[1] Reste toutefois un parent pauvre de l’analyse critique des « moyens de diffusion ou de transmission de signaux porteurs de messages écrits » : l’édition. Doit-on se demander si ce secteur est épargné, y compris par les auteurs politiques les plus radicaux, pour se ménager des occasions de placer leurs productions ? Les complaisances dénoncées là seraient-elles tolérées ici ?

Sur le marché du livre contestataire, une marque apparue depuis moins de deux ans force le respect, et même une certaine admiration : Zones.

Il faut avouer que son manifeste frappe dur. On y parle de « batailles qui s’annoncent » et de la nécessité de « construire de nouvelles offensives » ; on y appelle les partisans de la « contre-culture, de l’activisme et des nouvelles formes de contestation » à « fourbir de nouvelles armes » et à « résister à l’oppression »… Que veut être Zones ? « Un espace de résistance éditoriale » en référence à ces lieux « périphériques, détournés et souvent louches, marginaux et subalternes, où se trament les rébellions ». Il y en a comme ça trois pages. On peut s’en contenter pour le moment. On voit bien à qui l’on a affaire : de la graine de révolutionnaire ! Le patronat a dû alerter le gouvernement, la police être mobilisée, et tous les camarades de gauche ont dû pousser des cris de guerre. D’autant que, du jeune révolté qui a lancé Zones, tout le monde dit que c’est « un mec sympa » ; et qu’en plus il a rejoint le NPA. Du coup, on comprend tout de suite plus concrètement le sens de la proposition issue du même manifeste bavard : Zones veut « esquisser le visage d’une nouvelle gauche de combat »…

Zones veut aussi « ouvrir la voie à des alternatives concrètes ». Ce qui est fondamental : enfin un activisme qui ne se paye pas de mots ! Mais avant de chercher comment ce nouvel éditeur révolutionnaire s’est organisé pour remplir ses promesses, mettons-nous à la place du lecteur qui fait son marché en librairie. Ça commence, en octobre 2007, avec l’édition de Propaganda, manuel produit voilà un siècle par l’inventeur de l’industrie des relations publiques et préfacé par Normand Baillargeon : ce pape de l’anarchisme québécois et chroniqueur pour Siné Hebdo démontre comment « la propagande politique moderne est née au cœur même de la démocratie libérale » ; une leçon indispensable pour aguerrir tous les activistes qui veulent échapper aux pièges de la manipulation. Zones poursuit avec Mike Davis (urbaniste rebelle), Mona Chollet (pétroleuse au Monde diplomatique), Elsa Dorlin (post-féministe radicale en Sorbonne) et l’irréductible anarchiste Gaetano Manfredonia : sans aucune doute, on est bien là en présence des « activistes qui fourbissent les nouvelles armes pour résister à l’oppression ».

Dernier titre paru chez Zones, un genre de « Marx pour les nuls » écrit par Daniel Bensaïd et illustré par Charb. Zones avait annoncé des « ouvrages d’intervention critique parfois drôles » : ça doit être ça. En plus, l’auteur étant un camarade du NPA, on s’amuse en famille… Sans parler de Marx, que cette approche « drôle » doit sans doute « dépoussiérer », comme le réclame l’interminable manifeste pour « les fondamentaux de la gauche ». En même temps, l’illustrateur ayant déclaré, lors de son accession à la tête de Charlie Hebdo, qu’il allait en refonder la ligne éditoriale sur « une base écolo et démocrate » et qu’il s’était toujours senti proche de Philippe Val, auquel il succédait enfin, à la suite de la nomination de ce dernier par le président de la République française Nicolas Sarkozy à la direction de France Inter, on se demande si ce « dépoussiérage des fondamentaux de la gauche » ne va pas s’opérer au Karcher plutôt qu’au plumeau…

En attendant, pour le lecteur qui ne regarde pas plus loin que la qualité intellectuelle et politique du livre qu’il a dans les mains comme pour le militant qui cherche des alliances organisationnelles, cet éditeur compte bien parmi ceux qui vont nous permettre de « retrouver d’anciens chemins de traverse », comme l’annonce l’épuisant manifeste. Muni d’une loupe, on peut pourtant découvrir, dans les livres de Zones, au bas de la page des copyrights… celui d’un autre éditeur : La Découverte. Bon, Zones ne serait pas un éditeur mais une marque ? Un peu comme ATAC pour Auchan ? Un bon produit, qu’on l’achète ici ou là, qu’importe ! Mais alors, pourquoi ce maquillage ? Que cache-t-il ? Pour tromper qui ?

C’est une pratique courante dans l’édition qu’une maison achetée par une autre garde son enseigne : ainsi Fayard, par exemple, comme tant d’autres, après sa vie d’indépendant, est-il depuis 1958 une filiale d’Hachette, devenu ensuite, sous la houlette de Lagardère, le leader incontesté des groupes médiatiques (et militaro-industriels) français ; mais enfin, au moins Fayard est-il assez autonome pour gérer son copyright. C’est une pratique moins courante de grimer une collection en maison d’édition, comme La Découverte le fait pour Zones, qui n’existait pas avant ce trucage inédit. Pourquoi donc avancer masqué ? Les rédacteurs du manifeste tapageur craignent-ils que leurs phrases sonnent faux ? Parce que la production de critique sociale et politique n’est qu’une posture si elle ne s’accompagne pas d’indépendance économique ? Parce qu’enrichir les grands groupes de communication avec la vente de livres contestataires est une contradiction majeure[2] ?

