Mais cette autobiographie est avant tout une formidable leçon d’enthousiasme et d’optimisme sans illusions. Il est vrai que les deux principales luttes dans lesquelles Howard Zinn s’est engagé, pour l’égalité raciale et contre la guerre du Vietnam, aboutirent à de grandes victoires ; luttes dont il montre qu’elles ont commencé sous l’impulsion d’une poignée de militants pour mobiliser finalement des millions de personnes. Et son métier fournit à Howard Zinn comme un antidote au flot d’images et d’articles déversé quotidiennement, qui nous maintient à la surface désespérante du présent, quand il faudrait au contraire garder en mémoire les surprises que l’histoire nous a toujours réservées.

En se racontant simplement, sans invocations théoriques et loin de toute grande fresque historique, Howard Zinn montre comment apparaissent, « à partir des plus légers mouvements d’indignation, des échos assourdis de la protestation et au milieu des signes diffus de résistance, les présages de l’exaltation du changement ».

Où l’on voit que l’historien – qui analyse dans ses autres livres comment les gouvernements font de toutes leurs interventions militaires des « causes justes » – fut aussi, en 1943, dans le ventre d’un bombardier de l’US Air Force, un combattant de la plus « juste » des guerres, dont il sortira en pacifiste farouchement opposé à l’impérialisme états-unien, du continent américain lui-même jusqu’en Asie du Sud-Est.

Où l’on découvre dans quel quotidien Howard Zinn a bâti sa déontologie et sa méthodologie d’historien[1]. L’auteur et sa famille, les amis ou les compagnons d’un moment occupent cette fois le devant de la scène : l’expérience de la Grande Dépression et du New Deal ; celle du militant et universitaire qui témoigne comme expert dans des procès intentés aux amateurs d’action directe ; enfin, avec les étudiants, l’expérience du combat pour la liberté d’expression sur le campus de la Boston University. Une fois encore, mais cette fois à leurs côtés, Howard Zinn témoigne pour les anonymes ordinaires, et pourtant extraordinaires, qui s’affrontent à une Amérique aux blocages puissants, mais que les forces de progrès et de contestation font malgré tout avancer.

Où l’on voit ce que mettre ses idées en pratique – ou plutôt à l’épreuve – veut dire : enseignant blanc dans une université noire, il refuse l’ordre social raciste (auquel participe une partie de la bourgeoisie noire) et y perdra son emploi ; universitaire expliquant à ses étudiants la place de la désobéissance civile dans l’histoire politique des États-Unis, il connaîtra la prison pour avoir choisi d’honorer une invitation à un meeting pacifiste plutôt qu’une citation à comparaître devant un tribunal ; militant anti-guerre de la première heure, il acceptera une invitation à se rendre en territoire nord-vietnamien, en plein conflit, pour aider à la libération de trois soldats américains prisonniers.

L’édition américaine de son autobiographie paraît au milieu des années 1990, quelque temps après que l’auteur eut quitté l’enseignement. Un retrait de la vie publique – toutefois très relatif : en plus des invitations faites à l’ex-enseignant de revisiter les grands mythes fondateurs des États-Unis, Howard Zinn a continué de faire paraître des ouvrages d’historien et des articles de presse sur l’actualité politique, nationale comme internationale. Il semble même qu’après le succès de son œuvre majeure, Une histoire populaire des États-Unis[2], cette perspective historique en rupture avec l’histoire officielle éveille un intérêt croissant chez de nouvelles générations, tant chez les militants proprement dits que chez bon nombre de personnalités artistiques. Ainsi, à la suite du chanteur Bruce Springsteen qui, dans les années 1980, avait écrit et enregistré son album Nebraska sur la base de sa lecture d’Une histoire populaire, ce sont désormais, pour ne citer qu’eux, les acteurs Matt Damon et Ben Affleck qui travaillent sur un projet télévisuel inspiré de ce livre – auquel faisait ouvertement référence le film Good Will Hunting, réalisé en 1997 par Gus Van Sant à partir de leur scénario.

