Google en est le principal investisseur et a « offert trois millions de dollars sans rien attendre en retour », comme l’explique Roni Amelan, de l’Unesco[1]. Ce projet s’ajoute à Europeana et à Google Books. Le premier a été lancé en 2008 par la Commission européenne et vise à rendre accessible sur Internet le patrimoine des bibliothèques nationales et autres lieux de conservation des vingt-cinq États membres de l’Union. L’empire Google, dans son entreprise de captation intégrale du réel, a été l’un des premiers à développer sa bibliothèque virtuelle qui compte désormais plus de sept millions d’ouvrages.

Cette numérisation « de tous les savoirs de l’humanité » s’accompagne du développement des e-books, readers ou encore livres électroniques. Malgré un lancement en fanfare en 2001, le e-book première génération fut un échec total. Mais il revient aujourd’hui en force, dans un contexte beaucoup plus favorable : le numérique a envahi nos vies et une part croissante des activités humaines a été transférée aux machines. Le géant américain Amazon a lancé le « Kindle » (permettant ainsi d’acheter du contenu vendu en ligne par… Amazon), Sony le « Reader PRS 505 », la filiale de Philips iRex l’« iLiad » et Booken le « Cybook ». Les opérateurs téléphoniques veulent aussi se saisir de ce marché : Orange avec le « Read & go » et SFR avec le « GeR2 ». Les PDA (ordinateurs de poche) et téléphones portables, notamment l’« iPhone », proposent eux aussi du contenu[2]. La bataille fait donc rage entre les différents readers et les formats de fichiers qui leur sont associés (PDF, Mobipocket, HTML, TXT, etc.). Certains formats reproduisent des pages de livres à l’identique, ce que d’aucuns considèrent comme une volonté de « restreindre le livre numérique » au lieu d’en faire, comme d’autres le permettent, un « objet interactif, susceptible de manipulations inadmissibles dans le monde de l’imprimé[3] ».

Ces visions et intérêts parfois divergents relèvent d’une logique de fond et d’une stratégie commune. Le livre, cerné de toutes parts, est sommé de rentrer dans l’ordre numérique. Des multinationales de l’électronique, des géants du Web et des start-up, y voient un gisement de profits, un territoire qui ne doit pas échapper à la dématérialisation et à la technologisation. L’enjeu économique est de taille, puisqu’en France l’industrie du livre représente en 2007 trois milliards d’euros de chiffre d’affaires pour 75 000 titres publiés et 485 millions d’exemplaires vendus – ce qui en fait de loin la première industrie culturelle.

Pris dans la tourmente, de nombreux acteurs de la chaîne du livre sont dubitatifs. Malgré les discours enthousiastes des géants de l’électronique, des inconditionnels des nouvelles technologies et de quelques ardents théoriciens-promoteurs du e-book (dont la plupart ont d’ailleurs des intérêts économiques dans sa commercialisation), c’est plutôt la peur d’être relégué puis de disparaître qui les pousse à basculer vers le numérique : le mécanisme de la prophétie autoréalisatrice fonctionne à plein. Présentée comme une mutation inéluctable, la dématérialisation s’accélère à mesure que ses futures victimes s’en inquiètent. L’effet d’entraînement pousse chaque acteur à numériser : pour ne pas laisser le terrain aux Américains (projet Gallica[4]), pour concurrencer les « organisations extérieures au commerce du livre » (commission Alire-SLF[5]), pour éviter de se faire distancier par les « gros »[6], etc. Face à ce déferlement technologique et à la fascination qui l’accompagne, les tentatives de formuler un discours critique construit se heurtent systématiquement à l’habituel refrain de la novlangue libérale : « La pire des attitudes à adopter face aux transformations actuelles serait de soutenir une position technophobe et conservatrice, autrement dit une politique du statu quo, nécessairement “poujadiste”, vouée à l’échec, qui au bout du compte ne pourrait que renforcer le pouvoir de l’oligopole de l’édition.[7] »

