Depuis des années, avec quelques-uns d’entre vous, on partage ce coin de ciel provençal. 180° d’azur. Et si l’on regarde bien, en se hissant sur la pointe des pieds, on distingue la cime des arbres et… une enseigne Citroën. Mais de vos maisons, on ne devine pas une tuile. Rien. On ne sait de vous que ce que pourrait deviner un extraterrestre qui capterait vos ondes hertziennes. C’est-à-dire pas grand-chose. Le brouhaha de la propagande, de la légitimation commune et publicitaire. Du bruit en boucle qu’on perçoit derrière le mur quelquefois, de loin, vous paraissez répéter sans cesse les mêmes maximes, les mêmes sentences. Avec des tics comme des messages matraqués.

Entre vous et nous, la ligne de partage est une arête de ciment à huit mètres du sol. Avant d’y arriver il nous faut franchir, sous la menace du mirador et de l’œil borgne de son fusil, le no man’s land balayé par les capteurs infrarouges et les caméras. Ici, pas de passeport. Et le seul visa, c’est « les pieds devant ». Voici quelques semaines, un voleur sarde ayant osé grimper a été abattu d’une balle dans le dos, puis une seconde dans la nuque, pour être vraiment sûr qu’elle ne passera pas, sa crise aiguë de saturnisme. Eh oui ! bien qu’on soit tout à côté de Tarascon, ici les Tartarins ne tirent plus sur les casquettes…

Je sors de cellule et glisse ma carte magnétique dans l’appareil près de la grille. Prochainement, ils me feront apposer la main sur l’appareil « de reconnaissance biométrique ». Ils sont déjà scellés près de la porte. Clignotant vert : quelque part ma photo apparaît sur un écran de contrôle. Nom, prénom, numéro d’écrou, position : bâtiment A, premier étage gauche, cellule 114. Inoccupé. RCP (réclusion criminelle à perpétuité). DPS (détenu particulièrement surveillé). Code 7 (pour signaler, à l’intention des personnels qui ne m’auraient pas reconnu, que je ne suis pas un « ordinaire »).

La pénitentiaire aurait pu signaler notre catégorie d’un « T » majuscule pour « terroriste », un vocable dans l’air du temps, du tout et du n’importe quoi ambiant. Mais c’est une administration qui vit mal et lentement. Pour elle, la dernière guerre est toute proche. Elle se méfie des revirements soudains. Alors, comme il ne faut surtout pas employer l’expression « prisonnier politique », idéologiquement intolérable dans nos sociétés postmodernes, cette appellation codée marque l’étrangeté banalisée, dépouillée de ses significations véritables, aussi lessivée que des formules biochimiques comme « rupture de stock », « licenciement administratif » ou « sécurisation des quartiers ». Quant au chiffre : un de plus ou de moins… celui-là ou un autre…

Et de toutes manières, en France, il n’y a plus de prisonniers politiques. Au moins depuis le décret d’une loi que François Mitterrand a édictée quelques mois après le début de son règne. Le Prince a décrété qu’il n’y aura plus de conflit, plus de lutte des classes à partir de minuit GMT. La situation est désormais standardisée : ce qui n’entre pas dans la version officielle du « politique » comme opposition convenue droite vs gauche et gestionnaire vs protestataire est définitivement condamnable – et condamné. Une condamnation bien sûr « unanime » parce que cette unanimité fait foi. Dans tous les pays occidentaux, la règle est la même. Où les journalistes, les commentateurs et les intellectuels psalmodient la catéchèse. « Il n’y a plus de prisonnier politique ! » – sinon loin d’ici, en Algérie, en Chine ou à Cuba. Le prisonnier politique serait devenu en quelque sorte une espèce tropicale. Une vielle pandémie en voie d’extinction – comme la lèpre ? Et circonscrite à des régimes récalcitrants à notre modernité sanitaire.

