L’habitat qui en résultait (maisons, boutiques, rues, placettes, voûtes, chapelles, fontaines, murets, terrasses, etc.) était si conforme aux besoins, aux désirs, aux plaisirs ou aux croyances de chacun qu’il n’est pas exagéré de considérer le peuple comme le véritable créateur de son « cadre de vie », l’artisan jouant, dès lors, le rôle de simple médiateur technique. Pour bien marquer l’enracinement de cette « architecture sans architectes » dans le terreau socio-historique local, des anthropologues la qualifieront de « vernaculaire » – du latin vernaculus, c’est-à-dire, pour l’esclave, « né dans la maison » et non venu d’ailleurs (pour ne pas dire « indigène », terme plus approprié, mais fâcheusement connoté depuis la décolonisation).

Si l’on a placé ci-dessus l’expression « cadre de vie » entre guillemets, c’est qu’elle est mystificatrice. Sous couvert de valoriser l’environnement en soulignant ce qu’il a de vital pour nos contemporains, elle incite à entériner, en le naturalisant, l’encadrement de leur vie par l’espace construit. Or, le propre de l’architecture dite vernaculaire est qu’elle s’élaborait en prise directe avec les manières de vivre des habitants, au contraire de la construction industrialisée qui lui succédera et qui fera peser son emprise sur eux. La première matérialisait et symbolisait à la fois l’autonomie préservée de la collectivité qu’ils formaient, même si celle-ci devait rendre des comptes aux puissants plus ou moins lointains sous la coupe desquels elle restait placée. La seconde, en revanche, sera mise en œuvre, conjointement à l’urbanisme technocratique qui se développait parallèlement, pour apprendre à vivre aux habitants – formulation à prendre aux sens propre et figuré – selon les canons individualistes de la modernité. Pour en faire des consommateurs dociles, certes. Mais, d’abord, comme le rappelle un auteur qui n’oublie pas la dimension politique de la destruction programmée du tissu urbain ancien, pour « briser la vieille capacité de résistance des classes populaires en assurant les conditions matérielles de leur atomisation » (Jean-Claude Michéa [1]).

Pré-capitaliste, l’architecture vernaculaire se maintiendra malgré tout tant bien que mal jusqu’à ce que la « modernisation », sous la forme de l’industrialisation, achève d’envahir ce que l’on appellera désormais le « secteur du bâtiment », liquidant l’art de bâtir des artisans dont les savoir-faire seront rejetés dans la poubelle de l’« archaïsme », au même titre que l’art de vivre qui lui était lié. C’est à dessein que le mot « art » sert ici à qualifier à la fois un mode de vie et la manière de concevoir l’environnement qui lui correspond, encore que ce dernier terme ne soit, lui non plus, guère satisfaisant. Il présuppose, en effet, une extériorité de l’habitat par rapport à l’habitant, typique d’une société où le sens de l’habiter se perd peu à peu.

Habiter un espace, en effet, dans l’acception anthropologique, c’est-à-dire transitive du terme, c’est pouvoir y investir nos envies, nos rêves, nos souvenirs pour en faire un lieu identifiable auquel nous pourrons nous-mêmes nous identifier, que ce soit durant une vie entière ou seulement pour un bref moment, en tant qu’hôte éphémère d’un lieu ou même simple visiteur de passage. Mais il arrive le plus souvent que l’on doive refouler sentiments et aspirations, contraints que nous sommes d’habiter dans un espace qui non seulement sera vécu comme extérieur, mais pourra nous paraître étranger voire hostile. Indissociables, « savoir-faire » et « savoir vivre » la ville – ou le village – se sont jadis combinés pour faire spontanément de celle-ci – ou de celui-ci – une œuvre. Aujourd’hui, on l’a assez dit, le capitalisme les a, comme le reste, sciemment convertis en produits.

Avant d’être intronisée, à tort ou à raison, « mère de tous les arts », l’architecture est donc longtemps restée le fruit d’une activité artisanale. Et l’on comprend mal, si l’on fait abstraction des « impératifs » du mode de production capitaliste, pourquoi elle ne le redeviendrait pas, au moins en partie, pour peu que l’artisanat soit lui-même réactualisé. C’est la voie que préconise, entre autres, l’architecte luxembourgeois Léon Krier, plus libertaire qu’anarchiste, dont les projets déjà réalisés, parfois à l’échelle d’un ensemble de logements, d’équipements et d’espaces publics, ont pu l’être, dans le cadre de la logique marchande, bien sûr, mais sans avoir dû recourir à ces méthodes industrielles prétendument efficaces qui ont conduit aux échecs techniques, culturels, écologiques et politiques que l’on sait. Une fois libérés, comme toute autre activité productive, de l’obsession de la rentabilité et du profit, la quarantaine de corps de métiers qui composent l’artisanat de la construction pourraient offrir d’infinies possibilités d’expression artistique et d’invention personnelle à une multitude d’individus, réduisant d’autant, à défaut d’y mettre fin, le monopole créatif que s’arrogent les architectes.

Vivre de l’art des autres

« Un village, un seul mas établi parmi quelques terrasses de cultures au flanc d’une colline humanise le paysage jusqu’à l’horizon ; la pauvreté et la solitude qu’abritent leurs pierres projettent sur le monde alentour la présence d’un sens secret et d’un ordre désirable. [2]» En une seule phrase et avec ce seul exemple, le sociologue Michel Freitag résume et illustre ce que peut avoir de problématique l’architecture d’aujourd’hui. Et quel manque en résulte pour tous ceux – la majorité – qui, à défaut d’être en mesure de façonner et de modeler eux-mêmes leurs lieux de vie, même en amateurs, aimeraient pourtant pouvoir s’émouvoir, se réjouir, s’amuser, se souvenir, imaginer selon leur propre gré au contact d’espaces conçus et fabriqués par d’autres.

