Jusque-là le parti socialiste était déjà un parti « réformiste ». Mais ce qu’il appelait des réformes, c’était, conformément à la tradition sociale-démocrate, des mesures visant à améliorer les conditions de vie et de travail de la masse des salariés, des petites gens, et donc, à défaut de mettre sans délai un terme aux méfaits du capitalisme, à empêcher celui-ci d’aller au bout de sa logique anti-sociale et d’exploiter à outrance le travail des classes laborieuses. L’exemple le plus remarquable de politique réformiste favorable aux masses, reste l’ensemble des mesures mises en œuvre par le Front populaire. C’est dire que le réformisme originel, loin de se vouloir un auxiliaire du capitalisme, s’en déclarait doctrinalement l’adversaire, et s’il s’opposait au courant révolutionnaire sur le choix de la méthode, il en partageait la vision finale : l’abolition du capitalisme et l’instauration du socialisme. Mais tout changea lorsqu’en 1983 le PS mitterrandien décida d’opérer son virage à droite ou plus exactement son tête-à-queue. Les socialistes ne pouvaient décemment dire aux populations qui les avaient ramenés au pouvoir : « Excusez-nous bonnes gens, mais nous avons décidé de tourner le dos à la voie suivie jusqu’ici par le courant réformiste, en direction du socialisme. Nous allons rejoindre les autres partis sociaux-démocrates européens dans la collaboration avec les classes possédantes et dirigeantes. Nous ne voulons plus détruire le système capitaliste, nous voulons participer loyalement à sa gestion. Le capitalisme est la fin de l’Histoire. Il faut s’en accommoder. Travailleurs, foin des rêveries utopiques, soyez réalistes, retroussez vos manches et faites fructifier le Capital dont vous n’aurez jamais que des miettes. Telle est désormais la voie réformiste ». Ne pouvant tenir ouvertement un tel langage, les socialistes de la « gauche-caviar » continuèrent à s’appeler « socialistes » et à manier la phrase réformiste, pour duper les électeurs, et en partie pour se duper eux-mêmes, baptisant « réformes » des mesures qui avaient pour effet de renforcer la domination du capital sur le travail. On peut donc affirmer, sans abuser des mots, que le revirement socialiste a inauguré une des plus formidables impostures dont probablement l’histoire gardera le souvenir : celle qui consiste à faire passer pour une politique réformiste au sens traditionnel, une politique qui est en réalité une contre-réforme néolibérale intégriste essentiellement opposée à l’intérêt général (démantèlement de l’Etat-providence, casse des services publics, privatisations, dérégulation, rigueur salariale, précarité, etc.) L’imposture des socialistes a évidemment fait école à droite. Lorsque la bancale « gauche plurielle » eut vidé les étriers et que la droite fut revenue « aux affaires », celle-ci n’eut plus qu’à entonner la rengaine des « nécessaires réformes dont notre pays a besoin », sans jamais préciser que c’est le capital qui en a besoin pour mieux régner. La soi-disant gauche avait fait le lit pour que la droite s’y couche sans même avoir à changer les draps. Et maintenant c’est Sarkozy, grand contre-réformateur devant l’Éternel, qui s’y prélasse. Bravo et merci les socialistes !

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en mai 2008. Et édité dans le recueil Engagements (2011)
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Dernier livre d'Alain Accardo aux éditions Agone, Introduction à une sociologie critique (2006)