Pour la deuxième année consécutive, la bibliothèque départementale des Bouches-du-Rhône organisait, les 18 et 19 septembre derniers, des « Rencontres de l’édition indépendante », suivant le principe « Quinze éditeurs d’ici invitent quinze éditeurs d’ailleurs ». Jusqu’ici, le passant ne peut que féliciter les organisateurs pour cette poursuite, dans la droite ligne et sans contrepartie prestigieuse, de leur mission de service public en soutien au tissu, pour l’essentiel associatif, qui garde vivante, sur ce territoire, l’activité économique et culturelle dans le domaine du livre. Mais pareille anomalie ne pouvait durer.

Le public nombreux du grand amphithéâtre de la bibliothèque Gaston-Defferre découvre le premier intervenant flanqué, pour l’occasion, en guise d’animateur de la journée, d’un « poète, écrivain et traducteur ». Ceux qui ne connaissent pas M. Éric Vigne apprennent qu’après avoir travaillé pour les éditions La Découverte puis Fayard il dirige désormais, pour Gallimard, les collections « NRF Essais », « Tel », « Folio-Essais » et « Folio-Histoire ».

Le lieu commun qui sert d’architecture aux propos du conférencier est la dénonciation des dangers que feraient désormais peser sur la production de livres les « groupes de communication » – qui ajoutent le multimédia à l’édition. Sans doute pour les besoins de la démonstration, le rôle du « grand groupe de communication » sera presque exclusivement tenu par la seule maison Hachette ; et celui de l’« éditeur indépendant » par la seule maison Gallimard – sans doute parce que c’est celle qu’il connaît le mieux[1].

Tout de suite, pour marquer la distance entre les deux protagonistes de sa fable, M. Éric Vigne fait les comptes : Hachette réaliserait un chiffre d'affaires annuel de l'ordre des deux milles millions et Gallimard des trois cent millions d'euros. Soit un rapport de un à sept. Le plus florissant des éditeurs « d’ici et d’ailleurs » qui justifient l’invitation à conférencer dont bénéficie M. Éric Vigne ne doit pas atteindre le millième du chiffre d’affaires de son employeur. Mais ce détail ne doit empêcher personne de percevoir qu’il y a un « nous » et un « eux » : lecteurs, bibliothécaires, libraires et éditeurs présents doivent ressentir une grande proximité avec l’éditeur indépendant Gallimard et une grande distance avec le groupe de communication Hachette[2].

À cette fin, le conférencier va accumuler pour son public les preuves du dysfonctionnement que les « grands groupes de communication » font peser sur l’« édition indépendante ». Sont abordés notamment la grande distribution, le monopole des « Relay » et la fragilité de la librairie indépendante, le rapport de l’édition aux médias et au cinéma, les auteurs de circonstance et ceux qu’on s’arrache.

Parce que le groupe Hachette détient le monopole de l’exploitation des lieux de vente de presse et d’édition dans les gares, aéroports, métros, etc., on en arriverait presque, amolli par les plaintes de M. Éric Vigne, à se persuader qu’on n’a pas toujours vu les vitrines des « Relay » pleines de livres édités par Gallimard.

De la même manière, suffit-il au conférencier de dénoncer le danger que fait peser sur la librairie indépendante la vente de livres dans les rayons de supermarchés pour nous faire oublier qu’on y trouve un large choix de la production des éditions Gallimard côtoyant celle de plusieurs grands groupes de communication ?

(Est-il nécessaire de préciser que la plus grand partie de la production éditoriale française est aussi étrangère à la grande distribution qu’absente des « Relay »[3] ?)

Le fait qu’un grand groupe de communication intègre l’industrie cinématographique lui donnerait d’énormes avantages dans la production d’entertainment, nous explique le bon employé. Doit-on se dire que les éditions Gallimard ont rencontré des difficultés insurmontables pour coordonner, par exemple, la parution de ses traductions de la série romanesque pour adolescents « Harry Potter » avec leurs sorties en film ?

(À quel moment de la conférence hypnotique de M. Éric Vigne le public a-t-il oublié que Gallimard constitue un groupe qui rassemble plusieurs maisons d’éditions, trois sociétés de diffusion et de distribution en France et quatre filiales à l'étranger, enfin qu’il entre dans le capital de plusieurs librairies « indépendantes » ? [4])

Le fait qu’un grand groupe de communication soit propriétaire d’organes de presse écrite, de radios et de télévision lui conférerait un avantage décisif sur ses concurrents en matière de promotion des ouvrages. Si ce fait n’est pas douteux, faut-il aussi se convaincre que les auteurs du groupe Gallimard sont beaucoup moins présents dans les médias que nous n’en avions l’impression jusqu’ici ?

Le rachat à Flammarion (RCS MediaGroup) de l’auteur de best-sellers Michel Houellebecq par la marque Fayard (groupe Hachette) serait pour M. Éric Vigne l’illustration qu’il ne s’agit plus d’une affaire éditoriale : la poule aux œufs d’or n’aurait pas été présentée chez son éditeur mais aux actionnaires par le patron d’Hachette. Qui donc notre conférencier a-t-il réussi à convaincre que si Gallimard avait pu se l’offrir il n’aurait jamais édité le « produit Houellebecq » ? Comme aux yeux du renard de la fable, les raisins de cette vigne sont bons pour des goujats…

(Faut-il rappeler que la maison Gallimard s’est fait, depuis l’entre-deux-guerres, une spécialité d’aller chasser dans le catalogue de ses confrères moins « prestigieux », qui doivent – on l’imagine – se féliciter d’avoir été ainsi admis à la dignité de rabatteurs d’auteurs pour le saint de saints de la littérature française ?)