Il n’y aurait plus désormais de rupture politique entre quiconque et le système. Il n’y aurait plus désormais que de simples anomalies criminelles. La vraie politique sera définitivement concentrée et centralisée dans les décisions monopolisées et régie par les codes stricts de l’acceptable et de l’inacceptable. En se présentant sans alternative politique, sans contestation véritable, les rapports de pouvoir seront apolitiques. C’est peut-être cela, la « fin de l’histoire », cette façon de concevoir la démocratie comme la fin des rapports de force.

La caméra me scrute des pieds à la tête… Rien dans les mains, rien dans les poches… La grille électrique se déclenche… En quelques secondes, le maton a jugé si je correspondais à ce que j’étais censé être. Que tout était normal, que j’étais acceptable et donc que je pouvais passer. Mais qu’est-ce qui est normal dans le monde carcéral ? La norme circule dans nos veines comme un poison. La norme, c’est peut-être le rythme de la mort lente ? Le goutte-à-goutte de l’élimination ? En 2002, six (ou sept ?) détenus à la centrale d’Arles sont passés de l’état de survie à celui de « DCD ». Ce qui fait beaucoup pour une centrale à « effectif limité ». Mais la norme veut aussi qu’on oublie. Vite. Combien étaient-ils vraiment ? Leurs visages ? Ou même de quoi ils sont morts… Hier matin, la médecine pénitentiaire répondait à un malade atteint du sida – et inquiet, à juste titre : « Allons, monsieur Bougha, on peut très bien mourir dignement en prison… » (Sans doute, mais on peut aussi vouloir mourir dehors. N’est pas Papon qui veut…)

Parfois votre norme passe au-dessus de nos murs. Et ça nous distrait un peu. Tel le raisonnement de cette juge d’application des peines justifiant ses refus d’un « Au vu de vos mauvaises fréquentations… ». Qui donc nous conseille-t-elle de fréquenter dans une centrale de haute sécurité ? Mon voisin d’en face travaillait pour les narcotrafiquants colombiens. Mon voisin de gauche est un jeune braqueur qui cumule les peines incompressibles. Mon voisin de droite, derrière sa vitre blindée, porte un uniforme et semble toujours prêt à assassiner d’une balle dans le dos celui qui dépassera la ligne blanche. Alors madame la juge, quelle norme relationnelle nous suggérez-vous d’établir avec nos voisins ? Celle du « Bonjour… Bonsoir… » de la banalité quotidienne des cités-dortoirs ?

Et que faire des fous ? Quelle est leur place dans la norme carcérale ? Sont-ils fréquentables, madame la juge ? Suivant le programme d’humanisation des asiles psychiatriques, l’hospitalisation n’est plus systématique. Et le bon citoyen s’est empressé de fermer les yeux sur les implications de cette hypocrisie : l’internement des fous dans les prisons. (Je sais bien qu’à l’Extérieur vous n’aimez pas qu’on vous rappelle ce que vous ne voulez pas voir. Ou ne plus voir. Parce que vous avez changé et que changer le monde vous est sorti de la tête. Votre petit bonheur de survie est à ce prix.) Une nuit de ce début du mois de mars, un détenu atteint de troubles psychiatriques, un « fatigué » selon nos codes, a détruit sa cellule. Rien de bien méchant. Le matin venu, plutôt que de laisser un voisin ou un infirmier lui parler, l’administration lui envoie une escouade de tuniques bleues. Prenant peur, il se défend. Dans la confusion, un brigadier est blessé. Trois points de suture. Le lendemain, le tribunal des flagrants délits de Tarascon le condamne à six mois ferme. Qu’importe la réalité de sa santé mentale, la loi est la loi. En comptant les retraits de grâce, sa peine s’allongera de deux ou trois ans. Et ainsi, suivant cette logique, s’ils en réchappent, les malades entrés pour quelques années en feront autant en plus. Comme dit un responsable avec fatalisme : « La prison n’est pas la solution, mais les psychiatres n’en veulent plus dans les asiles. » Et qu’importe les conséquences, comme les automutilations individuelles et collectives auxquelles tout détenu a la chance d’assister et qui déclassent les films gore au rang d’histoires de la comtesse de Ségur.

