Ce bafouage éhonté des valeurs républicaines d’égalité dure depuis des générations. Mais avec une admirable constance, ou un singulier masochisme, les Français continuent, en majorité, à élire des gens sans parole, mais non sans aplomb, qui n’ont de cesse de démentir par leurs décisions leurs généreux engagements de campagne. Il est vrai que l’application même de la loi électorale creuse un abîme entre la société civile et sa représentation politique. De même que les légistes de l’Ancien Régime avaient réussi, par l’invention de la théorie du droit divin, de la règle de primogéniture, et le recours à quelques autres astuces comme la loi salique, à légitimer le despotisme de la lignée la plus forte et du monarque le plus puissant, de même nos constitutionnalistes baptisent du beau nom de démocratie, le despotisme de la grande bourgeoisie sur le reste du peuple et qualifient de représentatif un système électoral qui envoie aux chambres du Parlement, une majorité massive de riches ou de fondés de pouvoir des grands possédants, bien décidés à ne rien céder de leurs privilèges. De même que jadis les titulaires des postes de pouvoir civils et religieux se recrutaient exclusivement dans les rangs de la noblesse, ou à la rigueur d’une bourgeoisie avide d’anoblissement, de même dans nos démocraties le peuple est-il invité à remettre son destin aux mains des milliardaires ou de leurs représentants, une « élite » d’avocats, de médecins, de professeurs, de journalistes, d’entrepreneurs, de hauts fonctionnaires et de cadres supérieurs, qui ont en commun, quand ils ne sont pas eux-mêmes immensément riches, d’avoir des ressources bien supérieures à la moyenne, de vivre sans vergogne sur un grand pied aux frais des contribuables et de ne jamais connaître les fins de mois difficiles, le surendettement, ni les retraites misérables, grâce aux augmentations substantielles de leurs émoluments, indemnités, frais et pensions, qu’ils se votent sans sourciller à eux-mêmes dans le même temps qu’ils appellent les salariés à plus de sacrifices et d’austérité.

Comment imaginer que des gens façonnés par un tel mode de vie, imbus d’une telle philosophie, avec ce que cela implique de bonne conscience et de mauvaise foi, s’attachent à résoudre vraiment les problèmes d’une masse de travailleurs voués à la pauvreté et à l’insignifiance ? Quelle est la probabilité de voir réapparaître, dans la typologie des « représentants du peuple », des figures comme celles d’Aristide le Juste ou de Caton l’Ancien, qui tenaient à honneur de vivre comme les simples laboureurs et de ne pas profiter de leurs charges pour s’enrichir ? Sans aller jusque-là, est-il encore imaginable d’envoyer dans les palais de la République, au lieu d’une majorité de sectateurs du Veau d’or, une majorité de députés, de sénateurs et de ministres qui soit à l’image de la composition sociologique de notre peuple, avec une majorité d’ouvriers, d’employés de bureau, de petits agriculteurs, de modestes artisans, des ajusteurs et des postières, des conducteurs de bus et des femmes de ménage, des mineurs de fond et des techniciens de surface, des métallos et des institutrices, des cheminots et des caissières, bref, la France innombrable du travail probe, fatigant et anonyme, au lieu de ces distingués amis du grand patronat, plus préoccupés de se mettre en scène que de défendre le peuple qui les a mandatés…et qui s’apprête, hélas, à les réélire ?

Les puissants de toutes les époques ont pratiqué l’art de plumer la volaille sans la faire crier. Il appartenait à la démocratie bourgeoise de perfectionner cet art en éduquant la volaille à se plumer elle-même.

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en avril 2008. Et édité dans le recueil Engagements (2011)
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Dernier livre d'Alain Accardo aux éditions Agone, Introduction à une sociologie critique (2006)