Au risque de surprendre ce lecteur, et peut-être d’autres avec lui, je répondrai que pour ma part je suis tout disposé à abonder dans son sens. Oui, c’est vrai, nous tournons en rond à l’intérieur de notre problématique, celle de « la décroissance », comme des chevaux à l’intérieur d’un manège. Nous ressassons les mêmes idées, nous refaisons indéfiniment les mêmes analyses, nous rabâchons inlassablement, nous donnons l’impression d’avancer et nous faisons du sur-place, à moins que nous ne montions insensiblement en spirale. Qu’on me permette toutefois d’ajouter quelques remarques.

D’abord que cette fâcheuse impression de tourner en rond a été et reste le lot de tous les groupes, tous les cercles, toutes les équipes qui se sont donné mission, à un moment donné de l’histoire, de défendre des idées fondamentales relatives à des aspects essentiels de la réalité. Les lumières sont rarement évidentes et provoquent généralement la coalition de tous les intérêts contraires, qu’il s’agisse d’imposer l’idée que la Terre tourne autour du soleil, que l’espèce humaine est issue du règne animal, que notre psychisme est largement inconscient, que le racisme est une ignominie, que la femme n’est pas un sous-homme, que les ressources de la planète ne sont pas inépuisables ou qu’elles appartiennent indivisiblement à tous, etc. Seules les conversions miraculeuses sont instantanées. Les autres demandent beaucoup de temps. Quand les enjeux sont d’importance, les mentalités établies sont plus résistantes que des murs de béton. Et tant que le mur résiste, que faire sinon continuer à cogner dessus ? La chose est tellement claire et les illustrations tellement nombreuses et accessibles que je ne m’attarderai pas davantage sur ce point.

En revanche ce qui me paraît devoir être souligné c’est que les idées, si justes soient-elles, ne sont jamais que des idées, et qu’elles n’ont jamais rien révolutionné dans l’histoire par elles-mêmes. Seules y sont parvenues celles qui ont rencontré les intérêts de groupes sociaux suffisamment larges et puissants (ne fût-ce que par le nombre) qui leur ont donné la force et l’impact nécessaires pour abattre les citadelles du conservatisme. Les éclaireurs, les minorités de pointe, n’ont rien d’autre à faire – et c’est déjà une tâche immense – que d’être un levain dans la pâte, exprimer et faire circuler des idées, expliquer, expliquer encore, expliquer sans cesse, contre la mauvaise foi, le refus de savoir, la caricature, la haine qui ne désarme pas, voire contre la détestable propension de beaucoup d’amateurs, surtout à notre époque de « zapping » culturel esthétisant, à jouer avec les idées comme avec des parures symboliques, en cherchant l’originalité distinctive et le plaisir de la nouveauté intellectuelle plutôt que des moyens d’agir effectivement sur le réel.

Les petits groupes qui se battent, à La Décroissance ou ailleurs, pour changer le monde, n’ont pas la prétention d’y parvenir par leurs seules forces. Ils font, quant à eux, tout ce qui est en leur pouvoir sur le plan de la bataille des idées. S’ils peuvent en tirer les conséquences pratiques sur le plan de leurs comportements personnels, il ne leur appartient pas de les tirer pour les autres. A chacun(e) de faire sa part et de prendre ses responsabilités. Alors on peut parier que les choses iront plus vite et qu’on cessera de tourner en rond.

En tout état de cause, personne n’a de bottes magiques pour enjamber les obstacles existants. Les idées mènent le monde, c’est entendu, encore faut-il que les gens concernés aient envie de se fatiguer à les suivre.

Alain Accardo

Chronique initialement parue dans le journal La Décroissance, du mois de septembre 2009.
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Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien (2006), Le Petit Bourgeois Gentilhomme (2009).