Et les suicides… Le suicide est-il une norme carcérale ? C’est ici que j’ai découvert qu’existaient autant de manières différentes de se pendre. L’usage commun veut qu’on se passe la corde au cou et qu’on saute du tabouret. Eh bien non, on peut se pendre assis, à genoux sous un placard, roulé en boule comme une bête… D’ailleurs, les détenus ont développé une curiosité morbide pour le modus operandi : « Ah, c’est ingénieux ! » Comme si, dans l’appréciation du curieux sur le chemin choisi par le suicidé, on devait deviner : « Je te le disais qu’il avait de la classe. » Ou la déception : « Ah, la fémorale… Bien sûr, tu ne souffres pas… » Presque un reproche. Dans nos mémoires, certains n’existent plus que par leur façon de mourir : « Enfin, tu te souviens pas du cordonnier de la Santé ? Rappelle-toi… celui qui s’était égorgé, empoisonné et pendu ! » On serait même tenté de sortir nos cartons comme un jury de gymnastique ou de patinage artistique. « Oui, monsieur, des champions comme ça, on n’en fait plus… »

Nous aussi, nous avons nos codes, tout aussi rigoureux, sinon plus. Par exemple, on ne salue jamais un « pointeur[1] » . Pour nous, il n’existe pas. Un pointeur n’est qu’une ombre baissant les yeux. À peine si on laisse la porte ouverte quand il nous suit. Et qu’il ne s’avise pas de sortir de son rôle expiatoire de membre de la sous-caste carcérale. Dans un apartheid accepté, les pointeurs vivent entre eux.

Quant aux balances… Aussitôt qu’on entend dire : « J’ai la preuve, aux Baumettes, il a… », la balance est chassée vers l’étage des réprouvés. Si la faute est plus grave que la simple dénonciation aux services policiers, le coupable sera puni. Enfin, s’il est malingre… car s’il est trop costaud ou s’il a des amis puissants ou si la faute n’est pas avérée, on lui serre quand même la main… mais du bout des doigts.

On n’est pas des anges ! Chacun à sa place. Mais c’est un peu pareil chez vous, non ? Simplement ça se voit moins : l’ordre est moins lisible ; et vous l’avez intériorisé, avec le temps, comme une vieille récitation, à laquelle on ne pense plus sans l’avoir jamais oubliée. Ce qui n’est pas possible en prison : la norme carcérale est toujours à fleur de peau, sur le fil de la lame, toujours prête à vous couper. Les autres sont là, gardiens de la norme, scrutateurs des bornes à ne pas franchir. Une loi invisible hante les coursives. Et la punition ne traîne pas. Notre face-à-face est filmé pour l’œil anonyme qui attend derrière l’écran comme la lunette du fusil, doublant la traîtrise du congénère et le moralisme des castes carcérales… La population pénale se perpétue dans la contradiction des Misérables, entre le sublime des Gavroches et l’horrible chœur des Thénardiers. Les plus bas instincts du culte de l’argent, de l’arrivisme et de l’égoïsme aveugle côtoient la culture de résistance, du partage et les rêves d’un monde plus juste…

Et de l’autre côté de l’uniforme, du premier au dernier échelon, à part quelques maniaques, on n’y rencontre que des gens arrivés là par la force des choses, parce qu’il faut bien « vivre », parce qu’ils n’ont pu trouver mieux. Des condamnés à ce travail forcé un peu comme nous, en quelque sorte.

Tout ça ne peut rien donner de bon. D’autant moins que la gestion pénitentiaire s’appuie sur les instincts les plus vils des prisonniers, sur l’hypocrisie, sur la tromperie, sur la soumission, sur la trahison… Tous rôles que les détenus endossent, mais pourquoi ? Gagner un jour, un mois, une année ? Tenir ? Jusqu’à quand ? Jusqu’à ce que la société dépasse l’horreur des prisons comme elle a dépassé celle de la guillotine, du bagne, des galères et, avant, de la question ordinaire ? À moins que « la fin de l’histoire » nous condamne à accepter la lèpre des murs gris à jamais…

