C’est vraiment regrettable car les électeurs de la circonscription de M. Emanuel, qui résident essentiellement dans les quartiers nord de Chicago, vont avoir la possibilité de redorer le blason de leur État. Ils ont de bonnes chances d’élire, parmi une foule de candidats, un authentique réformateur en la personne de Thomas Geoghean.

M. Geoghegan est une sorte d’OVNI à Chicago. C’est un avocat renommé mais qui a fait carrière dans les domaines peu lucratifs du droit du travail et de la défense des pauvres. Il a sans doute plus de relations chez les Jésuites qu’à la mairie.

C’est aussi un écrivain, et excellent en plus de ça, pourvu d’une prose élégante, d’un style familier avec un grand sens du détail significatif. Je dois aussi mentionner que c’est un très bon ami et qu’il a publié dans une revue que j’édite et sur laquelle il a aussi travaillé.

J’ai rencontré M. Geoghegan au début des années 1990, époque où il était l’invité régulier d’une émission de télévision à Chicago. Et je me rappelle combien il était incroyable d’entendre quelqu’un défendre l’organisation des travailleurs en ces temps où tout le monde sauf lui se convertissait à l’ordre post-industriel.

Il insistait principalement sur le fait que le déclin des syndicats ne pouvait s’interpréter par un choix du consommateur, comme est supposée l’être la demande de films d’action et autres gadgets. Si les syndicats vivaient une hémorragie de leurs membres, c’est que les règles du jeu étaient faites contre eux. Il était presque impossible pour les travailleurs de s’organiser dès lors que les amendes encourues par les directions licenciant les salariés favorables aux syndicats étaient si peu dissuasives.

Peut-être est-ce parfaitement normal d’entendre des choses pareilles quand on allume la télévision à Chicago, mais pour moi, c’était nouveau et décapant, une sorte de révélation. Le livre de M. Geoghegan paru en 1991, Which Side Are You On – le meilleur ouvrage sur le travail paru au cours des cinquante dernières années –, était une nouvelle étape de mon éducation sur le monde ouvrier[1]). Un « anti-monde » comme il l’appelait, « un monde secret ». Et c’est bien ce que c’était : l’antithèse silencieuse et pleine de souffrance à l’hymne aux marchés omniscients et à la hausse de la Bourse que les chœurs commençaient à entonner.

Maintenant que l’orthodoxie conservatrice a explosé en de multiples fragments compliqués, je ne peux m’empêcher de penser à la dose rafraîchissante de franc-parler du Midwest que M. Geoghegan pourrait apporter à la nation tout entière. Pour commencer, M. Geoghegan pense large alors que les Démocrates de Washington ont tendance à penser petit. Le but du gouvernement, m’expliquait-il il y a quelques jours, ne devrait pas être principalement de « relancer la demande » mais de réaliser un changement radical et structurel « pour ne plus être dans la position où tous nos emplois quittent le pays ». M. Geoghegan a le plus profond mépris pour l’opinion selon laquelle le monde du travail ne doit pas s’attendre à avoir des emplois assurant retraite et sécurité sociale dans un futur proche. Il souhaite augmenter les paiements de la caisse de retraite publique[2] pour compenser l’effondrement des plans d’épargne retraite et étendre Medicare dans le but d’avancer vers l’objectif d’un unique organisme payeur dans le domaine de la santé. Les 700 millions de dollars de sauvetage des banques, estime-t-il, prouvent que de telles dépenses sont tout à fait possibles. « La sécurité économique n’est pas seulement compatible avec la compétition globale, m’a-t-il dit, mais cruciale dans ce domaine. » Tant que nous n’aurons pas transféré le fardeau des retraites et de la santé des entreprises vers le gouvernement, nous continuerons à endurer des « débâcles comme celle de General Motors » et tant d’autres. Pour lui, il est aussi temps de changer les relations entre le secteur financier et le reste de l’économie. Car après tout « nous avons mis de l’argent dans ces banques, nous devrions nommer des administrateurs dans leurs directions. Nous, le peuple, en tant qu’actionnaires, avons des intérêts qui diffèrent de ceux d’autres types d’actionnaires, car nous n’avons pas les mêmes idées sur la prospérité à long terme ». Par exemple, « plutôt que de courir après des plus-values spéculatives », un administrateur nommé par le public « pourrait accepter des retours sur investissement plus faibles dans le secteur manufacturier où nous pouvons être compétitifs sur le marché global et créer de bons emplois ».

C’est le moment propice à des réflexions audacieuses à gauche, alors que les failles du consensus du libre-marché apparaissent de jour en jour plus éclatantes. Et les idées de M. Geoghegan devraient faire partie du débat. En fait, cet avocat spécialiste du droit du travail pourrait bien être exactement l’homme du moment. C’est un partisan du New Deal non repenti avec un sens vieux style du devoir civique et un intérêt avoué pour Washington. À la différence de beaucoup de ceux qui ont été appelés à la rescousse pour cause de crise économique, il n’a eu aucune faiblesse pour la nouvelle économie dont il devrait s’excuser. Et malgré les histoires dont nous sommes friands concernant la corruption à Chicago, le changement est possible. Les électeurs n’ont qu’à en saisir l’opportunité.

Thomas Frank

Wall Street Journal, 7 janvier 2009

Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Ses livres paraissent en français aux éditions Agone : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018 ; Pourquoi les pauvres votent à droite, [2008], 2013 ; Le Marché de droit divin, 2003.

Notes

[1] Thomas Geoghegan, Which Side Are You On ? Trying to Be for Labor When It’s Flat on Its Back, Plume, 1992. [nde]

[2] Ce qu’on appelle « Social security » aux États-Unis [nde]