Retour sur le déclin et le réveil du syndicalisme aux États-Unis
Par Agone le vendredi 2 février 2007, 17:10 - Chroniques américaines - Lien permanent
À propos de Bread and Roses de Ken Loach
Les critiques qui ont commenté Bread and Roses ont tous insisté sur le souci qu’a eu son réalisateur de se documenter sur les faits réels dont s’inspire ce film, à savoir la grève menée par !!un groupe d’employés chargés du ménage (les janitors) dans les grands buildings possédés par les richissimes compagnies de Los Angeles.
De fait, si on se reporte aux informations fournies par la presse radicale des États-Unis sur la campagne « Justice for Janitors », lancée par un syndicat rattaché à la centrale AFL-CIO, on se rend compte très vite de l’extrême fidélité de Ken Loach à la réalité des événements, y compris dans leurs détails les plus cocasses, pourtant bien dans la veine du réalisateur de Riff-Raff ou de Raining Stones : je pense en particulier à l’intervention des janitors dans les restaurants chics de la ville, qui donne à l’un d’entre eux l’occasion de se servir dans le plat d’un représentant du big business. Comme il n’est pas question d’aller sur les plates-bandes de la critique spécialisée, nous nous proposons ici de donner quelques précisions sur l’évolution de la situation sociale aux États-Unis au cours des dernières décennies du XXe siècle et sur le déclin du syndicalisme qui l’a accompagnée. Elles permettront de mettre en perspective la campagne « J. for J. » depuis son lancement au milieu des années 1980, puis au cours de la décennie suivante.
Le pain et les roses
Disons un mot, pour commencer, du beau titre choisi par Ken Loach pour son premier film américain, qui fait écho au titre de son film bien connu sur la guerre civile espagnole. Un des personnages principaux, le jeune syndicaliste radical Sam Shapiro, explique le sens du slogan – il apparaît sur une banderole exhibée au cours d’une manifestation – dans le discours qu’il tient devant les employés en lutte. Il rappelle brièvement les circonstances qui virent la naissance de ce mot d’ordre, à savoir le combat mené par des ouvrières du textile en 1912, dans la ville de Lawrence (Massachusetts). On peut préciser – ce que ne fait pas le personnage – que cette grève, qui s’étendit à la ville entière, est un des hauts faits de l’histoire du syndicalisme révolutionnaire américain puisque, une fois lancée par les travailleurs du lieu, ce furent les Wobblies, les militants des IWW, qui vinrent appuyer la grève et construire – sous l’impulsion notamment de leur porte-étendard Elizabeth Gurley Flynn – le grand élan de solidarité qui permit de mener la lutte à bon port. C’est grâce à lui que les grévistes purent envoyer leurs enfants dans les foyers des ouvriers qui s’étaient portés volontaires pour subvenir à leurs besoins. Dans une chanson composée pour l’occasion, les grévistes voulurent rappeler qu’ils n’avaient pas combattu pour être payés un peu plus mais aussi pour avoir la possibilité de jouir de quelques-unes des joies de l’existence : « Yes, it is bread we fight for, but we fight for roses too [« Oui, c’est pour le pain que nous avons combattu, mais nous avons lutté aussi pour les roses]. »
Le boom des inégalités
Avant d’en venir aux faits relatés dans le film de Ken Loach, il n’est pas inutile de brosser un tableau rapide de l’évolution de la situation faite aux travailleurs les plus humbles dans le pays le plus puissant du monde, qui confirme en tous points les propos tenus dans le film par le jeune activiste syndical Sam Shapiro. On a parlé, on continue de parler, du boom de l’économie américaine, du nouveau « modèle » américain ; nul n’ignore pourtant qu’il n’a pas bénéficié également à tous. Pire même, il s’est accompagné d’une détérioration des conditions de vie des plus pauvres, que personne, semble-t-il, n’a invité au grand festin de la prospérité américaine. Sans vouloir accabler de chiffres le lecteur sur un phénomène aujourd’hui bien connu de tous, je n’en relèverai pas moins quelques-uns parmi les plus significatifs de ce grand boom des inégalités qui ternit largement le bilan dont s’enorgueillissent les évangélistes du marché et autres propagandistes/laudateurs du prétendu modèle américain.