La crise ? Qu’on se rassure, les budgets sécuritaires ne seront pas touchés par les coupes claires ! Là encore, c’est une tendance lourde des nouvelles normes gouvernementales. Comme aux États-Unis, les hausses des financements sécuritaires sont proportionnelles à la chute des subventions sociales et éducatives. Les entreprises licencient ? Devant le désarroi des laissés-pour-compte de Metaleurop Nord, le ministre des Prisons, le sieur Bedier, sort un QHS de son chapeau. Et vous pourrez retrouver du boulot : une super prison sécuritaire sera construite près de chez vous… Ouvriers, soyez comblés, vous voilà conviés au Kho Lanta carcéral. Vous aussi pourrez assassiner impunément, lorgner des trous du cul, tabasser de malheureux fous, mater quelques attouchements furtifs derrière l’œil de la caméra du parloir – et aussi arrondir vos mensualités en trafiquant alcool et autres drogues… Enfin vous porterez bientôt la cagoule pour les sales besognes ! D’exploités, en vous métamorphosant en supplétifs de l’ordre, vous aurez l’illusion de passer du côté du bâton, de la dissuasion qui pèse sur l’échine de vos anciens semblables, de leurs enfants refusant la non-vie des cités, de ceux qui osent se révolter.

Combien il aura fallu de renoncements culturels et politiques, d’individualisation, de lavage de cerveau néolibéral pour qu’il n’y ait pas un mot, un seul, de protestation ! (Remarquez que, de la même manière, la « fin de l’histoire » a condamné à la prostitution une génération entière de femmes des pays de l’Est sans que cela n’émeuve les donneurs de leçons démocratiques.)

Et moi, matricule 8306, suis-je enfin de retour à la norme ou sur le point de l’être en ce début de XXIe siècle ? Pour mes congénères, je suis un « politique », un « attentat » qui « écrit des livres » ; et aussi, les années passant, un « chibani », un ancien de la perpette… Ma place a été garantie à vie, si j’ose dire, par les tribunaux spéciaux ; et mon rôle codifié par cette nouvelle existence. Difficile d’en sortir – au propre comme au figuré… Mais pour vous aussi, dehors, puis-je changer de rôle ?

Bientôt vingt ans. Et personne n’entre en contact avec moi sans évoquer l’inacceptable souvenir de la violence qu’on disait révolutionnaire. Je pourrais bien sûr sauter de ce cercle infernal et revenir à l’acceptable. Mais à la condition expresse de proclamer sur la place publique que ce que j’ai fait et ce que j’ai pensé, depuis 1981, voire depuis 1968, est inacceptable. En attendant, pour la majorité d’entre vous, je demeure un has been irrémédiablement autiste. Quant aux quelques autres anciennement politisés, s’ils utilisent encore les termes de « communiste révolutionnaire » ou de « militant anti-impérialiste », c’est pour mieux condamner notre dérive passée. Mais dans mon existence, j’ai fait un choix : combattre, sans calcul, pour ce que je crois juste. Et donc, tout naturellement, lutter pour changer la vie ; engageant toute ma vie sans mégoter, sans marchander, sans demander grâce.

Et comme Sébastien Faure l’a écrit dans La Liberté, « je plains celui qui peut regarder ces édifices, les prisons, en se disant : “Je ne serais jamais enfermé dans ces murs !” Celui-là ne peut avoir ni dignité, ni passion, ni courage, ni conviction. Il est le plat valet des oppresseurs, prêt à se faire oppresseur lui-même… »

Jean-Marc Rouillan

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Première de deux livraisons pour la revue Le Passant ordinaire (Bordeaux), s’inscrivant dans une série inaugurée en juillet 2002 pour une radio éphémère qui émettait sur la ville d’Arles, ce texte paru en été 2003 (n° 45/46) annonce les « Chroniques carcérales » qui sortiront entre 2004 et 2007 dans le mensuel de critique sociale CQFD (Marseille) et seront rassemblées en recueil aux éditions Agone en 2009.

Notes

[1] En prison, on appelle « pointeurs » les détenus condamnés pour agression sexuelle. [ndrl]