Printemps 2005, centrale de Lannemezan. Alors que venait de paraître son récit picaresque La Part des loups, le détenu Rouillan racontait que, pour commencer à écrire, il lui avait fallu « d’abord vivre assez, et aussi survivre à la vie [qu’il s’était] choisie…[1]». De fait, la dizaine de livres qu’il a signés illustrent ce diagnostic : un témoin de son temps qui s’est donné les moyens de l’écrivain ; devant quoi l’auteur fait parfois preuve d’humilité – qui n’est pas sa vertu cardinale.

Peu marquée par la fiction, la première partie de son livre Paul des Épinettes et moi relève bien du témoignage le plus direct sur ce que l’auteur a nommé en 2004 les « éliminatoriums de la République[2]». Le plus direct au sens où ce n’est plus seulement de l’élimination de ses congénères qu’il témoigne mais de la sienne. En un certain sens, par la révocation de sa semi-liberté et son renvoi en prison début octobre 2008, l’administration pénitentiaire et le juge d’application des peines ont offert à l’auteur les conditions nécessaires à la poursuite de son œuvre[3]. Désormais sur le thème de la maladie en prison. Et on voit bien qu’en agents littéraires peu scrupuleux ceux-là n’hésitent pas à mettre en place le contexte utile à son témoignage le plus immédiat sur la mort en prison.

Si seulement c’était par souci littéraire que le juge d’application des peines avait couvert le curieux dossier de réincarcération de l’auteur, nous en serions presque rassurés sur les dysfonctionnements de la magistrature. Ce n’est évidemment pas l’explication qu’avance une juriste dans son analyse de l’« interview qui coûte cher à un ancien terroriste ». Professeure à l’université de Reims, Martine Herzog-Evans ne conclut pas seulement à une « sanction disproportionnée et inhabituelle », elle met à jour la manière dont l’application de la juridiction d’exception, désormais seule valable en matière d’« anti-terrorisme », introduit de graves errances dans l’exercice du droit. Une juridiction qui manifeste un tel « irrespect des principes processuels de droit commun pénal » qu’il entre en contradiction avec « ce qui est enseigné aux étudiants en droit dès la première année ».

Du point de vue de la procédure de réinsertion, signalons seulement que, pour cette juriste, la vision des « juridictions “spécialisées” en matière de terrorisme » lui semble « en contradiction avec l’idée qui fonde l’application des peines, car c’est dans la société elle-même que les condamnés se réinsèrent ». Si Mme Herzog-Evans peut trouver choquant que, « pour s’être exprimé dans la presse, peut-être de manière imprudente, mais certes ni de manière dangereuse ni de manière vindicative », le détenu purge encore on ne sait combien d’années, il lui semble en conclusion qu’un tel traitement prend le risque de « radicaliser encore le discours antisocial »[4]. Peut-être est-ce la manière dont cette « application des peines » prépare la paix (sociale) : Si vis pacem para bellum…

Portraitiste hors pair des huis clos groupusculaires, Jean-Marc Rouillan n’a livré, en semi-liberté, que deux textes, chacun écrit durant un week-end prolongé, à la prison des Baumettes. Le premier accompagne « vingt et une interventions » du peintre Dado et entre dans la composition d’un petit livre, édité par La Différence en 2009 sous le titre Les Viscères polychromes de la peste brune. Le second était destiné à inaugurer une « Chronique de semi-liberté » pour le mensuel de critique sociale CQFD (Marseille) : écrit en août 2008, « Les révolutionnaires du bar du Vallon » n’est finalement jamais paru. Si la période fut donc maigre en écriture, elle était en revanche intense en demandes d’entretiens de presse[5]. Dont le dernier a brusquement clôturé le cycle en renvoyant l’interviewé derrière les barreaux à plein temps.