En 1980, le rapport entre le salaire moyen d’un CEO (Chief Executive Officer, le PDG américain) et celui d’un ouvrier était de 42 pour un. En 1990, il lui était 85 fois supérieur ; dix ans plus tard, le rapport est de… 475 pour un. Pendant le même laps de temps, le cinquième des familles américaines ont vu leurs revenus augmenter de 38 % (ceux des 5 % les plus riches ont crû de 64 %) alors que ceux du cinquième le plus modeste chutaient de 5 %. En 1990, 3,9 % du revenu national revenait à ces derniers pendant que les 20 % les plus aisés en accaparaient 46 %. Huit ans plus tard, la part des premiers était tombée à 3,6 % ; celle des seconds avait grimpé à 49,2 %. Celle des 5 % les plus riches passait, dans le même temps, de 18,6 % à 21,4 %. Les revenus des 20 % les plus pauvres ont chuté dans dix-huit États depuis la fin des années 1970. Dans les sept États – dont la Californie – où existent les plus grandes inégalités sociales, le secteur de la population située sous le seuil de pauvreté est passé en vingt ans de 15 à 20 %.
Un syndicalisme en déroute
Cette aggravation continue des inégalités n’a pas contribué, on le notera, à une recrudescence de l’affiliation syndicale. Elle s’est accompagnée, bien au contraire, d’un affaiblissement de la centrale AFL-CIO, autrefois fort puissante, au point que deux spécialistes du syndicalisme américain (J. Brecher[1] et T. Costello) n’hésitaient pas à affirmer, en avril 1996, qu’elle était devenue une sorte de « coquille vide ». En 1955, au moment de la fusion de la très conservatrice AFL avec un CIO qui venait de se débarrasser de ses militants les plus radicaux, la nouvelle organisation rassemblait environ 35 % des salariés du pays. Le chiffre est tombé à 23 % en 1980, puis à 14,9 % en 1996. Dans le secteur privé, les syndiqués ne représentent plus que 10,3 % des travailleurs – soit à peine mieux qu’au début de la Grande Dépression –, contre 37,7 % dans le secteur public. Pendant ces années, les effectifs des ouvriers syndiqués de l’industrie automobile ont fondu de quelque 500 000 membres, et ceux des métallurgistes de plus de 600 000. Par ailleurs, les syndicats peinent de plus en plus à s’implanter dans les entreprises : si, au début des années 1950, ils gagnaient plus de 70 % des élections organisées sous l’égide du NLRB pour permettre une représentation syndicale[2], le chiffre est tombé aujourd’hui à environ 45 %. Enfin, la combativité est partout, ou presque, en recul – comme en témoigne le nombre de mouvements de grève, qui passe de 3 111 en 1977 à 385 en 1995 (en outre, nombre de ces grèves se sont conclues par des échecs retentissants).
Nous n’aborderons pas ici les causes multiples qui pourraient expliquer le déclin du syndicalisme américain, probablement assez similaires à celles qui permettraient de comprendre le même recul dans certains pays européens, tels la France ou l’Espagne, pour ne citer que les cas qui nous sont les plus proches. Il faudrait sans doute se référer à des causes situées à l’intérieur même des syndicats, telles que leur manque de démocratie interne, leur professionnalisation et leur bureaucratisation, ou encore les pratiques sexistes et racistes – voire mafieuses, dans le cas des Teamsters – au sein de nombreuses unions professionnelles ; mais aussi à des causes externes, qui tiennent aux profondes transformations connues par les économies capitalistes occidentales au cours des trente années passées. Parmi celles-ci, je me contenterai de citer le recul des secteurs productifs, traditionnellement syndiqués, au profit du secteur des services, mais aussi la progression de l’emploi précaire, qui favorise une segmentarisation croissante des salariés et rend presque impossible la syndicalisation d’un grand nombre d’entre eux. Ces changements sont allés de pair, aux États-Unis, avec une incorporation grandissante des femmes, des Noirs et des immigrés au monde du travail bien que ni les uns ni les autres n’aient trouvé une représentation adéquate au sein de syndicats qui sont restés longtemps – après l’écrasement du syndicalisme révolutionnaire américain et l’affadissement du CIO – la chasse gardée des ouvriers qualifiés, mâles et blancs. C’est cette nouvelle force de travail qui va tenter de s’organiser et redonner au syndicalisme un peu de la vie qu’il avait perdue au long des décennies passées.
