En autriche, voilà soixante-dix ans, Karl Kraus déchirait à belles dents le monde des lettres de son temps, écrivains et journalistes dans la même assiette : « Au commencement, il y avait le service de presse, et quelqu’un le reçut, envoyé par l’éditeur. Alors il rédigea un compte rendu. Puis il écrivit un livre, que l’éditeur accepta et qu’il transmit comme service de presse. Celui qui le reçut fit de même. Et c’est ainsi que se constitua la littérature contemporaine. » À la même époque, en Angleterre, George Orwell écrivait que, « à première vue, le marché du livre se réduit à une cynique et banale escroquerie. Z écrit un livre qui est édité par Y et critiqué par X, dans le W… Si la critique est mauvaise, Y ne passera pas de publicité dans le W…, de sorte que X devra choisir entre parler d’un “chef-d’œuvre impérissable” et se faire flanquer à la porte[1] ».

Si l’on n’avait pris le soin de préciser territoires et dates, quel lecteur aurait pu deviner que ces propos ne s’adressaient pas à la rentrée littéraire qui nous tombe dessus, avec la même monotonie que l’an dernier, et que l’année d’avant, nous faisant déjà redouter l’année prochaine[2] ? Rien.

Romancier lui-même, Orwell faisait déjà le constat suivant : « Il est à peine besoin de signaler que le prestige du roman est actuellement très entamé – au point que l’affirmation “Je ne lis jamais des romans”, que l’on avançait il y a seulement une douzaine d’années avec une nuance d’excuse dans la voix, est aujourd’hui toujours assenée sur un ton d’orgueil triomphant » ; et il poursuit : « Le fait demeure que le roman courant, le roman disons banalement médiocre, est généralement traité par le mépris, alors que l’on continue à reconnaître comme digne d’attention le recueil d’essais critiques tout aussi banalement médiocre.[3] »

On pourrait facilement prétendre que le roman (et notamment le genre qui domine chez nos officines de légitimation) est une forme intellectuelle méprisable (ravalée au rang de passe-temps de ménagère ou de cadre supérieur en week-end). Et que son déclin nous importe peu, à nous, « gens cultivés ».

Mais à l’instar d’Orwell, il nous semble que « le roman mérite d’être sauvé et que, pour ce faire, il faut amener les gens intelligents à le prendre au sérieux[4] ». L’écrivain britannique se propose donc d’examiner « la raison principale du manque de considération dont souffre actuellement le roman ». Eh bien, voilà un « actuellement » qui dure encore : « Le problème, écrit-il, c’est que le roman est condamné par le battage fait autour de lui. Demandez à n’importe quelle personne pourquoi elle “ne lit jamais de roman” et vous découvrirez qu’au fond c’est le plus souvent à cause de la répugnante prose que débitent les fabricants d’éloges à la commande. » En presque un siècle, la « réclame » n’a pas changé de ficelles : « Si vous arrivez à lire ce livre sans hurler de plaisir, c’est que votre âme est insensible.[5] »

Comme aujourd’hui, le lecteur des pages littéraires de la presse d’alors était donc enseveli sous d’« impérissables chefs-d’œuvre » qu’il ne pouvait négliger au risque de « perdre son âme ». Qui plus est, après avoir difficilement jeté son dévolu sur l’un d’eux, il prenait le risque de « se sentir bien coupable » s’il échouait à « hurler de plaisir ». Évidemment, les contemporains d’Orwell qui avaient l’œil un peu éduqué ne se laissaient pas prendre au piège : « Quand on vous serine que tous les romans sont, sans exception, d’éclatantes manifestations du génie humain, il est bien naturel d’en conclure qu’ils sont également bons à jeter au panier.[6] »

Mais pourquoi alors la presse littéraire persévère-t-elle à fondre la critique dans le commerce ? D’autant que la tendance s’est accélérée avec l’arrivée de nouveaux supports. Passons pudiquement sur la télévision, où le présentateur pommadé fait peser sur ses « assistantes » le travail de mises en fiches normées de livres normés dont il parlera avec l’auteur pommadé sans les avoir jamais ouverts. Cette collusion est exemplaire avec la presse gratuite en ligne, étant plus que les autres encore dépendante des annonceurs et soumettant ses rédacteurs à des conditions de travail précaires.