Dix mois de semi-liberté plus tôt, la plupart d’entre nous voyaient leur nouveau collègue pour la première fois. À cinquante-cinq ans, celui-ci avait passé la plus grande partie de sa vie d’adulte en prison, où il était entré alors que l’un de nous n’était pas né depuis quatre ans. Si le détenu découvrait le quotidien de ceux de l’extérieur – il livre quelques éléments de sa vision au fil des premiers textes qui suivent –, nous découvrions en même temps la profondeur des effets d’une vie d’incarcération sur les habitudes inscrites dans le corps d’un être humain.

Le deuxième jour. Si la veille il avait été accompagné, à l’aller et au retour, par deux membres des services de probation et d’insertion professionnelle, nous avions convenu que ce matin-là un ami irait chercher le paquet en voiture. Cafouillage de rendez-vous, le chauffeur n’a pas retrouvé le semi-libéré. Des Baumettes au bureau, près de la gare Saint-Charles, le trajet en transports en commun demande de prendre un bus, un métro et dure une bonne heure. Dans une ambiance de panique – « … ça fait vingt ans qu’il… venu qu’une fois ici… rien pour téléphoner… connaît au moins notre adresse ?… » –, nous avons attendu. Enfin, blouson de cuir noir et bonnet vert enfoncé sur le crâne, le nouvel employé a sonné, « à l’heure ».

Avant le glas. Les conditions de visite en prison avaient déjà montré à quelques-uns d’entre nous comment il se protégeait par l’anticipation préventive des mots d’ordre, par exemple en se levant avant l’arrivée des matons dans le parloir. Il n’a jamais parlé de cette « stratégie » aussi exactement que lors d’un entretien téléphonique, en février 2002, alors qu’il était à la centrale d’Arles : « Le temps carcéral, pour les très longues peines, est un analgésique qui te laisse juste assez de vie en toi pour que tu puisses t’observer mourir. J’ai pris le parti de m’imposer une discipline plus forte que celles qu’ils pouvaient m’imposer. Il fallait que je sois plus dur que le rythme disciplinaire lui-même. Alors j’avais des horaires extrêmement fixes, je me levais avant l’ouverture [des portes], je travaillais, j’écrivais. Après la promenade je travaillais à nouveau, j’écrivais encore. En fait, je maintenais un emploi du temps très obstiné. Une obstination très ascétique. Voilà, finalement, c’est comme ça que je n’ai pas sombré.[6]» Ainsi les premiers mois nous surprenait-il souvent par l’anticipation exagérée (mais chaque semaine un peu moins), sur le moment de se préparer, à quitter les bureaux pour arriver à l’heure de l’autre côté de la ville où se trouve le centre de détention.

Au déjeuner. Une assiette, un verre, des couverts. Et un couteau, pointu. L’un d’entre nous a-t-il remarqué qu’il n’y touchait qu’avec appréhension ? C’est lors de sa première vaisselle qu’il a raconté comment l’interdit, depuis si longtemps, sur tout objet coupant était si fort qu’il ne pouvait plus prendre un couteau en mains sans crainte.

L’ouverture des portes. Aucune illustration du fait que le geste le plus banal peut devenir extraordinaire n’est sans doute aussi parlante que celle de quelqu’un se surprenant à pouvoir débloquer et ouvrir lui-même, pour la première fois depuis vingt ans, une porte d’entrée devant celui (en l’occurrence, celle) qui vient de sonner et à qui il apparaît sur le pallier avec un visage littéralement radieux.

Enfantillages. Ce qui avait fait l’objet d’une discussion inquiète – à quel bureau installer le nouvel employé ? – fut très vite réglé par la force des choses ; si on peut appeler comme ça le choix du fraîchement semi-libéré de rester aussi loin que possible des fenêtres sur la rue, et pas seulement après que les feux de la presse soient allés nuire ailleurs. Difficile toutefois, quand on voyait le nouvel employé installé à sa place, de ne pas se dire que l’aménagement de son bureau, au pied de notre seule fenêtre à barreaux, dans l’endroit le plus sombre des locaux, évoquait quand même un peu une cellule… Mais ceux qui arrivaient tôt le matin le trouvaient toujours déjà là, attendant que sa journée de travail commence devant son ordinateur où, un casque sur les oreilles et un sourire enfantin sur tout le visage, il regardait des vidéos de groupes de rock des années 1970, évidemment, mais s’étonnait de tout ce à quoi Internet donne accès en matière d’images et de sons. Puis il s’est bientôt lassé. Et il a déménagé pour un bureau près des fenêtres.

