Adela : On avait le syndrome des trottoirs. On venait à peine d'arriver sur les lieux de la mobilisation qu'on s'asseyait sur les trottoirs parce qu'on était à moitié mortes. On passait toute la journée assises sur le trottoir, mortes de fatigue.

Confecciones Gijón[1]: Au fur et à mesure que le conflit s'est développé, il a fallu recourir à toutes sortes de mobilisations, en recueillant ce que chacune pouvait donner et était capable de donner, de façon graduelle, à mesure que notre degré de désespoir montait, et en prenant toujours plus de risques. Je crois que, à partir du moment où le secrétaire général du PSOE des Asturies nous a dit que « nous n'étions pas très gênantes parce que nous, nous ne mettions pas de camions en travers des routes », il nous a montré le chemin à suivre… Et nous avons fini par devenir le cauchemar de la mairie de Gijón, au point que, dès qu'ils voyaient deux femmes ensemble, ils leur demandaient tout de suite leurs papiers, en pensant qu'elles devaient être une sorte d'avant-garde des ouvrières d'IKE. La vérité, c'est qu'on était comme un furoncle au derrière qui les empêchait de s'asseoir.

Ana Fanjul : J'ai commencé à découvrir des aspects de ma personnalité que je ne connaissais pas. Au début, quand on sortait dans la rue pour revendiquer nos postes de travail perdus, j'avais peur, physiquement, de ce qui pouvait nous arriver tellement la lutte était inégale : nous, avec les sacs plastique où on mettait de quoi manger, et eux avec leurs matraques, leurs boucliers et même leurs mitraillettes. Tant que ça durait, on était tendues et même agressives aux moments les plus chauds. Et puis, quand tout était fini, et que je rentrais dans mon petit chez-moi pacifique, où ma famille m'attendait en tremblant à l'idée de ce qui avait pu m'arriver, et que je me croyais bien tranquille, je sentais tout d'un coup une fatigue presque incroyable qui me tombait dessus, que je n'arrivais pas à m'expliquer. Au bout d'un certain temps, je me suis rendu compte que c'étaient mes nerfs qui me faisaient ça.

Charo : On nous envoyait toutes les réserves de tous les corps spéciaux de la police du pays, des vraies brutes. Un jour, en arrivant sur le pont près du polygone industriel de Pumarín, on est tombées sur ces agents, avec leurs boucliers et la sale tête qu'ils nous faisaient. On était mortes de peur. On avait les jambes qui flageolaient. Alors, moi je m'avance avec une autre camarade de travail pour expliquer aux antidisturbios [l'équivalent espagnol des CRS] qu'on avait déjà négocié avec les policiers nationaux d'ici qu'une fois arrivées sur le pont on ferait demi-tour et basta. Mais je ne vous raconte pas ma surprise quand on se retourne toutes les deux et qu'on ne voit aucune de nos collègues. Elles étaient toutes en train de courir vers les bois. Avec leurs talons hauts et leurs bas. On s'est mis à rire comme des folles.

Adela : On a risqué notre vie des dizaines de fois. Finalement, il ne s'est rien passé de grave, mais il faut dire qu'on s'est comportées parfois comme des crétines. Mais il se passait aussi des choses plutôt rigolotes. Par exemple, on nous disait : « Demain, il y a une action. Venez en pantalons et avec des chaussures confortables. » Eh bien, il n'y avait rien à faire : ces mesdames et mesdemoiselles venaient avec leurs petites jupes serrées, leurs talons hauts et leurs sacs à main. Et, un jour, à la sortie de Gijón, quand il a fallu sauter sur l'autoroute, je ne vous raconte pas le numéro comique : « Mais comment voulez-vous que je fasse, avec cette jupe… » À la fin, elles y sont arrivées. Il leur a fallu beaucoup d'efforts, mais elles y sont arrivées. Par contre, quand la police est apparue, et que ça a commencé à sentir le roussi, elles se sont toutes carapatées en sautant comme des cabris, avec leur jupe et tout le toutim. Ça, c'est une image que je n'ai jamais oubliée. Madre[2], avec le mal qu'on avait eu à les faire bouger au début…

Confecciones Gijón : Les filles faisaient une confiance totale au comité. On en parlait entre nous et on disait, bon, demain, il y aura une action. D'accord. Et personne ne demandait ni où ni pourquoi.

Bernardina : Le comité organisait chaque jour une action différente et il en parlait à l'assemblée. Des fois, il fallait faire les choses un peu en secret, à cause de Radio-Pandore : il est arrivé qu'on aille faire une action et que la police soit sur place avant nous. Quand on est allées à Madrid pour occuper l'ambassade de Cuba, il n'y en avait que trois qui savaient où on allait. Les autres, quand elles l'ont su, elles en sont restées comme deux ronds de flan.

