Petites carottes et gros bâton
Par Agone le mercredi 30 décembre 2009, 13:50 - La chronique de Jean-Pierre Garnier - Lien permanent
Vers une solution militaro-policière du « problème des banlieues »
Interrogée sur Canal+ au lendemain des mesures annoncées par son patron en faveur des « banlieues », Fadela Amara s’était déclarée « hyper-contente, très sereine ». Elle était bien la seule. Car il n’y avait vraiment pas là de quoi pavoiser.
De tous ceux déjà lancés sous le label « politique de la ville », ce plan « Espoir banlieue » qui, selon elle, allait « au-delà de ses espérances », était sans conteste le plus calamiteux. À peine énoncé, il cessa d’ailleurs de faire les gros titres de l’actualité au profit, dix jours plus tard, de l’invasion des cités de Villiers-le-Bel et des alentours par une impressionnante armada policière, déploiement couvert avec zèle par les serpillières médiatiques associées à l’opération.
Parmi les résidents tirés « sans ménagement » – selon l’euphémisme consacré pour ne pas parler de brutalité – de leur sommeil par cette irruption matinale des « forces de l’ordre », le contentement et la sérénité affichés par la secrétaire d’État à la Ville n’étaient assurément pas de mise. Aux yeux de beaucoup d’habitants, ce bouclage inopiné de leurs quartiers et l’entrée fracassante des « robocops » dans les appartements donnèrent plutôt l’impression de n’être guère mieux traités que la population palestinienne sous occupation sioniste. En revanche, l’opération n’eut pas l’air d’émouvoir outre mesure la horde excitée de reporters conviés à immortaliser par l’écrit ou l’image ce cran supplémentaire atteint par la répression des racailles et des sauvageons. (Ce qui n’empêcha pas les deux maîtresses d’œuvre de l’opération, la ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie et la procureure de Pontoise – vive la « parité » ! – de vouloir poursuivre un photographe de Paris-Match pour avoir montré des flics en train de retourner un lit ainsi qu’un des hommes, en slip et menotté. Prétexte : l’image portait « gravement atteinte à la dignité humaine ». La scène elle-même, sans doute pas ! Comme à la belle époque des « ratissages » de la guerre d’Algérie, c’est l’honneur postulé de la police ou de l’armée qu’il faut préserver.)
De même cette opération ne suscita-t-elle pas plus de réprobation de la part de ce qui tient lieu d’opposition en France, que le recours, en novembre 2005, à l’état d’urgence, avec suspension des libertés publiques à la clef, pour la première fois en métropole depuis la guerre d’Algérie. Seule la médiatisation excessive de ce déferlement policier fut mise en cause, imputée à un président de la République en baisse dans les sondages : soucieux de relever sa cote de popularité à l’approche d’échéances électorales, Nicolas Sarkozy en serait revenu, si l’on en croit Ségolène Royal, à « la politique spectacle sécuritaire ». Un diagnostic rassurant mais superficiel, qui laisse de côté l’essentiel.
Outre que le spectacle d’hommes (ou de femmes) en uniforme et en armes patrouillant dans l’espace urbain n’a jamais cessé – au point que nos compatriotes ne le remarquent plus tant il est devenu habituel –, la fausse gauche n’a rien à envier à la vraie droite en la matière lorsque l’« alternance » lui permet d’accéder au pouvoir. Souvenons-nous, par exemple, du show monté à Villepinte sous l’égide du ministre de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement pour inaugurer le quinquennat gouvernemental de Jospin sur le thème « Des villes sûres pour des citoyens libres », remake « républicain » du couplage « sécurité-liberté » mis sur orbite vingt ans auparavant par le sinistre Alain Peyrefitte sous le règne de Giscard d’Estaing.
Mais surtout, comme je le signalais ailleurs, le contrôle militaro-policier des « zones de non-droit » ne relève pas d’un état d’exception dicté par des circonstances elles aussi exceptionnelles[1]. Il est en passe de devenir la règle dans une société où toute forme de refus en actes de la domination est appelée à être criminalisé. Et neutralisé à ce titre par tous les moyens. À cet égard, la « politique de la ville » n’est plus seulement la version soft d’une police de la ville. Son efficacité plus que limitée sur le terrain, inversement proportionnelle au battage médiatique ou pseudo-scientifique dont elle fait l’objet, ne doit pas faire oublier sa double fonction au plan idéologique : servir à la fois de rideau de fumée et de justification au recours systématique à la violence d’État pour venir à bout des résistances sociales dans un champ urbain redéfini comme le champ de bataille principal des « guerres civiles de basse intensité » à venir.