On peut affirmer, sans courir le risque d’être contredit, que la majeure partie de ce qui s’est bâti au cours des dernières décennies coupe court, à de rares exceptions près, à tout plaisir ou désir d’y déceler ou d’y projeter une signification autre que celle de l’utilité. « Par-delà la fonctionnalité immédiate de l’aménagement des lieux et des choses, quel monde s’est-il laissé entrevoir et désirer ? [3]» Quelle « présence » peut-on bien rencontrer dans l’environnement urbanisé que l’on nous propose/impose aujourd’hui ? Et pourtant, ce ne sont pas les architectes, urbanistes, paysagistes et plasticiens qui font défaut pour tenter de rétablir le dialogue entre les habitants et « leur » habitat. Mais que l’on ait besoin de tous ces « professionnels », « experts », « spécialistes » et autres « intervenants », comme on les appelle, montre bien, précisément, que la capacité d’inventer qui devrait être au cœur de chaque humain en tant qu’habitant comme dans les autres sphères de son existence ne lui appartient plus.

Par-delà son utilité, une architecture, quelle qu’elle soit, ne devrait-elle pas, dans ces conditions, tirer une légitimité nouvelle d’un certain pouvoir sur l’imaginaire des habitants ? Non plus de ce pouvoir d’intimidation et d’imposition auquel nous nous référions en introduction à notre propos, pouvoir de persuasion, fût-elle « clandestine », comme dans les temples de la consommation – consommation culturelle incluse, s’agissant des musées, des théâtres ou des salles d’opéra –, bien en phase avec une société qui prospère sur la passivité du plus grand nombre. Ce dont il s’agit ici, c’est, au contraire, d’un pouvoir d’incitation à l’auto-expression.

Dans l’article cité plus haut, Philippe Garnier rappelait le critère que proposait Picasso d’une œuvre d’art réussie : « Le fait qu’elle donne chez l’autre le désir d’inventer, non pas dans la peinture, mais dans son propre champ. » Cela vaut, évidemment, aussi pour l’architecture. À plus forte raison, pourrait-on même ajouter : tant qu’à être la « mère de tous les arts », elle pourrait, étant donné la multiplicité des registres esthétiques sur lesquels elle doit jouer, faire naître des « vocations » créatives par les biais et dans les domaines les plus divers parmi les gens dont l’architecture n’est pas le métier. Songeons, par exemple, à tous ceux qui sont devenus écrivains, peintres, photographes ou cinéastes – connus ou inconnus, talentueux ou maladroits, peu importe – pour avoir, au départ, pris la plume, le pinceau ou une caméra à seule fin de faire partager les sensations et les émotions éprouvées en parcourant une ville, un quartier, une rue, une maison…

On ne peut, par conséquent, que déplorer que le tout-venant de ce qui s’édifie sous nos yeux participe de cette architecture muette ou illisible qui n’a rien à nous dire et qui, pour cette raison, ne nous dit rien, aussi stérilisante pour l’esprit que la monumentalité bavarde qui sert de relais aux discours, propagandistiques ou promotionnels, des puissants. Et, puisqu’il faut bien achever, nous terminerons sur l’évocation de l’un de ces lieux qui nous parlent, comme on dit, parce que d’autres ont réussi à établir un dialogue actif avec lui. Choisissons donc de nous transporter vers l’une de ces îles des Cyclades que le génie des hommes a longtemps su faire passer pour bénies des dieux. Comment ne pas vibrer charnellement face à ces villages perchés sur le rebord des falaises qui donnent l’impression que la neige y est tombée en plein été, à moins que leurs cubes harmonieusement pétrifiés comme par un poétique hasard ne dégoulinent en vague vers le port accueillant blotti à leur pied ? Preuve irréfutable, s’il en est, de la possibilité de cet « art immédiat de l’espace » dont parlait avec passion l’écrivain Jacques Lacarrière, peu avant que la déferlante du tourisme de masse ne commence à faire sentir ses effets délétères jusque sur les rivages helléniques.

Rêvons quand même d’un monde, et faisons en sorte qu’il advienne, où les humains devenus tous artistes, d’une manière ou d’une autre, pourront recommencer à créer au lieu de se contenter de travailler et de consommer, si tant est que le contentement puisse être associé à de pareilles occupations. Un monde où chacun pourra se fabriquer, avec les moyens du bord, des plus rudimentaires aux plus élaborés, mais surtout avec son imaginaire propre, un endroit à l’image de celui qu’évoquait le grand poète crétois Nikos Kazantzaki, lorsqu’au crépuscule de sa vie il écrira : « À l’instant atroce de la mort, fermez les yeux et, si vous voyez Santorin, Naxos, Paros et Mykonos, vous entrerez, sans même passer par la terre, dans le paradis. Que pèsent le sein d’Abraham et les spectres immatériels du paradis chrétien au regard de cette éternité grecque, faite d’eau, de rocher et de vent frais ? »

Jean-Pierre Garnier

Texte initialement paru dans Réfractions, n° 11, automne 2004.
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Jean-Pierre Garnier est notamment l'auteur de Une violence éminemment contemporaine. Essais sur la ville, la petite-bourgeoisie intellectuelle et l'effacement des classes populaires à paraître en mars 2010 aux éditions Agone.

Notes

[1] Jean-Claude Michéa, « De la destruction des villes en temps de paix », Revue du Mauss, n° 14, second semestre 1999.

[2] Michel Freitag, Architecture et société, Éditions Saint-Martin, 1992.

[3] Ibid.