Une des grandes illusions consiste à croire que le basculement numérique, s’il est suffisamment préparé, peut permettre à la chaîne du livre de maintenir son modèle économique et sa structure, moyennant quelques aménagements. Pour l’Alire-SLF, la librairie pourrait même « exploiter entièrement toutes les opportunités numériques », et les « éditeurs et libraires pourront mieux encore jouer leur rôle de médiateurs »[8]. Si, dans un premier temps, le modèle de l’édition traditionnelle peut être singé, le monde numérique modifiera profondément le statut des acteurs intermédiaires (librairies, éditeurs, bibliothèques) bien au-delà de la seule question des droits de propriété qui a récemment mené à un bras de fer entre des éditeurs et Google. À chaque révolution technologique, on commence par recréer ce que l’on faisait avant, sans avoir conscience des potentialités du nouveau système : aux débuts de l’imprimerie, on reproduit des lettrines manuscrites ; aux premiers temps de la télévision, on filme des émissions radiophoniques, du théâtre et des débats, jusqu’à ce que celle-ci invente sa propre forme.

Car une technologie n’est jamais neutre : elle ne dépend pas des usages, bons ou mauvais, qui en sont faits, les deux finissant toujours par advenir concomitamment. La voiture, c’est à la fois la possibilité de se déplacer rapidement et l’augmentation de la distance moyenne à parcourir quotidiennement. Une technologie ouvre un monde nouveau, qui possède ses propres qualités et défauts en comparaison de l’ancien : il faut donc penser les grandes tendances (ne pas se cantonner, par exemple, à analyser l’apport d’Internet pour les chercheurs) et les formes de vie qu’elle induit. La technologie est par essence politique, elle produit et structure de nouveaux agencements sociaux au sein de la polis. Lieu d’une nouvelle culture, fonctionnant selon ses valeurs et sa logique propre, Internet court-circuitera les structures intermédiaires : « La société cesse de se définir comme un collectif structuré par des organismes médiateurs, pour devenir un ensemble de micro-unités à l’échelle de l’individu.[9] » Finalement, le réseau recrée le monde du livre à son image.

Déjà touchés de plein fouet par le développement de la vente en ligne, les libraires sont les intermédiaires voués à disparaître en premier – à moins de considérer que le futur de médiateurs numériques (c’est-à-dire gestionnaire de base de données) soit un prolongement de leur activité. Ils ont choisi ce métier pour s’inscrire dans un lieu dédié aux livres, aux conseils, à l’échange et à la rencontre, inscrit dans un territoire, comme l’explique un libraire, qui revendique son attachement à la « matérialité du lieu, de l’échange et, pourquoi pas, de la transaction. Matière et présence.[10] » La contrainte spatiale est garante de la diversité : à la société du livre correspondent des structures de taille moyenne, à la société du numérique correspondent des goulets d’étranglements mondiaux au pouvoir démesuré (Google, Amazon, etc.) qui cohabitent avec un grand nombre de niches affinitaires relativement étanches les unes aux autres. Or, seule une société « à la mesure de l’homme » permet l’exercice d’une vraie démocratie[11].

Dans le cas des bibliothèques, même si le nombre d’ouvrages disponibles diffère de l’une à l’autre, penser que l’enrichissement culturel et intellectuel sera facilité par la possibilité de consulter une infinité de textes via un réseau virtuel revient à considérer que l’égalité n’est pas affaire d’éducation et de structures sociales, mais qu’elle se résume à une égalité d’accès ; alimentant d’ailleurs les fantasmes de toute-puissance – « Avoir une bibliothèque dans sa poche ». À l’inverse, les mouvements d’émancipation ont lutté contre cette vision libérale de l’égalité formelle des chances pour défendre l’éducation populaire, bien loin du « seul-face-au-savoir » que les classes dominantes ont souvent promu. Et n’oublions pas qu’en France, loin d’êtres inaccessibles, de très nombreux livres sont disponibles dans les bibliothèques – fréquentées par une personne sur deux[12] !