Disons simplement que le groupe Gallimard tient parfois le rôle de concurrent malheureux. Mais pas toujours. Par exemple, fin 2003, lorsque Antoine Gallimard faisait appel au patron des patrons français, le baron Ernest-Antoine Seillière, pour éviter qu’Éditis, après la faillite de M. Jean-Marie Messier à la tête de Vivendi Universal, ne grossisse encore le groupe Hachette. Ou plus récemment, en juillet 2009, lorsque Gallimard fédérait La Martinière[5] et Flammarion[6] au sein de la plate-forme de distribution numérique Eden-Livres pour s’opposer à l’entrée d’Hachette sur le marché du livre numérique après son rachat en mai de Numilog.

Qu’est-ce que ces affaires de gros sous et de concurrence entre grands patrons du syndicat national de l’édition ont donc de commun avec le quotidien du métier des éditeurs qui allaient être gratifiés chacun d’une dizaine de minutes de présentation durant ces deux journées consacrées à l’édition indépendante ?

Mais surtout, comment a-t-on pu inviter M. Éric Vigne à ouvrir ces rencontres ? A-t-on déjà oublié que son patron et celui d’Albin Michel ont expliqué, fin mars 2006 à Paris Match, qu’il y avait « trop de petits éditeurs », que ceux-ci « encombrent les rayonnages des librairies » et sont « responsables de l’augmentation de la production » ?

Vertu cardinale de l’édition indépendante pour M. Éric Vigne, on « continue d’être soi-même » dans la maison Gallimard. Mais en quoi Arnaud Lagardère, qui a hérité de son père le groupe Hachette, continue-t-il moins d’être lui-même qu’Antoine Gallimard, qui l’a hérité du sien ?

En conclusion, M. Éric Vigne cite une maxime chinoise à propos du pourcentage des bienfaits de Mao Zedong. Quand les applaudissements retombent, le poète-animateur du jour a du mal à trouver ses mots pour nous dire, enfin, que le conférencier, à qui avait été demandé de parler trois quarts d’heure, avait, sans montre, parlé trois quarts d’heure. C’était bien l’essentiel.

Thierry Discepolo

Version initiale (septembre 2009) d'un texte repris dans La Trahison des éditeurs (Agone, 2011)
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Notes

[1] On peut regretter que M. Éric Vigne n’ait pas profité de l’occasion pour préciser le modèle de l’édition pure que représente son employeur. Ainsi aurions-nous pu apprendre pourquoi Gallimard n’a pas persévéré dans la « diversification de ses activités », qui a commencé en 1919 avec l’imprimerie, en 1928 avec l’industrie du magazine sensationnaliste (ZED-Publications), pour continuer avec la production cinématographique (Nouvelle Société de Films, 1933, et Synops, 1936).

[2] Sur ce point aussi on peut regretter que M. Éric Vigne n’ait pas rappelé que Gallimard fut l’un des tout premiers éditeurs à confier l’exclusivité de sa diffusion à la « pieuvre verte » Hachette en 1929, ni que la lune de miel a duré jusqu’aux années 1970.

[3] Nous n’avons pas la place d’expliquer ici en détail un fonctionnement fondé sur le principe des « meilleures ventes » – revues chaque semaine – et des tirages dont l’unité est le millier d’exemplaires – du côté de la mise en place comme des retours et pilons.

[4] Cinquième groupe éditorial français, Gallimard emploie un millier de personnes, publie environ 1 500 livres par an et réalise 75 % de son chiffre d’affaires par son activité éditoriale. Ce groupe se compose de six filiales d’édition (Denoël, Mercure de France, Gallimard Loisirs, Gallimard Jeunesse, La Table Ronde) et d’une participation majoritaires dans L’Arbalète, POL, Joëlle Losfeld, Le Promeneur, etc. ; des sociétés de diffusion-distribution CDE, SODIS et France Export ; des librairies Le Divan, Kléber, Des Facultés, Delamain, Gallimard, De Paris ; des filiales Foliade (Belgique), Des Cinq Frontières (Suisse) Gallimard Limitée (Canada) et Schoenhof’s Foreign Books (États-Unis).

[5] Huitième groupe éditorial français, propriété de Chanel (famille Wertheimer), La Martinière rassemble Abrams (USA), Aubanel, Baleine, Baker Street, Delachaux & Niestlé, Fetjaine, Harry N. Abrams, Hermé, Knesebeck (Allemagne), La Martinière Jeunesse, Minerva, L’Olivier, Petit à Petit, Points, Le Sorbier, Seuil, Stewart, Tabori & Chang (États-Unis) et Volumen – intégré à la distribution LogLibris à 49 % propriété du groupe Bertlesmann.

[6] Septième groupe éditorial français, Flammarion rassemble Arthaud, Aubier, Casterman BD et Jeunesse, Castor Poche, Climats, Delagrave, Flammarion Centre, Fluide Glacial, KSTR, Lanore, Maison rustique Médecine-Sciences, Pygmalion, Union Distribution ainsi que J’ai lu et Librio (dont 35 % du capital appartient à Hachette).