Rosa : On devait participer à une action à Oviedo. Avant de partir, je vois les filles qui étaient toutes en train de se faire une beauté. « Joder, en voilà des filles qui sont belles ! Mais vous croyez aller où comme ça ? - Ay, muyer, il faut bien qu'on s'arrange un peu si on doit aller à la capitale, non ? » Et moi, je me disais : « C'est ça, arrangez-vous, arrangez-vous. » Quand on est arrivées à la hauteur du Pryca [un grand magasin], juste avant d'arriver à Oviedo, on descend du car et on commence à couper la circulation sur l'autoroute. « Comment ça se fait que tu ne nous a rien dit quand on était à Gijón ? - Je n'en savais rien. - Et comment que tu le savais, sale bête ! » Elles avaient toutes mis leurs petites jupes droites, leurs bas et leurs chaussures à talons hauts. Et dans les manifs, pareil, c'était un plaisir de les voir courir habillées comme ça.

Ana Carpintero : Le comité d'entreprise décidait, en fonction de l'évolution des choses, si on avait intérêt à faire du grabuge ici ou là. On convoquait les filles dont on était sûres qu'elles répondraient dans tous les cas. Quand on a occupé le bateau, on y est toutes allées, mais on ne savait pas trop bien ce qu'on allait faire…

Rosi : On nous avait prévenues qu'à huit heures, il y avait un bateau des Bahamas qui entrait dans le Musel [le port de Gijón]. On l'a occupé très vite. On est montées par la passerelle du navire. On était toutes des femmes, rien que des femmes. Il y avait un type du bateau, une scie à la main, qui hallucinait : il avait les yeux comme des soucoupes. Le bateau avait une sorte de tour avec un « No Smoking » écrit en lettres énormes… et nous on était là à fumer comme des pompiers. Vous savez ce que c'est, quand on est énervée… Les gens de l'équipage nous disaient « Please, please, no smoking, no smoking, boom ! » On avait de la dynamite sous les pieds. Là-dessus, arrive une journaliste de La Nueva España qui nous demande le nom du navire. Et Bernardina qui lui répond : « No Smoking. » Et l'autre : « Ah ! Il s'appelle No Smoking. » L'armateur a donné l'ordre de nous déloger. Quand les flics ont mis le pied sur la passerelle, ils avaient encore plus peur que nous. Ils marchaient comme des canards.

Rosi : Quand on est allées occuper l'ambassade de Cuba à Madrid, il n'y avait que nous, les filles du comité, qui savions où on allait. Je me souviens d'une femme mariée, très sympa. Une fois dans le train, elle voit qu'on vient de dépasser Oviedo et elle nous demande : « Ay, et vous nous conduisez où, comme ça ? - Allez, tais-toi, et direction les couchettes. - Les couchettes ? Mais on va où, là ? - On va où ?… Mais à Madrid, bien sûr. - Me cago en la leche ! Et moi qui n'ai rien dit à mon mari ! » Finalement, on a fait notre apparition là-bas. C'était un vrai bunker. Tout en ciment. On a frappé à la porte, comme des petites ménagères, et on est entrées. On a occupé. Je ne sais plus très bien ce qui s'est passé, mais finalement, au bout de cinq-six heures, on est sorties. On n'a vu ni presse ni rien…

Ana Carpintero : Je crois que j'ai commencé à fumer quand on a occupé l'ambassade de Cuba. Ce matin-là, ça été vraiment infernal. Je ne vous raconte pas le nombre de kilomètres qu'on a pu faire dans Madrid. Quand on a pris l'ambassade, il y avait des filles qui disaient que, puisque c'est un pays soi-disant de gauche, ils allaient nous recevoir les bras grands ouverts. Mais, bon, moi je pensais que s'il y a une chose qu'ils devaient faire, c'était de nous ficher à la porte. Les filles ont décidé de quitter l'ambassade : il y en avait qui avaient été déçues par le comportement des gens de l'ambassade, et les autres qui pensaient : « Les pauvres ! »

Rosi : Quand on est allées à Madrid, ils ont appelé une fois de plus les antidisturbios de Valladolid. Comme ils nous connaissaient déjà, ils disaient à ceux de Madrid : « Oye, faites gaffe à celles-là, elles sont complètement imprévisibles. - Comment ça ? Ici aussi ? », ils nous disaient. Et on leur répondait : « Oui, fío, on est là où ça fait le plus mal. » Felipe González a été obligé d'entrer au Congrès des députés par la porte de service.

Rosi : On a appris à faire des barricades en entassant des pneus enflammés avec de l'essence. Un jour, il y a eu un flic qui a cassé le nez d'une collègue en lui tapant dessus avec son walkie. Alors, bien sûr, maintenant quand je les vois, la moindre des choses que je peux faire, c'est de les traiter de « fils de pute ». Je ne peux pas les voir en peinture. Au temps du franquisme, on courait parce qu'on savait que, si non, on te coupait en rondelles. Mais que des choses pareilles aient eu lieu avec les socialistes au pouvoir, non, ça, je ne l'ai jamais accepté…

Mari Carmen : Moi, quand je voyais les flics et les gars au petit foulard bleu [les antidisturbios], je faisais littéralement dans ma culotte. Quand on allait couper le trafic, j'étais vraiment mal. Ou quand je voyais qu'un flic était en train de secouer une collègue, j'avais comme un nœud à l'estomac…