Plan débile pour « quartiers fragiles »
Dans son acception physique, le terme « débile » renvoie à la faiblesse, au manque de vigueur. Dans son acception psychologique, il évoque la stupidité, la nullité. Or, ce sont précisément là les deux caractéristiques qui sautent aux yeux lorsqu’on examine les ingrédients de la potion magique concoctée par les médicastres sarkozystes pour requinquer les 751 « ZUS » déjà mises sous perfusion. Par souci de ne pas « stigmatiser » davantage ces zones de relégation en les qualifiant de « quartiers difficiles » ou « sensibles », la secrétaire d’État chargée d’administrer le remède a décidé de les requalifier comme « fragiles ». Un changement d’appellation qui ne change strictement rien à la situation, pas plus que le label « Espoir banlieue » accolé au énième plan sorti des cartons ministériels n’est susceptible d’atténuer la désespérance des familles parquées en ces lieux. Mais pouvait-on en attendre autre chose ? En dépit de l’orchestration dont son annonce fut l’objet et l’empressement des maires et des leaders associatifs, toutes sensibilités politiques confondues, à répondre à l’invitation du Président à venir à l’Élysée pour écouter ce qu’il avait à dire sur le sujet.
Avec le « franc-parler » populo-démago dont elle a fait son image de marque, Fadela Amara, s’était proposée, quelques semaines auparavant, de « remettre le CAC 40 et la République dans les quartiers ». Soit une collaboration entre un capitalisme prédateur pourvoyeur d’emplois au rabais et les diverses institutions étatiques, police en tête, veillant à ce que la « paix civile » n’y soit pas troublée. Comme si le premier n’était pas largement responsable, encouragé par la libéralisation et la privatisation de l’économie impulsée par les différents gouvernements depuis plus de deux décennies, de la dégradation des conditions d’existence des couches populaires, dans les « cités » en particulier, où elles se trouvent parquées sous l’effet conjugué de la spéculation immobilière et de la « politique de peuplement » des organismes de HLM. Et comme si les municipalités et leur relais associatifs, soucieux avant tout d’enserrer la turbulente progéniture des familles précarisées et paupérisées, sous couvert de l’aider à mieux « s’insérer », n’avaient pas déjà prouvé leur incapacité à empêcher la situation de se détériorer malgré le resserrement du maillage « préventif », « dissuasif » et, de plus en plus, répressif.
Cependant, à la différence des nouvelles solutions miracle rituellement prescrites depuis une trentaine d’années par ses prédécesseurs à leur arrivée au ministère, au secrétariat d’État ou quelque autre officine bureaucratique en charge de « la ville » – dénomination générique destinée à dissimuler que le traitement ne s’applique qu’à certaines parties de celle-ci et de ses habitants –, les mesures mirobolantes promises par Fadela Amara, sitôt officialisées par la bouche présidentielle après avoir été revues à la baisse entre-temps, apparurent à tous (y compris aux élus locaux de la majorité et aux plumitifs les plus serviles de la presse de marché) pour ce qu’elles étaient : un cautère sur une jambe de bois, encore plus inopérant que les précédents.
Il faut dire que les réponses dilatoires de la secrétaire aux questions relatives à l’absence de chiffrage des projets énumérés – nombre de policiers supplémentaires à déployer sur les « quartiers » mis à part – ne firent qu’accentuer l’impression générale qu’il ne s’agissait là que d’un « plan-baudruche », comme le dénonçait le PCF. « Parler d’argent, c’est réducteur », rétorquait une Fedala Amara sur la défensive, moins sémillante qu’à l’accoutumée, aux interrogations sur le financement de ce plan[2], invitant ses interlocuteurs à s’extasier plutôt, comme elle feignait de le faire, sur le « discours extraordinaire et volontaire » de son mentor élyséen. « Volontaire », sans doute, encore le Président, peut-être fatigué de s’être agité en tous sens depuis le début de son quinquennat, n’y avait-il pas mis le « punch » dont il est coutumier lorsqu’il débite ses balivernes aux gogos. « Extraordinaire », sûrement pas, car, en bien des points, ce discours s’apparentait moins, dans son contenu comme par le ton employé, à celui attendu d’un président de la République, qu’à ceux que Sarko avait l’habitude de tenir lorsqu’il occupait le poste de premier flic de France.
À l’entendre, le principe qui inspire le plan « Espoir banlieue » est des plus simples, pour ne pas dire simpliste : « L’État aide ceux qui veulent s’en sortir. Pas les autres. » Autrement dit, pour les uns, la carotte : « contrats d’autonomie », « écoles de la deuxième chance », « internats d’excellence », recrutements massifs par les grandes entreprises, transports en commun pour « désenclaver les cités », etc. ; pour les autres, le bâton : « Mettre fin à la loi des bandes. » Et c’est à ce bâton qu’ont eu droit en priorité les jeunes rebelles de Villiers-le-Bel.
