Les vertus curatives de la boue : lettre ouverte à Pascal Blanchard et ses partenaires

Cher Pascal Blanchard, chers introducteurs du livre Ruptures postcoloniales[1],

j’ai lu avec intérêt l’introduction de cet ouvrage collectif dans lequel, avant d’insulter allègrement certains de mes collègues[2], vous regrettez paradoxalement l’existence de textes, que vous qualifiez de « règlement de compte », où « plusieurs acteurs du postcolonial » (dont vous-même ?) seraient « traînés dans la boue ». Vous m’attribuez d’ailleurs au passage la paternité de l’un d’eux : un article signé Camille Trabendi et paru dans la revue Agone, que j’aurais co-écrit notamment avec un autre collègue universitaire[3].

Je reconnais bien là cette rigueur intellectuelle qui vous pousse à vérifier toujours plusieurs fois vos sources avant d’écrire et de citer. Hélas, m’attribuer cet article est me faire trop d’honneur. Je ne suis ni l’auteur ni le co-auteur de ce texte.

À vrai dire, j’aurais tant aimé avoir la plume et l’entrain d’une Camille Trabendi. Mais bien que je rejoigne sa critique sur bien des points, je ne vois pas les raisons qui m’auraient poussé à redire en 2009 ce que je vous reprochais ouvertement ailleurs (avec certes moins de verve) il y a déjà trois ans[4].

Si je rejoins la critique de Camille Trabendi, c’est notamment sur un point, fondamental à mes yeux : les usages commerciaux que les « bâtisseurs de mémoire » – votre entreprise de communication – font de l’histoire. Sur ce point, je ne peux qu’inviter Trabendi dans ses textes futurs à aller encore plus loin et à insister longuement sur la dimension mercantile de vos activités, et notamment sur le contexte médiatique et politique qui les rend si florissantes.

Trabendi pourrait en effet – avec plus de patience et d’ironie que je ne saurai jamais en avoir – passer en revue ces grandes entreprises à l’histoire glorieuse auxquelles votre société vend ses bons services[5] : Kraft Foods et son chocolat Côte d’or – qui n’a visiblement toujours pas supprimé son éléphant du Ghana malgré vos conseils toujours si avisés ; ou L’Oréal, avec qui j’entends d’ici vos belles négociations : « Dites donc, l’expo, on la fait avec ou sans référence à Corrèze ?[6] »

Avec sa plume lucide, elle pourrait notamment revenir sur vos plus prestigieux clients : ces multinationales dont une part importante de l’activité réside justement dans les pays du Sud et d’anciennes colonies. Elle pourrait commencer par Guerlain, entreprise éthique qui préféra, en 2002, quitter la plantation Combani et Mayotte pour Anjouan après sa condamnation par une inspection du travail exagérément tatillonne qui tenait pour illégale l’exploitation de trente-trois cueilleuses clandestines.

Trabendi pourrait poursuivre avec la rhumerie martiniquaise Saint James, pour laquelle vous avez fait l’audit d’un mirifique « parcours muséal » tandis que, dans les champs voisins, la canne à sucre continue d’être coupée. Enfin, lasse d’être tiraillée par l’embarras du choix, Trabendi se satisfera sans doute de votre client le plus évident : Thales et son œuvre permanente pour le progrès humain… dans le secteur de l’armement et des systèmes de sécurité – une entreprise sortie grandie de sa « non-condamnation » en Afrique du Sud dans l’affaire Zuma ?

Finalement, écrire un autre article sur vous est-il raisonnable ? Je le déconseille à Camille Trabendi, qui n’y perdrait pas seulement son temps mais alimenterait à nouveau le moulin à paroles, remplissant cet espace d’opposition factice sur lequel vous prospérez : à ma droite, les « méchants chercheurs nationalistes pétris d’inconscients républicains » ; à ma gauche, les « chercheurs postcoloniaux qu’on fait taire parce qu’ils dénoncent l’imaginaire colonial ».

Quel ostracisme en effet ! Votre livre n’est pas en librairie qu’il bénéficie déjà d’un véritable battage médiatique : un débat télévisuel par-ci – comme avec Éric Zemmour chez Taddéi ; une complainte victimaire radiophonique par-là – comme à « La suite dans les idées »[7]. Cessez de répéter partout que vous êtes bâillonné quand vos propos sont au contraire parfaitement ajustés aux arènes médiatiques toujours à la recherche de « prêt-à-penser ».

