Direct le quartier arrivant. Régime fermé. Circulation limitée. Promenades comptées. L'endroit est clair et propre. Douche en cellule, en fait un placard étroit de plastique. « La même qu'en Formule 1.» Comme visiblement je ne comprends pas, le maton ajoute: « Une douche d'hôtel d'aujourd'hui.» Vingt cinq ans que je n'ai pas dormi à l'hôtel!

À l'humidité de l'air malgré la belle journée ou mieux à l'accent des gaffes les plus anciens, j'ai retrouvé le pays de mon enfance. Ce pays abandonné pour une contrée de semi liberté loin au bord de la mer comme pour les vacances. Question d'arithmétique : une moitié de liberté dans des rues où la liberté n'est pas entière, est ce un régime de quart de liberté?

Le JAP [1] a dit: « On recommence tout depuis le début. » Quel début ? Oui, quel début quand on vous spécifie à chaque entretien qu'il n'y aura jamais de fin. Que vous resterez un paria ad vitam aeterriam ad nauseam. « C'est vous qui êtes ici pour l'interview? » Le matuche du greffe semble incrédule. Au début du début, j'étais là pour « assassinats » et d'habitude, l'employé précisait à haute voix « avec S » pour bien exprimer la lourdeur du dossier. Résultat de la loterie : deux réclusions criminelles à perpétuité. Le gros lot!

Mais était ce vraiment le début ? Je ne le pense pas car au tout début, il y eut une décision: « Rester ou non dans le cadre de la norme, la révolte pépère ou la véritable rupture.» Après on assume la responsabilité de son choix et la distance avec le pouvoir. Cette distance que nos actions ont réussi à créer et à figer dans le temps.

À l'heure de nos condamnations, les juges ont chanté sur tous les tons les louanges de la liberté d'expression. Nos actes auraient été d'autant plus condamnables que dans ce pays existerait un droit garanti d'opposition et entre autres la liberté de parole. Belles balivernes ! Je m'appelle Jann Marc Rouillan et depuis une année, je suis emprisonné pour quelques mots dans une interview. Je crois qu'un célèbre philosophe américain a écrit un truc du genre: « Si la liberté d'expression n'existait pas pour l'un d'entre nous, elle n'existerait plus pour aucun d'entre nous. »

Et pourquoi était ce tombé sur moi ? Ils se doutaient bien que pour un gugusse bien noir (et un peu rouge aussi), ça ne ferait pas trop de vagues dans le landerneau de la petite citoyenneté et des privilèges mégotés entre « gens bien ». Un réprouvé révolutionnaire ayant du sang et de la poudre sur les mains, pensez donc!

Je m'appelle Jann Marc Rouillan et depuis une année je suis emprisonné pour quelques mots dans une interview.Ma nouvelle adresse: Centre de détention de Mulet. On quitte le pays du dehors et les gens du dehors vous quittent dans un gigantesque couloir d'aérogare. Dans la tête, on se dit qu'il ne faut surtout pas se retourner. « Ne te retourne pas, vieille caisse, et affronte ce qui est devant.» Et devant, seule une enfilade de grilles et une prison à perte de vue, de corps à corps avec la bête reprend. On recommence depuis le début. Après quinze jours d'isolement, ils m'ont encouragé d'un « allez visiter la prison »... La prison se visite t elle ?

Me prennent ils pour un pékin du dehors à qui on fait admirer les cathédrales de l'interminable mort ? Je remonte le long couloir jusqu'à un immense rond point à gauche, une courette où sont exposées des dizaines de bonsaïs. À droite, un terrain de rugby avec une véritable pelouse. Mon oeil de Terminator des hautes sécurités note les détails, pas de caméra, pas de filin, les vitres n'ont pas de barreaux... Trop longtemps, j'ai été dressé, alors je m'ébroue pour chasser ce passé qu'ils collent à ma peau. Je m'appelle Jann Marc Rouillan et depuis une année je suis emprisonné pour quelques mots dans une interview.

Nul congénère à l'horizon, comme si j'étais l'unique taulard de la zonzon. Je pousse une porte, puis une deuxième en direction d'une vaste cour ensoleillée. De l’herbe. Des fleurs. Des petits bosquets de buis et de sapinettes. Je fais quelques pas en m'interrogeant: « Qu'est ce que je fous ici? » Et puis d'un coup, d'un seul, la taule s'est ébranlée. Tout d'abord, il y eut un bourdonnement de conversations et puis des pas, un piétinement de centaines de souliers sur le gravier.., et enfin, ils sont apparus. 300 à 400 gars en bleu de travail, des bleus de métallos des années 60... Ils venaient vers moi en rangs serrés. La tête basse. Les poings dans les poches. Celui là un bonnet. L'autre une tignasse rasta. Quelques casquettes de lascar. Essentiellement des anciens, âge moyen, 50 berges. Des images de vieux docs militants remontaient à ma mémoire. « Oser lutter, oser vaincre », « coup pour coup »... On aurait dit une sortie de chez Petit Louis en 1968, quand on scandait bras dessus bras dessous: « Ce n'est qu'un début, continuons le combat. » Une classe ouvrière férocement formée à la règle pénitentiaire, atelier ferraille, atelier bois, atelier midi et soir, atelier sans espoir, atelier « Oui chef », atelier « pour les parties civiles et les RPS [2] », atelier quinze piges de galère. Certains boitaient bas, d'autres, les yeux dans le vague, évitaient de croiser mon regard. Je reconnaissais de nombreux boulots croisés ici ou là dans d'autres lieux d'enfermement en d'autres temps. Un salut de la tête, un geste de la main... Celui ci, je l'ai vu entrer en 1994. Avec celui-là, je courais sur le stade de Lannemezan. Et puis les autres, les inoccupés, les mauvaises têtes et les planqués sont venus à ma rencontre, eux les anciens rebelles, anciens des QI, plus de vingt piges au compteur et pourtant. Je les connais si bien, et ceux que je ne connais pas s'approchaient avec des consignes de potos d'autres taules. « Paulo de Clairvaux m'a demandé de te réceptionner. » « T'as besoin de rien ? Dis moi et ne te gêne pas, c'est la solido des mecs bien. » « Je vais te repeindre la cellule. » Je refuse. Il ne comprend pas. « Je ne veux pas m'installer. Maintenant, il saisit et pose une main fraternelle sur mon épaule. Il sait, ils savent, la rage bouillonnant en moi et l'État peut me jeter dans une fosse sordide ou m'enfermer dans le palace d'une cellule flambant neuve, désormais rien n'y fera.

Un jeune gars m'aborde : « Oh mais dis moi, tu ne serais pas Jann Marc Rouillan, le mec qu'ils ont fait rerentrer il y a un an pour une histoire d'interview? » Oui, c'est moi! »

Jean-Marc Rouillan

Texte paru dans Siné hebdo n°66 (9 décembre 2009)
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Notes

[1] Juge d'application des peines. [ndlr]

[2] réductions de peine supplémentaires. [ndlr]