Le nouvel ennemi intérieur
La menace subversive que font peser les « barbares » issus de la jungle des villes capitalistes aurait-elle remplacé le défunt spectre rouge du communisme ? Devra-t-on la traiter au flash ball, au Taser voire à coups d’armes létales, s’il le faut ? Jadis, les bourgeois appelaient à « sabrer la canaille » lorsqu’il venait aux prolétaires la fâcheuse idée de s’insurger. « Il faut envoyer l’armée », avait-on déjà entendu éructer dans quelques salons parisiens lors des « émeutes » de novembre 2005. Un mot d’ordre repris deux ans plus tard, ici et là, lorsque des jeunes gens de Villiers-le-Bel et des environs décidèrent d’en découdre avec la police à la suite de la mort de deux des leurs, provoquées par une collision dont la nature exacte reste, jusqu’à ce jour, non élucidée. Tout en discernant dans cet appel martial à la répression « un écho toujours récurrent de parti de l’ordre », un professeur de sciences politiques doutait néanmoins de son actualité, puisqu’il n’y aurait, selon lui, « plus d’armée pour cette tâche[3]». Le moins que l’on puisse en dire est que cet universitaire bien intentionné est mal informé.
Passons sur le redéploiement de la gendarmerie, force militaire, pour renforcer le quadrillage des quartiers populaires dans les zones « périurbaines », sur rôle traditionnel de la gendarmerie mobile dans le maintien de l’ordre ou la participation de soldats des différentes armes au plan Vigipirate. À partir des années 1990, des informations éparses ont commencé à filtrer de temps à autre, y compris dans les médias les plus officiels, sur la préparation en certains lieux de certaines unités militaires munies de certains équipements à certaines missions en milieu urbain. Bien sûr, c’est exclusivement à l’extérieur de nos frontières que seraient censées se livrer la « bataille des villes », présentée comme la forme principale de la guerre du futur pour justifier ce type d’entraînement. Pourtant, des journalistes s’aventurent à suggérer que le théâtre des opérations pourrait être parfois beaucoup plus rapproché. Il en est même pour avancer que le savoir-faire acquis en Bosnie, au Kosovo ou en Afghanistan par certaines unités de la gendarmerie, de parachutistes ou de chasseurs alpins serait parfaitement adapté pour faire face aux « violences urbaines » dans nos cités, si la police venait à être débordée. D’autres évoquent le « Disneyville » un peu particulier édifié à grands frais dans un département du nord de la France. Destiné aux exercices in situ des forces de l’ordre européen, toutes catégories confondues, il est composé d’un ensemble d’immeubles, d’équipements et d’espaces publics dont la disposition et la configuration ressemblent parfois furieusement… et curieusement à des portions du tissu urbain de nos « banlieues ». Plutôt celle du « 9-3 » que celle du « 9-5 », cela va de soi.
À partir d’un dépouillement systématique de publications, rapports, comptes rendus et notes de synthèses émanant de l’institution militaire ou des réseaux qui gravitent autour d’elle[4], ainsi que d’entretiens avec des officiers tenant – on les comprend ! – à garder l’anonymat, un chercheur non assermenté montre comment et pourquoi l’armée française est bel et bien mise peu à peu sur pied de guerre, aux plans technique et idéologique, pour intervenir manu militari au cas où la révolte des « banlieues » prendrait un tour jugé insurrectionnel[5]. Du florilège de citations extraites par l’auteur, dont certaines paraîtront ahurissantes aux naïfs encore persuadés que la France est la « patrie des droits de l’homme », il ressort que « la guerre coloniale, ses techniques de contre guérilla et ses conceptions contre-subversives ont considérablement alimenté, dans la seconde partie des années 1990, le répertoire à partir duquel le contrôle sécuritaire a réorganisé les techniques de l’encadrement des quartiers populaires ». Quelques pages plus loin, après avoir passé en revue les préconisations d’experts galonnés relatives à la « pacification » des « zones de rébellion », l’auteur en arrive à l’une des conclusions qui s’impose : « Ces programmes de contrôle sont liés à des conceptions de l’ordre organisées autour du fantasme de la guerre civile menée par des subversions intérieures cachées dans les classes populaires. Ils ont en commun de considérer les parties surexploitées de la population comme un milieu de synthèse du “chaos” auquel il faudrait se préparer à faire la guerre. »
Affabulations mensongères et paranoïaques, voire diffamatoires ? Deux morceaux choisis, puisés parmi des dizaines d’autres dans l’ouvrage mentionné, devraient suffire à dissiper le scepticisme les esprits incrédules. Intitulé « Participation des armées à la lutte pour la sécurité », un rapport issu des cogitations de l’IHEDN expliquait que « le concept de défense connaît une acceptation de plus en plus large, globale, incluant des missions de sécurité intérieure (civile et publique), liées à la protection de la vie de la population, et des missions de sécurité extérieure liées à la gestion des crises et au maintien de la paix ». Et l’on précise : « Seules sont exclues du champ de la défense les missions de rétablissement de l’ordre sur le territoire national, qui restent entièrement dévolues à la gendarmerie ou à la police. » Mais le même rapport mettait en cause cette exclusion en affirmant que, « si le sentiment d’insécurité des Français allait croissant », il faudrait « envisager une intervention des forces armées sous commandement civil ». Revenant sur la « pacification » militaire en Algérie, il rappelait que les « textes juridiques n’empêchent en rien de concevoir que « la légion saute sur la cité ».