Dix ans après son « Plaidoyer pour le roman », Orwell livrait les « Confessions d’un critique littéraire[7] ». On y retrouve le même pauvre hère de critique littéraire, condamné à écrire sur des livres parfois de plusieurs centaines de pages, qu’il n’aura jamais le temps de lire et auquel il ne comprendra rien (sauf s’il s’agit des inepties habituelles), mais dont il est condamné à faire l’éloge en tant de mots, tissant les mêmes « formules éculées – “Un livre que personne ne devrait manquer Quelque chose de mémorable à chaque page On appréciera tout particulièrement les chapitres consacrés à…” – qui vont s’agglutiner comme de la limaille de fer[8] ».

N’aurait-il pas dû plutôt écrire, à propos d’une production qu’on lui impose et dont il devrait bien voir qu’elle est pour l’essentiel « inodore et incolore, dépourvue de vie et de toute ambition affichée » : « Voici des livres dont la médiocrité même n’a rien de remarquable. » Mais non, pour gagner sa croûte et garder sa petite place, il va devoir distribuer une « poignée de louanges outrancières à peu près aussi sincères que le sourire aguicheur d’une prostituée[9] ». C’est une loi d’airain, et hormis quelques critiques ayant conquis le droit de médire – ce qui ne veut pas dire qu’ils livrent pour autant leurs véritables sentiments… –, la piétaille doit admirer sur une échelle de valeur qui semble devoir monter comme une vis sans fin : « Une palpitante aventure où flamboient les passions, un chef-d’œuvre absolu qui vous remue jusqu’au fond de l’âme, une inoubliable saga qui durera tant que durera la langue anglaise, etc. (Quant à un livre qui serait réellement bon, n’en parlons pas, il ferait exploser le thermomètre.) » Doit-on s’étonner que le lecteur un tant soit peu lucide détourne la tête, écœuré, après avoir persévéré trop longtemps dans la fréquentation des pages littéraires, à lutter contre « l’absurdité qu’un roman doté d’une réelle valeur passe inaperçu, simplement parce qu’il a été encensé à l’égal de la foutaise[10] » ?

La plupart des lecteurs savent bien que le journalisme littéraire a instauré pour le plus grand bénéfice mutuel des affaires et de la paresse intellectuelle un système de suivisme moutonnier et de plagiat bien compris. Ce que nous apprend la lecture d’Orwell, de Kraus et d’autres, c’est que ces pratiques sont aussi anciennes que la profession à son stade industriel. Y a-t-il là de quoi désespérer ? En rien. La critique passe, la littérature continue, à côté.

Thierry Discepolo

Paru en septembre 2005, Gazette des éditions Agone, n° 6, p. 1

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Notes

[1] Texte paru sous le titre « Plaidoyer pour le roman » dans le New English Weekly des 12 et 19 novembre 1936, édité en français in George Orwell, Essais, articles, lettres, Ivréa-Encyclopédie des nuisances,1995, volume I, p. 320.

[2] La rentrée littéraire 2005 annonçait 663 romans. Seulement deux de plus que l’année précédente et une augmentation de 20 % en cinq ans. La production stagnerait-elle après avoir doublé depuis 1990 ? Sont à la source de cette avalanche 144 éditeurs, mais moins de dix d’entre eux (dont Fayard, Gallimard, Albin Michel, Actes Sud, Le Seuil, Grasset et Flammarion) en publient plus de 20 %…

[3] George Orwell, « Plaidoyer pour le roman », art. cit., p. 318–319.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Texte paru le 3 mai 1946 dans Tribune, édité en français in George Orwell, Essais, articles, lettres, op. cit., volume IV, p. 222–225.

[8] Ibid., p. 223.

[9] George Orwell, « Plaidoyer pour le roman », art. cit., p. 322.

[10] Ibid., p. 323.