Durant des décennies, les Républicains firent de la politique avec une seule idée en tête : consolider les fondations du parti conservateur et démolir les institutions et les mouvements alignés sur le parti opposé. « Pas un rond pour la gauche » fut leur slogan fétiche; sous cette banderole, ils s’attaquèrent aux syndicats et aux juristes, et ils essayèrent de couper les liens entre l’industrie du lobbying et le parti démocrate. Ajoutez à cela leur vieux rêve de privatiser la sécurité sociale, qui confierait nos vieux tant aimés à Wall Street en lieu et place des fonctionnaires de Washington. Ou encore leur acharnement à démontrer, au moyen d’une politique délibérément déplorable, que le gouvernement est incapable de fournir les services les plus élémentaires.

Que toutes ces stratégies s’avèrent avoir des conséquences désastreuses n’y changa rien : leur objectif visait à utiliser le pouvoir de l’État pour assurer une victoire durable aux idées de la droite.

Ce type de stratégie est plutôt rare sur le front politique opposé. Durant la plus grande partie de ma vie, les leaders démocrates les plus en vue se sont plutôt évertués à brader le libéralisme au profit d’un avantage tactique immédiat. Considéré par beaucoup comme un génie en matière de stratégie politique, l’ancien président Bill Clinton semblait agir en libéral traditionnel au début de sa carrière. Mais ce qui a finalement défini sa présidence fut son époustouflante flexibilité sur les principes. Son innovation la plus marquante fut l’invention du centrisme, soit un accord de fond entre son gouvernement et la droite ; son discours le plus célèbre décréta la fin de l’« ère du big government », son avancée tactique la plus conséquente fut la consolidation du consensus sur la déréglementation et la liberté du commerce, et un grand nombre de ses positions les plus audacieuses furent adoptées à l’encontre son propre parti.

Les résultats ne furent pas bien jolis, ni pour les Démocrates, ni pour la Nation.

Pourtant, les Conservateurs ont toujours redouté le jour où les Démocrates se rendraient compte (ou redécouvriraient) qu’il y a un cercle politique vertueux entre la mise en œuvre de réformes économiques de gauche et la construction du mouvement libéral. L’expression type de cette crainte tient dans une célèbre note politique que Bill Kristol rédigea en 1993, alors qu’il venait d’entamer sa carrière de stratège politique, et que l’administration Clinton se préparait à introduire un projet de couverture santé nationale.

« Ce projet ne devrait pas être amendé mais effacé » prêchait M. Kristol au Parti Conservateur. Et pas seulement parce que le plan de M. Clinton servait une politique néfaste (selon l’avis de Monsieur Kristol), mais « parce que celui-ci assurerait au parti qui dépense et règlemente, les Démocrates, la réputation de défenseur généreux des intérêts de la classe moyenne. »

L’historien Rick Perlstein suggère que cette note de service est « un élément clé pour comprendre la politique américaine moderne », parce qu’elle révèle une crainte conservatrice fondamentale: « si les démocrates réussissent à redistribuer le pouvoir économique, on est foutu. »

Durant les années Clinton, bien sûr, ce sont les Républicains qui ont marqué des points. Selon M. Perlstein, l’échec des Démocrates à concrétiser une couverture santé (ce qui est différent de se contenter de la proposer) joua un rôle très important dans la révolution républicaine de 1994. Quant aux réalisations du « parti des gens » pendant les premiers mois de l’ère Clinton, qu’ont-ils apporté aux Américains moyens ? Une grande rasade de NAFTA[1]. Miam miam.

Quatorze ans plus tard, on en est au même point du débat démocratique, avec un président qui promet une proposition de réforme des soins de santé. Et tel un coucou sortant de l’horloge, un nouveau chœur reprend plein d’ardeur le vieux refrain de Monsieur Epstein: « Faire obstacle au plan santé d’Obama est crucial pour la survie du Parti Conservateur » proclame le titre d’un article posté sur un blog en novembre par Michael F. Cannon, le directeur libertarien du Cato Institute of Health Policy Studies. Son raisonnement, relayé sur d’autres sites, est très semblable à celui formulé par M. Kristol en 1993. Les électeurs de la classe moyenne seraient si résolument attachés à tout programme santé d’envergure que cela ébranlerait les plaques tectoniques de l’équilibre politique du pays. C’est pourquoi un tel programme doit impérativement être bloqué.

Le libéral que je suis soutiens la réforme des soins de santé pour ses seuls mérites. Mon sang libéral ne fait qu’un tour quand je lis par exemple que, dans ce pays, la moitié des gens en faillite personnelle le sont pour cause de frais médicaux. Et mon âme libérale est soulagée à l’idée qu’une énorme majorité de mes concitoyens se rallie à l’essentiel de mes idées sur le sujet.

Mais ce qui me réconforte le plus, c’est de penser que le cauchemar de défaite définitive des conservateurs pourrait devenir une réalité pour peu que les Démocrates fassent le bon choix. Non, la réforme des soins de santé n’est pas une stratégie plus diabolique que, disons, le K Street Project[2]. Cela suppose seulement le choix de la ligne politique la plus droite : un gouvernement efficace prenant des mesures pour soigner une vieille blessure purulente. Mais si, ce faisant, M. Obama réduit par la même occasion à néant des décennies de propagande conservatrice, c’est autant de gagné pour nous tous.

Thomas Frank

Wall Street Journal, 3 décembre 2008

Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Ses livres paraissent en français aux éditions Agone : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018 ; Pourquoi les pauvres votent à droite, [2008], 2013 ; Le Marché de droit divin, 2003.

Notes

[1] NAFTA (ALENA en français), accords de libre échange entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique.

[2] K Street Project est une initiative née il y a près d’une décennie dans le but de réduire, voire d’éliminer la présence des Démocrates dans les firmes de lobbying, traditionnellement regroupées autour de K Street dans le centre de Washington.