Dans un entretien avec l’auteur réalisé à l’École militaire durant les révoltes de l’automne 1995, un commandant racontait qu’il avait été rapatrié pour l’occasion avec son bataillon de Côte d’Ivoire, ainsi qu’un bataillon équivalent du Kosovo, parce qu’ils étaient spécialisés en « contrôle des foules » et en « maintien de l’ordre en milieu urbain ». L’officier avait fait part de son avis : « Si ça ne tenait qu’à moi, j’aurais fait donner la troupe depuis longtemps. » Et de décrire « la manière dont il déploierait son bataillon autour de quelques immeubles, procéderait à un bouclage total du secteur, vidant les bâtiments de leur population, que l’on passerait au renseignement, et fouillant les appartements, avec une médiatisation soutenue pour décupler l’effet psychologique, selon les méthodes qu’il venait de tester en Côte d’Ivoire ». Autrement dit, le scénario mis-en-œuvre à Villers-le-Bel le mois dernier !
On conçoit que tous les préparatifs en vue de cette « guerre civile de basse intensité » relèvent du plus strict « secret-défense ». D’abord parce que l’adversaire ne doit évidemment pas être informé des dispositifs mis en place pour contrer ses menées ou les anticiper. Ensuite parce que, comme on nous le serine à longueurs de pages, d’ondes ou d’images, « nous sommes en démocratie ». Ce qui exclue d’avouer que l’on s’apprête à faire appel, pour « lutter contre l’insécurité », à des méthodes similaires à celles en usage dans les pays où ladite démocratie n’existe pas. Et si la « Grande Muette », comme on disait jadis de l’armée, est, comme on vient de le voir, beaucoup plus bavarde qu’on ne l’imagine à propos de l’affrontement annoncé avec le nouvel ennemi intérieur tapis dans nos cités, il semble que cette appellation conviendrait assez bien, aujourd’hui, pour désigner la coalition politico-médiatico-intellectuelle unie dans une même conspiration du silence sur le sujet.
Jean-Pierre Garnier
Texte initialement paru dans Le Monde libertaire, 6-12 mars
2008.
——
Jean-Pierre Garnier est notamment l'auteur de Une violence éminemment
contemporaine. Essais sur la ville, la petite-bourgeoisie intellectuelle et
l'effacement des classes populaires à paraître en mars 2010 aux éditions
Agone.
Notes
[1] Jean-Pierre Garnier, « Le silence assourdissant des cités », Le Monde libertaire, hors-série n° 33, 27 déc. 2007-16 janv. 2008 – réédité in Jean-Pierre Garnier, Une violence éminemment contemporaine, Agone, 2010.
[2] Moins d’un milliard d’euros, en principe, pour le total sur toute la France, dont cinq cent millions pour le « désenclavement des quartiers », alors que la ligne de tramway destinée à relier Clichy-sous-Bois et Montfermeil au réseau ferré existant coûtera à elle seule entre cent cinquante et deux cent milliards. En revanche, la « rénovation urbaine », non comprise dans le plan, va bon train : pas moins de trente trois milliards d’euros seront consacrés en 2008 à poursuivre la destruction des tours et des barres, et donc le délogement et le déplacement, sous couvert de « mixité », des habitants « non solvable » vers de plus lointaines périphéries.
[3] Alain Garrigou, « Le sarkozysme est-il un bonapartisme ? », Le Monde diplomatique, février 2008.
[4] Notamment par le biais des colloques, séminaires et sessions de formation organisés par l’Institut des hautes études de défense Nationale (IHEDN), réunissant, outre des officiers, des hauts fonctionnaires, des gradés de la police, des magistrats, des élus, des chefs d’entreprise, des cadres du privé, des journalistes et des chercheurs.
[5] Mathieu Rigouste, L’Ennemi intérieur, La Découverte, 2008.