Un compte en banque. Il est vrai que cette formalité n’en est plus une aujourd’hui dès lors que le postulant ne dispose que d’un salaire modeste, pour ne rien dire des chômeurs. Pourquoi alors aller aux problèmes en voulant ouvrir un compte sans preuve de domiciliation courante ni antécédent d’activité salariée ? C’était une demande expresse de l’administration pénitentiaire, qui imposait de rembourser les « parties civiles » en ponctionnant un tiers des mille euros que gagnait M. Rouillan. Accompagné d’une collègue, le nouvel employé essaye une première banque, qui refuse l’ouverture du compte au motif que les pièces fournies ne sont pas conformes. Autre collègue, autre banque, même issue… Quelqu’un a-t-il suggéré de faire intervenir le juge d’application des peines auprès de sa propre agence bancaire ? Avant d’en arriver à ces extrémités, nous avons pris rendez-vous avec la banque de l’entreprise, où l’employé s’est rendu accompagné de son directeur éditorial. « Et avant, vous étiez à l’étranger ? » Un silence. « En quelque sorte. » Un silence. « J’étais en prison. — Ah… Et depuis longtemps ? — Vingt ans. — Ah… Bon, eh bien, on va se passer de ces pièces. » Quelques jours plus tard l’administration disposait du numéro de compte en banque sur lequel prélever sa dîme.

C’est ainsi que, pendant plusieurs semaines, le vieux taulard a joué pour nous son rôle de révélateur des mœurs invisibilisées par les habitudes – celles qu’il n’a pas eu le temps de faire siennes. Les premières courses chez l’épicier du coin, la première balade dans les rues en plein jour, les premiers déjeuners en terrasse, la première visite en librairie, etc. Bien sûr, les capacités de notre quotidien propres à l’émerveillement étant limitées, cette position d’observateur (entre le Huron de Voltaire et le Persan de Montesquieu) a vite reflué au profit de celle, moins littéraire, de collègue en formation. Bref, une situation cohérente avec l’idée que tout un chacun (pour peu qu’il n’appartienne pas à un service pénitentiaire d’insertion et de probation) se fait du processus de réinsertion : se réalisant au sein de la société.

C’est donc une fois le quotidien de Jean-Marc Rouillan redevenu carcéral à plein temps que l’écrivain est revenu habiter le détenu. Les six premiers textes de Paul des Épinettes et moi nous sont parvenus entre l’été et l’automne 2009, toutes les trois à quatre semaines. La réincarcération de Jean-Marc Rouillan aux Baumettes n’a toutefois pas été aussitôt suivie par le retour pavlovien de l’écriture mais perturbé par une hospitalisation d’urgence, en mars, qui allait déboucher sur le diagnostic d’une histiocytose rare, dite maladie de Chester-Erdheim. Les deux premiers textes font le récit de son séjour en milieu médical. Mais pas des conditions qu’il a fallu rassembler pour obtenir que lui soit faite la prise de sang à la suite de laquelle il fut immédiatement admis aux urgences de l’hôpital Nord, où les internes l’ont accueilli comme un patient en état terminal de cancer… Au détenu qui se plaignait d’avoir perdu tout appétit et de fièvres qui l’empêchaient de dormir, la médecine pénitentiaire – qui est donc bien à la médecine ce que la musique militaire est à la musique – prescrit des anti-inflammatoires. Les alertes des visiteurs qui avaient constaté la dégradation de son état de santé étaient restées lettre morte. Il a fallu qu’un ami médecin profite d’un parloir pour l’examiner puis réclame une hospitalisation d’urgence par lettre envoyée en recommandé avec accusé de réception au directeur des Baumettes…

Précisons que ce niveau de négligence ne relève pas du traitement d’« exception » dont ce détenu fait habituellement l’objet mais constitue le lot commun, qui donne donc une idée de la faible probabilité de survie du détenu ordinaire qui tombe gravement malade en prison.