Rosi : Au moment de la remise des prix Prince des Asturies à l'hôtel Reconquista, ils avaient des photos de toutes les filles du comité d'entreprise pour le cas où on aurait fait une apparition dans le coin. Moi, dès que j'apparaissais près de la mairie de Gijón, on me fermait toutes les portes au nez dans la minute. Une fois qu'on empêchait Pedro Silva [président de la Communauté autonome] de passer, un flic m'a jetée par terre et je suis tombée sur le dos. Je me suis relevée et il m'a rejetée par terre. Trois fois de suite. On s'est ramassé beaucoup de baffes. Et des coups bas aussi : au ventre, sur la poitrine.

Charo : Je me souviens de Gloria, de La Camocha. Elle était toujours à pleurer comme une fontaine. Et pourtant, au lieu de faire demi-tour, elle allait toujours au-devant des flics. On lui disait : « Mais, Gloria, pourquoi tu vas toujours vers les flics ? » Et elle ne pouvait pas l'expliquer.

Adela : Un matin, on a réussi à empêcher le train de Madrid de partir, en faisant comme si on était enchaînées aux voies. Il y avait une collègue à côté de moi qui me disait : « Ay, ay, moi je m'en vais. » Et moi : « Toi, tu ne bouges pas, hein, tu ne bouges pas. »

Ana Carpintero : Au niveau de la répression, il n'y a pas de différences dans un conflit entre les femmes et les hommes : la seule chose qui change, ce sont les méthodes. Avec nous, la police n'hésitait pas à faire du corps à corps, ils cognaient dur, en tapant en-dessous de la ceinture. Vous croyez qu'ils auraient eu le courage de faire la même chose avec un ouvrier des chantiers navals ? Jamais de la vie ! Nos mobilisations à nous étaient forcément d'un autre genre : on se basait plus sur la patience, on jouait un peu les mouches du coche. C'était une de nos caractéristiques : la persévérance, l'entêtement… Le réveil des gens est quelque chose de viscéral. On devait avoir quelque chose comme quarante ans et des poussières comme moyenne d'âge. Et c'étaient les femmes qui, il n'y a pas longtemps, avaient les positions les plus réactionnaires dans l'usine, qui se mettaient en tête des manifs, qui se battaient à coups de gamelle, à coups de parapluie, avec les aiguilles. Et souvent, il n'y avait pas chez elles de conscience de classe : tu sais qu'il t'arrive quelque chose mais tu ne sais pas trop quoi, tu ne vois pas clairement pourquoi tu es là et tu ne vois pas que tu as l'État et le patronat en face de toi. Nous, on disait qu'on était sur le fil du rasoir entre être une personne « normale » et devenir une « marginale », et que la différence, c'est le poste de travail. Il y a des femmes, pas beaucoup, qui ont gardé cette conscience d'être sur le fil du rasoir. Pour d'autres, il s'agissait plutôt de vivre une situation injuste qui les affectait directement et qui faisait qu'elles se révoltaient, et il faut voir comment. Les femmes les plus réactionnaires étaient souvent les plus violentes. Avec une violence sans limites. Parfois, dans les assemblées, j'avais l'impression d'être en train de conduire une diligence avec quatre-vingts chevaux emballés. Une personne isolée, quand elle n'a rien à perdre, elle peut faire n'importe quoi, prendre un fusil et tirer sur le patron. Parce qu'elle est désespérée et qu'elle est seule. Quand on voit qu'on te frappe dur de tous les côtés, de partout, qu'on ne te laisse pas respirer, il est facile de se demander : « Mais de quelle société on parle, là ? » C'est peut-être très réac, mais c'est comme ça. Mais quand on canalise cette frustration à travers un collectif, on mesure les choses autrement, on réfléchit un peu plus aux actions qu'on va mener, on pèse le pour et le contre, et on essaie de voir jusqu'où on peut aller.

Extrait de Carlos Prieto (dir.), IKE, retales de la reconversión. Trabajo femenino y conflicto social en la industria textil asturiana, Chap. V. « Les mobilisations », Ladinamo, 2004, « De l'atelier aux barricades. Le conflit d'IKE selon ses propres protagonistes », p. 61-67. Texte établi par Miguel Chueca et publié dans la revue Gavroche (2009, n° 160).

Notes

[1] Le coordinateur du volume, Carlos Prieto (qui s’est chargé de réaliser les entretiens avec les ouvrières d’IKE), a recouru parfois au « Dossier Confecciones Gijón » élaboré par les salariées elles-mêmes. [ndt]

[2] Plutôt que de chercher systématiquement des équivalents français, j’ai opté pour ne pas traduire certains mots ou tournures propres au langage parlé, dont des jurons (« me cago en la leche ») ou des traits caractéristiques du parler féminin (l’exclamation « ay » au début d’une phrase, par exemple) ou encore des vocables particuliers au bable, le dialecte des Asturies (« muyer, fío »). [ndt]