Au moment où Baillargeon, spécialisé dans l’« autodéfense intellectuelle », expliquait à ses lecteurs comment Edward Bernays avait mis au service de l’État et des multinationales sa technique de manipulation des opinions, entre autres par la dissimulation des commanditaires et la fabrication de pluralité factice, son éditeur appartenait au Fonds Wendel Investissement, dirigé par le baron Ernest-Antoine Seillère de Laborde, ancien patron des patrons français, qui l’avait racheté à Vivendi Universal après la vertigineuse déconfiture due aux frasques de Jean-Marie Messier. Depuis, le groupe éditorial Editis (auquel appartient La Découverte) a été revendu à Planeta, multinationale de la communication et leader mondial de l’édition hispanophone. Ce ne fut pas cette fois le fait d’une banqueroute. Seillère n’est pas un tocard mégalo comme Messier, et c’est un meilleur menteur : lors du rachat, il avait assuré ceux qu’il venait d’acheter que Wendel serait actionnaire d’Editis « au moins pour quinze ans » ; mais, quatre ans plus tard, les éditeurs ayant bien travaillé (un résultat d’exploitation passé de 50 à 90 millions d’euros et un bénéfice sur chiffre d’affaires de 7,5 % à 12 %), la machine à cash Éditis est revendue à 1,026 milliard d’euros alors qu’elle avait été acheté 660 millions d’euros. Cette belle culbute allait limiter l’endettement massif de Wendel lors de la prise de participation du baron et de sa parentèle dans Saint-Gobain (leader mondial des matériaux de construction).

C’était donc ça, les « anciens chemins de traverse » que Zones voulait retrouver pour les adeptes de la contre-culture, les « périphériques louches, marginaux et subalternes où se trament les rébellions », les « nouvelles formes de contestation » et les « alternatives concrètes » que ce label prétendait ouvrir pour ceux qui contestaient l’organisation du monde ! Un attrape-mouches pour auteurs en recherche de placement rentable pour leur production contestataire… Car les programmes d’émancipation sont des impostures si les conditions de leur diffusion renforcent les structures dont elles sont censées nous libérer.

Le Marx, mode d’emploi de Bensaïd et Charb affiche sa couverture (rouge) dans une publicité en page une du Monde diplomatique de mai 2009 ; selon le surtitre, il s’agit d’une « Trousse à outils pour la pensée et l’action ». Pour la pensée, on voit bien, mais l’action ? Ce livre nous explique-t-il comment les auteurs et les éditeurs ont trouvé chez Marx le modèle de diffusion des idées et d’organisation des luttes sous houlette d’une multinationale de la communication ? La première victoire consiste sans doute à lui avoir fait cracher quelques milliers d’euros en publicité de la cause révolutionnaire… Dans le numéro du « Diplo » ouvert par le Marx rigolo sous étiquette Zones, un auteur s’interroge avec une impertinence bienvenue sur le fait que certains livres qui critiquent l’ordre mondial capitaliste se vendent par millions et que d’autres sont traduits en plus de vingt-cinq langues, accompagnés dans leur succès planétaire par les documentaires de Michael Moore, des manifestations monstres et une importante « germination éditoriale alternative ». Mais pendant que la critique radicale semble avoir gagné une audience considérable et qui ne cesse de croître, le cap de la révolution libérale est maintenu presque partout avec une constance qui semble inébranlable. En conclusion, le journaliste se demande si la contestation de l’ordre dominant n’est pas devenue une marchandise comme une autre[3].

Printemps 2008, le label Zones participait au Joli Mai, un salon de l’« édition indépendante » installé aux Halles de Schaerbeek, à Bruxelles. L’éditeur belge invitant n’y voyait aucun inconvénient : Zones-LaDécouverte-Wendel « édite de bons livres et des auteurs critiques ». Le mois dernier, c’est au Salon du livre politique du Lieu-dit, à Paris, que Zones était invité avec la fine fleur de l’édition indépendante radicale, qui n’y voyait aucun inconvénient : Zones-LaDécouverte-Planeta « édite de bon livres et des auteurs critiques ».

Allons-nous encore longtemps devoir rappeler aux fournisseurs du marché de la consommation contestataire ce que Marx reprochait aux philosophes qui se contentaient d’interpréter le monde plutôt que de le transformer ?

Thierry Discepolo

Version initiale (mai 2009) d'un texte repris dans La Trahison des éditeurs (Agone, 2011)
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Notes

[1] La « mule » est un passeur de drogue qui traverse les frontières, sa marchandise frauduleuse parfois conditionnés en petits sacs étanches, gobés et transportés dans le système digestif.

[2] Un niveau d’analyse si élémentaire que même un magazine de droite est capable de l’atteindre : L’Express du 5 juin 2009 concluait un papier sur le succès en librairie des éditions Agone, La Fabrique, Lignes et Raisons d’agir, placées « dans la lignée du mythique Maspero [et] la vieille tradition d’autogestion où l’extrême gauche préfère s’éditer elle-même » en affirmant qu’« au moins, les bénéfices de ces best-sellers n’iront pas enrichir de grands groupes capitalistes de l’édition… »

[3] Pierre Rimbert, « Contestation à consommer pour classes cultivées », Le Monde diplomatique, mai 2009, p. 18-19.