À en croire ma boîte de messagerie, un message circulait ces temps-ci sur la Toile, visant à alerter les citoyens (de préférence ceux ayant un regard critique sur l’ordre établi et militant pour le changer) à propos des fantastiques moyens de surveillance dont disposent aujourd’hui, grâce à la technologie de pointe, les gouvernements et les forces de l’ordre. À l’appui de ce cri d’alarme, chacun est invité à se rendre sur un site où on peut trouver une photo prise lors de l’immense rassemblement de janvier dernier à Washington, où une foule innombrable d’Américains s’était rassemblée pour assister à la cérémonie d’«investiture» de Barack Obama. Sur cette photo panoramique embrassant un vaste espace, des abords de la Maison-Blanche au premier plan jusqu’aux berges du fleuve entraperçues dans un lointain vaporeux, on voit en effet, moutonnant à l’infini, un conglomérat compact et indifférencié de spectateurs réduits, pour les plus proches, à de minuscules silhouettes, puis à des taches ou des virgules de plus en plus fondues et indiscernables à mesure qu’on s’éloigne. Inutile de dire qu’il est rigoureusement impossible de distinguer les traits d’un quelconque visage. Et soudain, merveille, à chaque clic effectué sur le zoom, on voit grossir et se préciser les personnages photographiés, jusqu’à agrandir chaque visage au format d’une carte d’identité, parfaitement individualisé et reconnaissable. L’effet est vraiment saisissant, même s’il n’est pas totalement inédit à notre époque de satellites aux yeux télescopiques. Mais ce qui m’a le plus donné matière à réflexion, c’est non pas d’apprendre, comme y insistait mon correspondant, que tel était désormais le sort des militants qui battent le pavé des manifs: être pris dans le collimateur d’une caméra-robot de type Fullscreen Gigapan Viewer, capable à des kilomètres à la ronde d’extraire chacun de l’anonymat rassurant de la multitude où naïvement il se croit à l’abri de l’Argus policier. Non, cette menace n’a rien pour impressionner les vieux militants qui savent depuis leurs premiers engagements publics qu’ils ont l’honneur d’être fichés aux RG avec quelques milliers d’autres mauvais esprits coupables de non-adhésion à la politique des puissants. Les progrès de la technologie ne changent rien à l’affaire. Sans caméra-robot à grand angle, les services de Fouché étaient déjà très bien informés sur qui était où et qui faisait quoi. Ce qui en revanche m’a réellement interloqué, ce sont les commentaires de mon correspondant inconnu qui concluait son message à la fois émerveillé, terrifié et indigné en disant, sur un mode mi-sérieux mi-badin, qu’il éviterait à l’avenir d’arborer dans les manifs un T-shirt orné d’un slogan voyant afin de ne pas se faire repérer trop facilement. Même si tous ne l’expriment pas avec autant d’ingénuité, on peut penser que cette crainte doit hanter plus d’un manifestant, voire ôter à certains l’envie d’aller manifester. Alors qu’on me permette une réflexion de simple bon sens: ce n’est pas encore un crime, que l’on sache, de manifester contre la politique du pouvoir, surtout si pour la circonstance on se déguise en clown rigolard et inoffensif pour bien montrer à ceux «d’en face» qu’on n’est pas vraiment dangereux. Mais quand ce serait un «crime» au regard de l’ordre établi, si on est sincèrement convaincu que le mal doit être combattu, alors il faut combattre autant qu’on le peut à visage découvert, sans mettre ses convictions dans sa poche ni plier son drapeau par-dessus. Tout le monde n’est pas, c’est bien normal, un Nelson Mandela ou un Martin Luther King, mais si la seule évocation du risque encouru suffit à démobiliser des «justes», ou à en faire des «tièdes», alors c’est que Big Brother et son terrorisme d’État ont déjà gagné la bataille dans les têtes, avec ou sans caméra Fullscreen Gigapan Viewer.

Alain Accardo

Chronique initialement parue dans le journal La Décroissance, du mois de juillet 2009.
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Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien (2006), Le Petit Bourgeois Gentilhomme (2009).