La campagne Justice for Janitors
Le début de la campagne nationale date de 1984, quand le Service Employees International Union (SEIU) se propose d’organiser les employés – principalement des femmes, des Noirs et des immigrés – chargés du nettoyage des grands buildings d’affaires pour le compte d’entreprises sous-traitantes, à un moment où ces dernières ont réussi à briser les syndicats existants en remplaçant les salariés syndiqués par des travailleurs fraîchement débarqués du Mexique et d’Amérique centrale, engagés à des salaires de misère.
À Los Angeles, la campagne débute en 1987, en ciblant la Century City, un quartier d’affaires high class, où la majorité des janitors est d’origine hispanique. La section locale du SEIU (SEIU Local 399) a commencé par réorganiser le secteur en élisant puis en formant de nouveaux dirigeants au sein des sections syndicales existantes. Ensuite, les syndicalistes entament une campagne auprès des travailleurs non-syndiqués : contacts directs, coups de fil, etc.
Le syndicat concentre ses efforts sur la société International Service Systems (une multinationale basée au Danemark) et il tente de s’implanter dans les bureaux en faisant le choix de l’action directe, sans se soucier des procédés établis aux États-Unis pour obliger les patrons à reconnaître une section syndicale. Le syndicat va organiser des meetings quotidiens dans les buildings puis impulser des arrêts de travail de quelques heures avant de parvenir à faire fermer les lieux pour plusieurs jours. Les grévistes bloquent la circulation, organisent des sit-in, font irruption dans les endroits les plus chics de Century City. C’est d’ailleurs beaucoup moins les sociétés sous-traitantes que les donneurs d’ordre – les grandes compagnies propriétaires des immeubles – qui sont visés par la campagne, puisque les syndiqués les tiennent pour les premiers responsables des salaires de misère et les mauvaises conditions de travail, par leur recours à des sous-traitants mis en compétition les uns avec les autres[3]. Les grévistes vont bénéficier de l’appui de la communauté hispanique par l’entremise du rassemblement « Solidarity with Justice for Janitors », qui collecte des fonds pour appuyer le mouvement et tente de convaincre les politiciens de faire pression sur les propriétaires des buildings pour qu’ils cèdent aux demandes des employés.
Ce sont les forces de l’« ordre » qui, bien involontairement, vont faire pencher la balance du côté des grévistes. La fameuse LAPD (Los Angeles Police Department) – dont la réputation en matière de brutalités n’est plus à faire[4] – met à profit une des manifestations habituelles des janitors en grève et de leurs soutiens au pied des gratte-ciel de Century City pour boucler le quartier pendant deux heures et se livrer aux pires violences sur des hommes et des femmes sans défense. La démonstration policière se solde par quatre-vingt-dix blessés, dont dix-neuf très sérieusement ; une femme enceinte fera une fausse couche. La brutale charge policière, largement diffusée à la télévision, vaut aux manifestants la sympathie de l’opinion publique et incite l’ISS, neuf jours après les faits, à reconnaître la représentativité du syndicat. Dans le contrat passé avec celui-ci, la société n’envisageait cependant pas d’accorder une augmentation de salaire aux employés mais elle leur fut accordée dès que les travailleurs new-yorkais de la société menacèrent la société de lancer une grève de solidarité.
