; ceux de « Parti socialiste » ayant déjà été officiellement labellisés… et vite dévalorisés par elle et ses pareils. Mais qu’elle ne s’avise plus de dévoyer, en privatisant une « propriété collective » inaliénable, le sens de mots hérités d’une tradition révolutionnaire qui lui est totalement étrangère, et qu’elle a de bonnes raisons d’exécrer.
Jean-Pierre Garnier
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Jean-Pierre Garnier a publié aux éditions Agone : Une
violence éminemment contemporaine. Essais sur la ville, la petite-bourgeoisie
intellectuelle et l'effacement des classes populaires (2010).
Notes
[1] Pour un retour d'historien-ne-s, lire « Non, Madame Royal, la "Fête de la fraternité" n'est pas votre propriété, mais celle de tous les Français ! », par Guillaume Mazeau et Laurence De Cock, paru sur le site du CVUH.
[2] Hugues Lenoir, « Coup de gueule », Le Monde libertaire , 15-21 mars 2010.