S’agissant des titres qu’il peut avoir à la reconnaissance de la nation, il est permis de les résumer en disant qu’il fut, dans sa personne et dans ses œuvres, malgré ou peut-être à cause de ses origines très modestes, une incarnation accomplie de l’intelligentsia petite-bourgeoise du XXe siècle (et même encore du XXIe) irrémédiablement partagée, jusqu’au déchirement, entre l’horreur et le refus que lui inspirait un ordre bourgeois devenu la négation même de tout humanisme et de toute justice, et le désir forcené de s’en faire bienvenir, donc de s’y intégrer. Les plus talentueux des écrivains et artistes de cette génération marquée par l’abomination, entre autres, de la Seconde Guerre mondiale, ont exprimé leur désenchantement sous une forme culturelle originale, l’existentialisme, à la fois mode de vie et doctrine philosophique qui théorisait leur sensibilité particulière en la dotant d’une consistance ontologique et d’une signification universelle. Sartre et Camus, chacun à sa manière, en ont été les phares. Au fond, le grand problème qui occupa cette génération tourmentée et meurtrie fut de concilier les termes de la contradiction qui est au cœur de la conscience occidentale et qui a été portée à son acmé par l’hégémonie du libéralisme capitaliste : l’ambition de parvenir au plus haut point d’accomplissement de soi-même et de distinction personnelle, et la volonté de ne pas se séparer des autres, surtout des plus opprimés. Il faut être un saint, croit-on, pour réussir en pratique une telle gageure. Le commun des mortels (du moins dans la classe moyenne) semble voué à vivre ballotté entre recherche égotiste du bonheur individuel et solidarité exaltante de l’engagement dans le combat collectif, un peu à la façon du très ambigu peintre Jonas de L’Exil et le royaume, dont les efforts pathétiques pour être « solitaire » tout en restant « solidaire » semblent ne pas avoir connu une franche réussite. L’idéalisation inhérente au travail intellectuel pour transposer la réalité empirique en représentations philosophiques, a conduit Camus à traiter comme une métaphore de la condition humaine tout entière le destin absurde de Sisyphe, condamné par les dieux à pousser éternellement un lourd rocher jusqu’au sommet d’une montagne d’où il retombe inéluctablement. L’image est belle, mais elle a le grave inconvénient de transfigurer un processus historico-social en une théodicée, plus précisément l’exploitation et l’oppression des classes laborieuses par les classes possédantes, en une espèce de malédiction métaphysique sans recours. C’est exactement le genre de fable dont les puissants ont toujours eu besoin pour se mettre à l’abri de la contestation. Imaginons un instant que Camus, approfondissant son analyse, ait finalement réalisé qu’il tombait lui-même sous le coup de la critique qu’il adressait à tous les philosophes auxquels il reprochait de « faire le saut » irrationnel dans une transcendance ou une autre, pour ne plus voir l’absurdité de notre condition. Imaginons que, lassé des abstractions idéalisantes, il ait porté, comme cela lui arrivait dans son travail journalistique, un regard un peu plus sociologique sur les conditions concrètes d’existence des légions de Sisyphes de la planète. Il aurait été obligé de reconnaître, car il était intellectuellement honnête, que dans la réalité historique, Sisyphe et ses pareils, les « prolétaires des dieux », sont d’abord et surtout les victimes d’un système institutionnalisé de domination, qui leur fait accepter servilement l’inique sentence les condamnant à un labeur sans fin et « sans espoir », au profit d’une minorité de malins qui vivent comme des divinités sur l’Olympe, à l’abri de leurs murailles, de leurs codes et de leurs frontières. Alors la probabilité eût été grande qu’il s’écriât, comme d’autres avant lui : « Sisyphes de tous les pays, unissez-vous ! » « Mais justement, objecteront certains, quand la masse des Sisyphes algériens s’est unie pour se dresser contre l’oppression colonialiste, Camus ne s’en est guère montré solidaire, à la différence de Sartre. » C’est que pour Camus, « il faut imaginer Sisyphe heureux » de son sort. Hélas, les Sisyphes réels n’ont pas les moyens de s’élever à des vues si sublimes. Ils doivent certainement manquer d’imagination.

Alain Accardo

Chronique initialement parue dans le journal La Décroissance, du mois de février 2010.
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Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien (2006), Le Petit Bourgeois Gentilhomme (2009).