Ensuite, la non-vie a repris, si l’on peut dire, d’un côté le quotidien entre quatre murs gris auxquels le romancier ne donne pas que des couleurs chatoyantes ; et de l’autre les pratiques dilatoires d’une administration de la justice qui fait se succéder, entre deux décisions, les semaines comme les heures. Fin octobre, la demande de suspension de peine pour raison médicale déposée par le porteur de la maladie de Chester-Erdheim au titre de la loi Kouchner lui a été refusée[7].

C’est ainsi que Jean-Marc Rouillan poursuit son rôle de témoin qui s’est donné les outils de l’écrivain. Un témoin de la vie de misère des prisons de France. Et de révélateur politique d’un système pénitentiaire qui s’est donné les moyens (juridiques et médiatiques) d’éliminer physiquement les populations qui dérangent. Aujourd’hui, l’impression que donne la lecture de ce témoignage est que le dernier moyen fourni à l’auteur est de jouer cette fois lui-même le rôle du mort.

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Extrait de la préface des éditeurs à Paul des Épinettes et moi. Sur la maladie et la mort en prison, Agone, 2010.

Notes

[1] Entretien du samedi 12 mars 2005 par Thierry Discepolo, paru dans Le Monde libertaire le 4 mai 2005.

[2] « Les éliminatoriums de la République » est le titre d’une chronique parue en annexe de Lettre à Jules, Agone, 2004, p. 81 ; lire également Chroniques carcérales (2004-2007), Agone, 2008, spéc. n° 3 à 5, p. 23-35.

[3] Sur le contexte de réincarcération de Jean-Marc Rouillan, lire « Retour sur les conditions de rupture d’une semi-liberté ».

[4] Martine Herzog-Evans, « Une interview qui coûte cher à un ancien terroriste », recueil Dalloz 2009, p. 1388-1393 ; extraits disponibles dans la chronique de Jean-Marc Rouillan.

[5] Suivant les conditions fixées par le juge d’application des peines en janvier 2008, Jean-Marc Rouillan devait se limiter à la presse écrite : ni radio ni télévision ; en outre, il était interdit d’intervention dans tout lieu public, y compris les librairies, sur quelque thème et territoire que ce soit – sur ces conditions, lire « Retour sur les conditions de rupture d’une semi-liberté ».

[6] Entretien diffusé sur Televisió de Catalunya et intégré au film de Pierre Carles et Georges Minangoy, Ni vieux ni traîtres, Pages et images, 2006

[7] Adoptée en 2002, la loi dite Kouchner autorise une suspension de peine « pour les condamnés dont il est établi qu’ils sont atteints d’une pathologie engageant le pronostic vital ou que leur état de santé est durablement incompatible avec le maintien en détention ». En 2008, ont été retenues 269 demandes sur 533 ; dans le même temps, plus de 400 personnes sont mortes en prison, hors cas de suicides – données 2007 du « Pôle suspension de peine », composé notamment d’Act Up, d’Aides et du Syndicat de la magistrature. Cette loi a bénéficié à Nathalie Ménigon en 2008, à Joëlle Aubron et à Loïk Le Floch-Prigent en 2004 ; et à Maurice Papon, à propos duquel la LDH de Toulon précise : « Condamné à dix ans de prison pour complicité de crimes contre l’humanité, l’ancien haut fonctionnaire de Vichy a été libéré en 2002 après deux années d’emprisonnement. Présenté à l’époque comme étant à l’article de la mort, Maurice Papon [décédé en 2007] préparait activement [en 2004] la révision de son procès »