Quelques mois plus tard, la pieuvre lâche prise, officiellement sous le coup des autorités anti-concurrentielles de l'Union européenne[1]. Le groupe Éditis est alors vendu au patron des patrons français, le baron Ernest-Antoine Seillière, président du groupe Wendel, qui s'était engagé « au moins pour quinze ans ». Printemps 2008, Editis est revendu à Planeta, multinationale de la communication et leader mondial de l'édition hispanophone...

S’il existe aujourd’hui une ligne de partage entre « l’indépendance » éditoriale et l’asservissement aux intérêts du profit économique et idéologique à court terme, ce n’est pas celle qui oppose, d’un côté, un groupe aux positions de monopole sans précédent, et, de l’autre, un quarteron de gros éditeurs qui se prétendent « indépendants » pour la seule raison qu’ils n’appartiennent pas encore à Hachette-Matra-Lagardère. En rachetant le groupe d’édition Vivendi Universal Publishing (VUP), le 24 octobre 2002, le marchand d’armes a réuni sous sa coupe 80 % du livre de poche, 80 % de l’édition scolaire et 70 % de la distribution de livres ; mais l’explosion des « économies d’échelle » pratiquées aux dépens de ceux qui continuent à faire des livres, de ceux qui les lisent et des libraires qui les leur vendent n’est pas la prérogative exclusive de ce groupe tentaculaire. Ce n’est pas parce que le capital de Gallimard, du Seuil, d’Albin Michel, de Flammarion et d’Actes Sud échappe à Hachette qu’ils ne se plient pas à la même logique de marchandisation illimitée. Ceux qui ont confié depuis longtemps le choix de leurs titres à des managers et adopté les listes de best-sellers des magazines comme ligne intellectuelle ne défendent qu’une seule création, celle des capitaux.

Il y a peu de temps encore, Vivendi était admiré pour ses audacieux projets d’écoulement de l’édition dans les tuyaux : la clé multimédiatique allait ouvrir les vannes d’un marché planétaire de consommateurs tous égaux devant l’écran. Le rêve de Jean-Marie Messier, premier éditeur français, émoustillait ses concurrents, tel le jeune Arnaud Lagardère (Hachette) : « Sur le multimédia, nous disposons d’une arme absolue : les contenus. Nous sommes éditeur et nous le resterons, l’objectif étant de nous adosser, de plus en plus, à des distributeurs et à des diffuseurs, afin de proposer sur le marché des produits et des services sur tous les supports : du papier au numérique, de la télévision à Internet. Tout comme nous briguons la place de numéro un mondial sur les marchés de la femme – à travers nos magazines et la télévision. » (L’Express, 27.01.00)

Il aura fallu le bradage brutal – ordonné par des banquiers en quête de liquidités – du pôle édition de Vivendi, et son absorption spectaculaire par le deuxième groupe d’édition français, Hachette, poussant la concentration à un degré inégalé, pour que la situation du livre devienne pendant quelques semaines un sujet médiatique. Car à elle seule, la gestion du livre en flux de consommation n’en était pas un. Ce n’est qu’alléchés par la « crise » de l’automne 2002 que les journalistes ont fabriqué à la hâte deux ou trois « débats » censés opposer des adversaires irréductibles, que réunit pourtant une seule et même manière de concevoir et de vendre des livres.

Un syndicaliste de l’édition – qui voulait « attirer l’attention des médias sur les conséquences de la gestion de groupe et l’avenir du livre » – relate comment il a vu ses propos coupés par des journalistes et recadrés d’autorité dans une antithèse aguicheuse (le Français Hachette ou l’abandon de « notre patrimoine » à la finance internationale) : « J’ai fait une interview de vingt minutes pour Europe 1. Tout a été coupé pour réduire le problème à “Nous voulons rester français”. Pareil avec un article qu’on a écrit à plusieurs pour Le Monde. Le seul sujet que les médias acceptent, c’est la défense du patrimoine culturel français. J’ai été interviewé sur France 3, ils ont gardé onze secondes dans lesquelles je gueulais contre les groupes étrangers. » Cette focalisation médiatique a préparé utilement le succès de la candidature d’Hachette et son identification à une « priorité nationale », soutenue par le président de la République. L’intérêt de l’État à voir des pans entiers de l’édition et de la presse aux mains d’un groupe industriel par ailleurs tributaire de ses commandes d’armes ne fait aucun doute[2]. Mais ce cas de collusion ostensible entre pouvoir politique et intérêts patronaux ne doit pas faire oublier que les effets de soumission aux intérêts des dominants s’exercent plus ordinairement sans l’intervention téléphonique d’un ministre, de même que les censures ne prennent pas nécessairement la forme de listes établies par des fonctionnaires bottés. L’arbre monopolistique de Lagardère cache mal la forêt des censures les mieux partagées, qui ont pour elles l’évidence des « lois » du marché.