Plus que jamais, l’œuvre de Howard Zinn – dont la personnalité a fait l’objet d’un documentaire sorti pendant la campagne présidentielle de 2004[3]– est, dans son pays, au cœur de la réflexion de ceux qui ne croient pas à la « fin de l’histoire », pour qui la notion de « lutte des classes » n’a perdu ni ses vertus explicatives ni son actualité et qui n’ont pas remisé le projet d’une société égalitaire dans un monde en paix.

Si l’un des deux principaux axes du militantisme de Howard Zinn est la défense d’une société sans classes où le racisme ne serait plus qu’un mauvais souvenir, l’autre est sans conteste un pacifisme nourri de son expérience de combattant de la Seconde Guerre mondiale. Les attentats du 11 septembre 2001 et leurs « conséquences », l’escalade de la « guerre contre le terrorisme », avec les interventions militaires des États-Unis en Afghanistan puis en Irak, ont donc mobilisé son indestructible ferveur pacifiste et fait de lui l’un des principaux porte-parole du mouvement anti-guerre américain, multipliant les attaques contre la politique belliciste du président George W. Bush. « Notre travail est simple : il faut les arrêter », déclarait-il dans un article paru en décembre 2002 dans The Progressive – avant, donc, que la guerre en Irak ne devienne réalité. Puis, dans la même revue, en mars 2003, à la veille de cette guerre, Zinn préconise de « se lancer dans un processus de délégitimation du gouvernement. […] Après tout, ne s’est-il pas installé au pouvoir à la suite d’un coup d’État et au mépris de la volonté populaire ? »

Quelle que soit la lutte dans laquelle il s’engage, Howard Zinn reste l’inlassable défenseur de la désobéissance civile et de l’action directe non violente. Sur le plan de la politique intérieure américaine, Howard Zinn apporta son soutien à Ralph Nader, candidat inattendu à la présidentielle de 2000, censé incarner les revendications des mouvements protestataires. En 2004, alors que le candidat démocrate qui perdra contre le président sortant George W. Bush n’est pas encore connu, Howard Zinn écrit pour lui un discours intitulé « The Logic of Withdrawal », où il donne des « raisons honorables » de retirer les troupes américaines – discours sur le modèle de celui qu’il avait destiné, en pleine guerre du Vietnam, au président Lyndon B. Johnson.

Les rendez-vous électoraux – qui restent toutefois un pis-aller en période de régression sociale et politique – sont surtout, pour ce spécialiste de la Constitution américaine, l’occasion de rappeler quel piège constitue, dans le cadre des démocraties formelles, le système de bipartisme à l’américaine[4].

Mais Howard Zinn ne s’est pas contenté, bien sûr, d’écrire ou de répondre, semble-t-il sans se lasser, à d’innombrables entretiens. Son autobiographie foisonne de récits où ce témoin (plus ou moins autorisé) est devenu acteur, de manifestations en sit-in et en teach-in. Au cours de l’été 2004 encore, ne fait-il pas la tournée des campus universitaires américains, où, chaque fois, des milliers d’étudiants sont venus l’écouter dénoncer la guerre en Irak. Il a également participé activement à l’émergence d’un mouvement social qui culmine en novembre et décembre 1999 à Seattle avec les manifestations contre l’Organisation mondiale du commerce. L’historien se réjouit d’y constater le grand retour de la question syndicale et des rapports de classes aussi bien sur le plan national qu’à l’échelle mondiale. Et cet événement fut pour lui comme « un tournant essentiel dans l’histoire des mouvements de revendication des dernières décennies : une rupture avec les revendications focalisées sur une unique demande »[5].