Le succès du mouvement finit de convaincre les syndicalistes de la justesse de la tactique adoptée par eux et ils s’y tiendront les années suivantes. Ils continueront leur travail d’implantation en optant résolument pour l’action directe, sans s’embarrasser de procédés légaux de plus en plus favorables aux patrons, et en misant sur la combativité des immigrés, principalement de ceux qui ont fait l’expérience de la terreur d’État au Salvador et au Guatemala. En 1997, au moment où le Local 399 du SEIU envisageait de constituer une énorme section avec le Local 1877 basé à San José – qui venait à son tour de lancer une campagne « J. For J. » à Sacramento –, il était parvenu à organiser 8 000 janitors et se disposait à syndiquer les travailleurs du secteur, privé et public, de la santé.
L’autre Amérique
Un crétin professionnel – accessoirement critique cinématographique aux Inrockuptibles – a cru bon de qualifier le film de Ken Loach de « manichéen » sous prétexte que les pauvres y seraient tous « bons » – ce qui n’est pas vrai – et les riches tous « mauvais » – de fait, on les voit très peu. En vérité, quand les gains moyens du CEO d’une grande compagnie sont d’environ 34 000 dollars par jour contre quelque 40 dollars pour l’employé payé au salaire horaire minimum, que de nombreux CEO gagnent plus en un an que leurs salariés n’en gagneront pendant toute leur vie, ce n’est pas le film Bread and Roses qui doit être qualifié de « manichéen », c’est le réel qui l’est. Il faut reconnaître à Ken Loach le mérite de s’être penché, une fois de plus, sur une réalité à laquelle le cinéma a cessé de s’intéresser, en prenant le parti des plus humbles, des soutiers de la « nouvelle » économie, de tous ces gens qui réclament, des décennies après les ouvrières de Lawrence, le droit de jouir du meilleur de la vie.
Miguel Chueca
Article paru dans Le
Combat syndicaliste, décembre 2000, n° 217[5]
——
Miguel Chueca a notamment rassemblé et présenté deux recueils de textes pour
les éditions Agone : Déposséder
les possédants. La grève générale aux « temps héroïques » du
syndicalisme révolutionnaire (1895-1906) ; et, à paraître en
automne 2010, d’Émile Pouget, L’Action directe et autres écrits
syndicalistes (1903-1910).
Notes
[1] Jeremy Brecher est par ailleurs l’auteur de Strike !, un classique de l’histoire du mouvement ouvrier aux États-Unis.
[2] Le National Labor Relations Board (NLRB) est une agence fédérale, établie par le National Labor Relations Act, qui est chargée d’enquêter sur les violations des droits du travail. Quand un employeur se refuse à reconnaître l’existence d’une section syndicale, c’est au NLRB qu’il incombe d’organiser des élections au sein de l’entreprise qui permettront de savoir si les travailleurs désirent être représentés par un syndicat. Si celui-ci obtient la moitié des voix plus une, il est habilité par le NLRB comme le seul porte-parole des salariés au cours des négociations collectives.
[3] La même stratégie serait suivie au début des années 1990 dans la Silicon Valley par les janitors du lieu, qui allaient faire campagne contre les firmes Hewlett-Packard et Apple Computer – auxquelles appartenaient les buildings dont ils assuraient la propreté – en passant par dessus la tête des sociétés de nettoyage.
[4] Sur les pratiques du LAPD, on se reportera au livre de Mike Davis, City of Quartz. Los Angeles, capitale du futur. L’auteur y écrit par ailleurs que, depuis le début des années 1950, « la communauté noire de L.A. a toujours considéré le LAPD comme une armée d’occupation composée de petits Blancs » (La Découverte, 2000, p. 241).
[5] Cet article n’aurait pu être écrit sans le secours du livre de Michael D. Yates, Why Unions Matter ; ni d’un certain nombre d’articles parus dans le mensuel américain Z Magazine, notamment ceux de J. Brecher et T. Costello sur le syndicalisme, ceux de D. Bacon sur la campagne « J. for J. » et ceux de H. Sklar sur les inégalités, à l’égard desquels je suis entièrement redevable des précisions fournies dans ce texte.