Les modes de cadrage de l’opinion qui ont cours dans les médias, observe encore ce syndicaliste, sont exactement les mêmes que ceux qui dictent la sélection des produits de l’édition : « La presse, en fait, c’est la même logique que pour nous. Ils nous disent “Ça n’intéresse pas les gens” comme les managers de Vivendi nous le disaient quand on proposait un projet de livre. » Tout comme la délimitation d’un périmètre de « sujets porteurs » et d’auteurs « vendables », la définition pré-établie des termes d’un « débat » n’a même pas besoin d’être énoncée en amont ; elle est incorporée par l’ensemble de ceux qui se battent aujourd’hui pour occuper les « créneaux » de visibilité qui sont, indissociablement, des créneaux de profits économiques et de ciblage idéologique. L’organisation de l’édition en fonction de la distribution, qui commande désormais toute la chaîne de fabrication des livres, fait de la nature intrinsèque des contenus un élément plus que jamais secondaire par rapport à l’imposition de titres, de thématiques, d’auteurs et de maisons d’édition fonctionnant comme autant de marques dans les grandes surfaces de la médiatisation et du commerce culturels. En fait de « patrimoine », les maisons d’édition ne gèrent plus guère que leur nom, en jouant sur l’inertie d’un capital d’image hérité du passé : qu’elles soient évidées au rythme des rachats et fusions – comme les maisons de Vivendi et Hachette –, qu’elles restent familiales en devenant l’éditeur de Harry Potter – comme Gallimard –, ou qu’elles s’ajustent aux polémiques promotionnelles d’un Pierre Rosanvallon – comme le Seuil.

Apparue dans un contexte d’inflation des déclarations « d’amour du livre », l’opposition entre des éditeurs qualifiés « d’indépendants » et les filiales d’Hachette ne saurait recouvrir des divergences d’attitude à l’égard de la logique de groupe : les trois éditeurs qui se sont portés candidats au rachat du groupe Vivendi – Gallimard, Le Seuil et La Martinière – constituent eux-mêmes des groupes nés du le rachat d’un nombre croissant d’autres maisons. Cette prétendue antithèse ne concerne pas davantage la distribution : comme VUP et Hachette, ces éditeurs sont simultanément les distributeurs et les diffuseurs d’autres maisons d’édition, qu’ils ne dédaignent pas d’absorber le moment venu. Beaucoup de ceux qu’on appelle les « petits éditeurs » sont ainsi des filiales de Gallimard ou du Seuil – ou craignent de le devenir.

Que faut-il dès lors entendre par « éditeur indépendant » ? Ce concept a été lustré dans les panégyriques offerts par les journalistes à ceux qui, il ne faut pas le négliger, sont aussi leurs éditeurs[3]. Ainsi le PDG de Gallimard fut-il présenté dans Libération comme « un des derniers éditeurs indépendants en France » (24.10.02). Dans le contexte « d’effet de souffle[4] » qui, le jour de la vente de VUP, décoiffait les mises en plis de l’édition française, « éditeur indépendant » signifiait « qui n’a pas encore été racheté par Hachette » – soit 3 300 des 3 500 éditeurs répertoriés en France. Or, pas plus d’une dizaine d’entre eux (parmi lesquels on retrouve invariablement Gallimard, Le Seuil, Albin Michel, Bayard et La Martinière…) ne furent alors cités par les grands médias. Quelle sinistre magie a donc fait disparaître 90 % des maisons d’édition de l’analyse des journalistes lorsqu’ils célèbrent, unanimes, « les derniers éditeurs indépendants » ? L’énormité du chiffre d’affaires, la concentration en groupe capitaliste, la capacité à saturer le marché avec un minimum de cinq cent nouveaux titres par an et une politique salariale digne de McDonald’s sont de toute évidence les critères retenus par la presse aux ordres pour décerner le label d’« indépendance ».

Après le rachat de VUP par Hachette, le groupe Gallimard était le deuxième éditeur français en chiffre d’affaires. Pourtant, la vieille mystification parisienne avait toujours cours : la maison Gallimard (neuf cent nouveautés par an), humble entreprise artisanale, serait le foyer de la création littéraire, le refuge des poètes contre la marchandisation du livre ; une perle de culture qui échapperait aux visqueux tentacules de la pieuvre Hachette. On pouvait lire dans Télérama, quelques jours plus tôt : « Les créateurs qui défendent notre identité culturelle et font vivre la langue française sont édités au Seuil, chez Gallimard et dans une myriade de petits éditeurs, P.O.L., Métailié, Losfeld [trois filiales de Gallimard et du Seuil…] Ils ne le seront jamais par les gros Vivendi et Hachette. » (18.09.02)

En fait de création, il en va surtout de celle des bénéfices. Seul le gigantisme de son concurrent flétrit Antoine Gallimard : « Mon groupe est minuscule par rapport à Hachette plus VUP. Je deviens le deuxième éditeur mais je suis la France d’en bas. » S’il a déposé, avec d’autres « indépendants », un recours contre Hachette devant la commission de Bruxelles, sous couvert d’empêcher la dévotion obligée des librairies aux seuls produits Hachette (notamment des Relay et Virgin, propriétés de Lagardère), c’est d’abord pour conserver le droit de les inonder des siens, explique-t-il au même journaliste : « Avec d’autres éditeurs indépendants, dont le Seuil et La Martinière, nous allons instruire un dossier à Bruxelles pour monopole et abus de position dominante. Certains éditeurs arrivent difficilement à imposer leurs ouvrages ; moi-même, j’ai des difficultés à imposer mes Folio ou mes guides de voyage. »

Le marchand de canons et les marchands de prix littéraires ne se distinguent que par leur taille.

Isabelle Kalinowski & Béatrice Vincent

Paru en février 2003, Gazette des éditions Agone, n° 2, p. 1

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Notes

[1] Sur les conditions de cette négociation, lire « Quand Wendel-Seillière rachète Editis : derrière les apparences », Daniel Sauvaget, 24 juin 2004.

[2] Sur les liens entre l’État et Lagardère, lire Le Rire, n° 49, mars-avril 2003.

[3] Sur les liens de connivence entre journalistes et éditeurs, lire PLPL, n° 11, octobre 2002.

[4] Formule d’Antoine Gallimard interrogé sur RTL.