« Nos imaginaires sont colonisés… La société française doit interroger l’impensé républicain… » Difficile de mobiliser des acteurs plus collectifs, de mieux dissoudre les responsabilités historiques et politiques. Continuez à dénoncer les « non-dits» et les « inconscients ». Continuez à critiquer « ce CNRS et cette université publique qui ne laissent pas sa place à l’étude de la culture coloniale et postcoloniale »[8] ; tout en rentabilisant ces thèmes en « historien d’entreprise ». Pendant ce temps des chercheurs continuent, loin des plateaux télé, de compter, repérer et analyser les modalités pratiques par lesquelles des institutions, des acteurs, des savoir-faire et des configurations sociales ont pu se recomposer en métropole après les luttes pour les indépendances.

Nous pourrions être d’accord sur un point : la question des continuités des schèmes et des dispositifs issus du « moment colonial » est fondamentale, politiquement et scientifiquement. Mais nous n’avons pas tant besoin d’orateurs que d’encore et toujours plus d’enquêtes précises et empiriquement fondées pour rendre compte du fonctionnement ordinaire des « mondes coloniaux » et surtout des modalités de leurs recompositions contemporaines depuis les années 1950.

En attendant, je vous laisse à cette mauvaise science et à cette mauvaise politique qui n’expliquent rien et ne dénoncent rien, à ces logorrhées sans fin qui accusent nos imaginaires et soufflent dans le sens du vent. Surtout, cher Pascal, continuez à travailler pour les sociétés commerciales qui, aujourd’hui comme hier, commercent avec les régimes autoritaires du Sud. Continuez de construire de jolis musées et de « bâtir » ces « mémoires d’entreprise ».

Pendant ce temps, je l’espère, d’autres continueront d’analyser et de dénoncer ces entresoi mondialisés sordides où se rejouent une domination économique, politique et militaire qui met toujours plus de peuples au tapis.

Sylvain Laurens

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Notes

[1] Nicolas Bancel, Florence Bernault, Pascal Blanchard, Ahmed Boubeker, Achille Mbembe et Françoise Vergès (dir.), Ruptures postcoloniales. Les nouveaux visages de la société française, La Découverte, 2010 [– dit « Éditeur/partenaire » en une du site de l’ACHAC, consulté le 12 mai 2010 – ndlr]

[2] J’invite le lecteur curieux à feuilleter en librairie la contribution de Florence Bernault, « Les barbares et le rêve d’Apollon » (ibid.), où elle se livre à une série d’attaques ad hominem d’une rare violence à l’égard de Romain Bertrand et de Jean-François Bayart.

[3] « On pense, récemment, à la revue Agone qui, dans un dossier sur “Les intellectuels, la critique et le pouvoir” (n° 41-42, octobre 2009), propose un texte-règlement de compte, bien entendu signé du nom d’un chercheur fictif : Camille Trabendi, dans lequel plusieurs acteurs du postcolonial (notamment un éditeur) sont traînés dans la boue. De telles violences deviennent malheureusement courantes dans les luttes intestines propres de l’histoire coloniale ou africaine et, depuis peu – comme le montre cet exemple –, de la recherche liée à l’histoire de l’immigration. En effet, sous le nom de Camille Trabendi, on retrouve, outre un des directeurs de Agone [sic], deux universitaires spécialistes des questions migratoires, dont l’un vient de publier un ouvrage aux éditions Belin et est intervenu aux rencontres du CERI sur les “postcoloniales en débat” en avril 2010 [re-sic]. » (Ibid., p. 16) [Si le texte de Camille Trabendi cité porte bien également sur un éditeur passant pour un « acteur du postcolonial » – lire « La “puissance d’agir” de Jérôme Vidal » –, un seul autre acteur y apparaît : Pascal Blanchard lui-même – ndlr]

[4] Lire Sylvain Laurens, « La noblesse d’État à l’épreuve de l’Algérie et de l’après-1962 », Politix, 2006, n° 76, p. 75-96.

[5] Cointreau, Orangina, Montblanc, Ofivalmo, Guerlain, Le Printemps, L’Oréal Corporate, Saint James, Kraft Food France, Ricard, Hennessy, Airbus, Thomson CSF-Thales, Pernod, Euro RSCG, CGG Veritas, Mount Gay Rum, Louis XIII-Rémy Martin, La Vache qui rit, Piper-Heidsieck & Charles Heidsieck, Pellisson (Raynal/Three Barrels), Saudi Aramco (DDB Live/Auditoire), Metaxa, L’Eden Théâtre (La Ciotat), Lajkonik Snacks, – consulté le 12 mai 2010.

[6] Membre du groupe terroriste d’extrême droite La Cagoule et collaborateur notoire durant l’Occupation nazie, Jacques Corrèze compta aussi parmi les dirigeants du groupe L’Oréal. [ndlr]

[7] La liste des interventions médiatiques autour de Ruptures postcoloniales est tenue à jour sur Internet à cette adresse.

[8] Source : oumma.com