Si Howard Zinn occupe aujourd’hui une place particulière dans le paysage intellectuel américain, c’est sans doute parce qu’il a éprouvé, à la manière du plus grand nombre, la réalité de quelques-uns des événements majeurs de la vie américaine depuis les années 1930. À l’opposé de l’universitaire « objectif » et distant, il apparaît, en ce début de XXIe siècle, comme un intellectuel aussi populaire dans le monde militant que controversé dans l’univers académique américain. Rejetant la tradition de la « neutralité » du savant, il fait reposer sur l’honnêteté, valeur cardinale dans la recherche et l’exposition des faits, nos seules chances d’approcher une objectivité que menace leur dissimulation. Et c’est l’affirmation d’un point de vue intégrant une analyse sociale et critique – contre l’histoire comme « description » – qui nous offre le seul contrôle d’une subjectivité constitutive de nos activités[6].

En plus de montrer comment sa formation savante ne l’a jamais éloigné des valeurs de la classe sociale dont il est issu (celles du monde ouvrier), pas plus que sa notoriété ne lui a fait abandonner ses idéaux égalitaires, son autobiographie est aussi celle d’un universitaire qui n’a jamais sacrifié au désenchantement, gardant au contraire intacte sa confiance dans l’« esprit de lutte » des êtres humains pour plus de justice et de liberté.

Ce n’est donc pas seulement un autre visage des États-Unis que Howard Zinn a livré ; il permet aussi de retrouver une tradition qui, d’une révolution à l’autre, s’est faite rare dans l’Europe qui l’a vu naître : ne pas quitter le rang des déshérités et ne jamais servir les maîtres.

Frédéric Cotton & Thierry Discepolo

Extrait de la préface à L’Impossible Neutralité. Autobiographie d’un historien et militant (Agone, 2006).

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Bibliographie de Howard Zinn en langue française

LIVRES

Désobéissance civile et démocratie. Essais sur la guerre et la justice [rééd. de Nous le peuple…], traduit par Frédéric Cotton, Préface inédite de Jean-Luc Chappey, Agone, 2010, 576 p.

La Mentalité américaine. Au-delà de Barack Obama, Lux Éditeur, 2009, 132 p.

L’Impossible neutralité. Autobiographie d’un historien et militant, traduit par Frédéric Cotton, Agone, 2006, 400 p.

En suivant Emma. Pièce historique sur Emma Goldman, anarchiste et féministe américaine, traduit par Julie David, Agone, 2006, 176 p.

« Nous, le Peuple des États-Unis… » Essais sur la liberté d’expression et l’anticommunisme, le gouvernement représentatif et la justice économique, les guerres justes, la violence et la nature humaine, traduit par Frédéric Cotton, Agone, 2006, 476 p.

Le XXe siècle américain. Une histoire populaire de 1890 à nos jours [extrait de Une histoire populaire des États-Unis…], traduit par Frédéric Cotton, Agone, 2003, 476 p.

Karl Marx, le retour. Pièce historique en un acte, traduit par Thierry Discepolo, Agone, 2002, 96 p.

Une histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours, traduit par Frédéric Cotton, Agone, 2002, 812 p.


ARTICLES & ENTRETIENS

« Le Prix Nobel de la Paix, c'est la Guerre ! », The Guardian, le 10 octobre 2009

« Parvenir à la justice sociale en faisant l’économie de la guerre », intervention à la librairie Quilombo (Paris, 11e), 2 juin 2009

« Sans actes de désobéissance civile, Obama ne mènera pas de politique de gauche », entretien avec Thierry Discepolo et Ambre Ivol, janvier 2009

« L’Amérique en son miroir brisé », entretien avec Alexis Brocas, Le Magazine littéraire, février 2009

« Les États-Unis reconnaissent enfin qu'ils sont une société multiculturelle », entretien avec Martine Laval, Télérama, 22 novembre 2008

« Espérances et méfiances après l'élection de Barack Obama à la présidence des États-Unis », entretien avec Guy Taillefer, Le Devoir, 19 novembre 2008