La fonction même d’éditeur et son savoir-faire deviendront superflus à mesure que l’e-book s’imposera. Actuellement indispensable en raison de la matérialité même du livre et de ses conditions de production (coût de fabrication, diffusion/distribution, gestion des droits d’auteur), la sélection, inhérente à toute production éditoriale, n’est plus si cruciale dès lors que tout peut être publié en ligne à moindre coût[13].

Enfin, et c’est peut-être là le cœur de la mutation qu’initie le e-book, une fois la matérialité du livre dissoute – et toute la culture qui va avec –, sa textualité se décomposera. Il deviendra un objet hypermédia et la reproduction de sa forme traditionnelle stricto sensu en format numérique fera long feu. Aux tenants de la cohabitation numérique/papier, rappelons que, durant les trente années qui ont suivi l’apparition de l’imprimerie, la production de manuscrits s’est considérablement développée, jusqu’à saturation du marché puis basculement généralisé vers l’imprimé[14] le manuscrit devenant peu à peu objet de collection. Le parallèle avec la situation actuelle est saisissant (surproduction, etc.), d’autant que les arguments en faveur des modèles de bi-édition papier/numérique font du livre un produit digne d’intérêt uniquement pour sa qualité d’objet graphique[15].

La nature du support et son environnement influencent le mode de lecture. Internet privilégie l’efficacité, l’immédiateté et la masse d’informations. La lecture y est plus segmentée, fragmentée et discontinue. Le numérique hypertextuel[16] induit une hyper-attention, que des psychologues américains opposent à la deep attention (l’attention profonde) que nécessite la lecture linéaire sur papier[17]. Le risque que la lecture classique devienne insupportable, y compris physiquement, se profile, comme le souligne l’étude Lire, les pratiques culturelles du numérique remise au ministère de la Culture et de la Communication. Nous assisterions alors à la « liquidation de la faculté cognitive remplacée par l’habileté informationnelle[18] ». Et comme le souligne Nicholas Carr, « la dernière chose que souhaitent les entrepreneurs du Net, c’est d’encourager la lecture lente, oisive, ou concentrée. Il est de leur intérêt économique d’encourager la distraction.[19] »

A contrario, la force du livre réside dans le fait qu’il donne corps et matérialise un certain nombre d’idées, ce qui constitue l’espace même dans lequel s’immisce le débat démocratique. Roger Chartier a bien montré comment, au-delà du contenu des imprimés, l’acte même de lecture individuelle ou collective, socialement répandu au XVIIIe siècle, a produit ce qu’il nomme les « origines culturelles de la Révolution française », à savoir l’esprit critique, l’habitude de la discussion argumentée, de l’échange politique, etc., et ce, des salons littéraires aux veillées villageoises – où les lectures orales faisaient exister des espaces d’attention commune[20] .

Le nouveau mode de lecture produit par la dématérialisation entraîne une profonde modification des manières de penser et d’être au monde. La culture numérique correspond davantage à une société précaire du zapping attentionnel, culturel et affectif qu’à l’avènement d’un monde engagé, que ce soit intellectuellement, politiquement ou émotionnellement.

La question de l’acquisition des connaissances a été réduite à celle de ses conditions d’accès. Se cultiver relève pourtant d’une démarche, d’un cheminement qui nécessite du temps, des repères et des références. Le savoir ne naît pas d’une accumulation, il passe par des médiations, des structures collectives, un ancrage, un projet éducatif et des conditions sociales qui lui donnent du sens : l’exact contraire d’une vision libérale de l’individu seul, désaffilié, relié aux autres par des prothèses informatiques, rationnel, maîtrisant ses choix culturels et disposant d’une masse d’informations infinie, inutiles à mémoriser car disponibles partout et en permanence. Le livre papier, dans sa linéarité et sa finitude, dans sa matérialité et sa présence, constitue un espace silencieux qui met en échec le culte de la vitesse et la perte du sens critique. Il est un point d’ancrage, un objet d’inscription pour une pensée cohérente et articulée, hors du réseau et des flux incessants d’informations et de sollicitations : il demeure l’un des derniers lieux de résistance.

