Comprendre l’esprit des lois n’empêche d’ailleurs pas de critiquer et combattre très légitimement une loi fiscale infiniment plus clémente pour le Capital que pour le Travail. Mais précisément ce que veut notre chanteur, ce n’est pas alléger la fiscalité qui pèse à l’excès sur les revenus des travailleurs. De cela il n’a cure. Ce qu’il veut, c’est supprimer les contributions prélevées sur les gros bénéfices. Il veut bien jouir des droits du citoyen français, à condition d’en esquiver les devoirs.

Que là-dessus une foule de gagne-petit, influencés par l’exemple de leur « idole » et enhardis par son cynisme, proclament d’un ton provocant que le récalcitrant a raison et qu’ils en feraient bien tout autant, s’ils en avaient les moyens, voilà qui est non seulement consternant mais encore extrêmement inquiétant pour ce qui est du niveau de l’esprit public et de la moralité qu’on peut en attendre. Qu’à cette occasion enfin, des personnalités politiques parmi les plus éminentes, dont un candidat à la magistrature suprême ayant des prétentions à incarner dans sa personne la République tout entière, déclarent sans s’émouvoir davantage de la dérobade de leur ami chanteur, que le comportement de celui-ci est compréhensible et ne fait que révéler l’existence d’ « un vrai problème », ce n’est pas seulement consternant, ce n’est pas seulement très inquiétant, c’est aussi proprement révoltant et cela en dit long sur le degré de décomposition intellectuelle et morale de nos élites dirigeantes. Se contenter de concéder qu’un fait, quel qu’il soit, « pose un problème », c’est trop souvent en effet une façon hypocrite d’éviter de prendre clairement position sur sa signification morale. Un meurtre, un viol, un incendie volontaire, des sévices à un enfant, etc., sont assurément les indices de problèmes sérieux appelant des solutions. Ça n’empêche pas de les qualifier de crimes et de les condamner moralement. Alors pourquoi euphémiser quand un chanteur cousu d’or, suppôt notoire du pouvoir en place, refuse de remplir ses obligations civiques ? C’est qu’en réalité le problème auquel nos politiciens font allusion, sans en expliciter la nature, peut se formuler ainsi : que faire pour aider les riches à être encore plus riches ? Et la solution de ce « vrai problème » consiste, on le devine, à les exonérer de tout impôt sur la fortune, en faisant payer les autres à leur place.

A ceux qui l’auraient oublié, rappelons qu’il s’agit là d’un « problème » vieux comme les sociétés de classes, et que sa solution fut celle de tous les régimes féodaux. Entendre des représentants de l’Etat républicain et démocratique réactiver, même à mots couverts, cette conception scélérate et inique, cela assurément, c’est l’indice qu’ « il y a un vrai problème ». Et il est même arrivé que sa solution s’appelle « révolution ».

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en février 2007. Et édité dans le recueil Engagements (2011)
——
Dernier livre d'Alain Accardo aux éditions Agone, Introduction à une sociologie critique (2006)