« Renflouer la classe moyenne plutôt que les banques », The Nation le 27 octobre 2008

« Les États-Unis ont besoin d’un esprit révolutionnaire », entretien avec Al Jazeera, traduit par Oscar Grosjean pour Investig'Action - michelcollon.info, septembre 2008

« Folie électorale à l’américaine », The Progressive & Il manifesto, 28 février 2008, traduit de l'italien par Marie-Ange Patrizio

« Après cette guerre », Z Space, 3 janvier 2006 et traduit en français sur le site de la Revue politique virtuelle

« Que faisons-nous en Irak ? », Le Monde diplomatique, août 2005

« Le mythe de l’“exceptionnalisme” américain », conférence donnée pour le Programme spécial du MIT pour les Études urbaines et régionales, traduit par Jean-Marie Flémal pour Investig'Action - michelcollon.info, 2005

« L’ultime trahison », Le Monde diplomatique, avril 2004

« Un pouvoir que nul ne peut réprimer », Le Monde diplomatique, janvier 2004

« Autour d’une histoire populaire des États-Unis » (2e partie), entretien Là-bas si j’y suis, janvier 2004

« Autour d’une histoire populaire des États-Unis » (1re partie), entretien Là-bas si j’y suis, décembre 2003

« Une juste cause, pas une juste guerre » (The Progressive, décembre 2001), in L’Autre Amérique. Les Américains contre l’état de guerre, Textuel, 2002

« La légalisation de l’injustice », Le Monde diplomatique, juillet 1976

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Notes

[1] Sur la conception que se fait Howard Zinn du métier d’historien – et notamment sa critique de la neutralité –, lire les chapitres I et III, respectivement sur le « réalisme machiavélien » et les usages de l’histoire, dans Désobéissance civile et démocratie (Agone, 2010).

[2] Les ventes des éditions successives de A People’s History of the United States ont dépassé en 2005 le million et demi d’exemplaires aux États-Unis, ce qui en fait l’un des plus gros succès éditoriaux américains dans le domaine des sciences humaines.

[3] Ce documentaire de Deb Ellis et Denis Mueller, intitulé You Can’t Be Neutral on a Moving Train – qui reprend le titre l’autobiographie de Howard Zinn, littéralement : « Vous ne pouvez rester neutre dans un train en marche » –, fut considéré à sa sortie comme « le complément du Farenheit 9/11 de Michael Moore » (Boston Globe).

[4] Sur la critique par Howard Zinn des libertés formelles, lire aussi les chap. VII et VIII, respectivement sur la liberté d’expression et le gouvernement représentatif, de Désobéissance civile et démocratie, op. cit.

[5] Howard Zinn, « A Flash of the Possible », The Progressive, janvier 2000.

[6] Non seulement Howard Zinn se présente donc en historien hétérodoxe, mais il semble également ignorer le marxisme dans les versions savantes qu’abrite l’université américaine, et, pour en diffuser sa version diluée dans l’anarchisme, l’enseignant s’est fait dramaturge – il est vrai aussi que, comme on le voit dans son autobiographie, toute la famille Zinn, son épouse Roz et leurs deux enfants, Jeff et Myla, a attrapé le virus du théâtre… Après une pièce consacrée à l’anarchiste et féministe américaine Emma Goldman, En suivant Emma – qui lui permet de donner à voir sa vision de l’éternelle révolte de la jeunesse –, Howard Zinn a fait revenir Karl Marx sur terre à la fin du XXe siècle pour affirmer la nécessité du combat social contre le fatalisme de la pensée libérale dominante ; au moment où nous rédigions cet avant-propos, sa pièce intitulée Marx in Soho était encore représentée à Boston, interprétée par l’acteur Bob Wieck, figure connue pour son soutien à la cause palestinienne et son engagement contre l’occupation de l’Irak par les États-Unis. (Nous avons traduit et édité sous le titre Karl Marx, le retour ce « monologue historique en un acte ».)