Cédric Biagini et Guillaume Carnino

Auteurs de La Tyrannie technologique. Critique de la société numérique, L’échappée, 2007.
Version intégrale d’un texte paru dans Le Monde diplomatique en septembre 2009.

Notes

[1] Cité dans « L’internationale des e-bibliothèques », Laurie Haslé, 20minutes.fr, 27 avril 2009.

[2] Tout particulièrement de la e-bande dessinée (une pratique désormais courante au Japon). Voir aussi les expériences des Échos (groupe LVMH) ou de téléchargement illimité de magazine sur son ordinateur par Relay (Groupe Lagardère), les agrégateurs (logiciels intégrant plusieurs sources de contenus) ou diffuseurs numériques, qui permettent de vendre les livres en format électronique : Numilog (racheté par Hachette-groupe Lagardère dans le cadre de sa stratégie numérique), Cyberlibris et Titelive.

[3] « Le livre à l’heure du numérique : objet fétiche, objet de résistance », Milad Doueihi, Les cahiers de la librairie, janvier 2009, n° 7, p. 24.

[4] Lire Jean-Noël Jeanneney, Quand Google défie l’Europe. Plaidoyer pour un sursaut, 1001 nuits, 2005 – suite à cet appel de l’ex-président de la BNF, celle-ci accélère considérablement la numérisation des fonds.

[5] Rapport « Accueillir le numérique ? Une mutation pour la librairie et le commerce du livre », établi par le conseil d’administration de l’Alire (Association des librairies informatisées et utilisatrices de réseaux électroniques) et le SLF (Syndicat de la librairie française).

[6] Joël Faucilhon, « Un monde d’informaticiens et de manutentionnaires ? Livre indépendant et nouvelles technologies », Le Livre : que faire ?, La Fabrique, 2008.

[7] Jérôme Vidal, Lire et penser ensemble. Sur l’avenir de l’édition indépendante et la publicité de la pensée critique, Amsterdam, 2006, p. 89.

[8] Rapport « Accueillir le numérique ? », op. cit.

[9] Pascal Josèphe, La Société immédiate, Calmann-Lévy, 2008, p. 141.

[10] Roland Alberto (libraire à L’Odeur du temps, Marseille), Le Livre : que faire ?, op. cit. p. 64.

[11] Ernst Friedrich Schumacher, Small Is Beautiful. Une société à la mesure de l’homme, Seuil, 1979.

[12] Benoît Yvert, « L’Avenir du livre », Le Débat n° 145, mai-août 2007, p. 6.

[13] Le parallèle avec l’avenir des chaînes de télévision est ici saisissant ; lire Jean-Louis Missika, La Fin de la télévision, Seuil, 2006.

[14] Lire notamment Frédéric Barbier, Histoire du livre, Armand Colin, 2000.

[15] « [La collection] Zones fonctionne donc comme dispositif d’économie mixte, à deux versants, combinant la publication commerciale classique sur papier et la diffusion en libre accès sur Internet. La condition pour la viabilité économique de ce modèle de bi-édition, c’est que les livres soient plus que des textes, qu’ils soient de véritables objets graphiques, désirables pour eux-mêmes. ».

[16] Bien qu’en réalité davantage hypermédia qu’hypertextuel, tant la place des images, sons et vidéos définissent plus que le texte la nature des rapports entretenus avec le websurf.

[17] Alain Giffard, « Lecture numérique, lectures industrielles : contrôle de l’attention et catastrophe cognitive », conférence organisée par Ars industrialis, 17 mai 2008.

[18] « Formation et destruction de l’attention ».

[19] « Google nous rend-il stupides ? », Les Cahiers de la librairie, janvier 2009, n° 7, p. 36.

[20] Roger Chartier, Les Origines culturelles de la Révolution française, Seuil, 1990.