Mais il est aussi possible que, pour une fois, les électeurs se soient déterminés en fonction des vrais enjeux et aient tranché sans équivoque sur les questions économiques des dernières décennies. Peut-être que nous désirons vraiment une assurance maladie universelle, ainsi que des mesures visant à mieux répartir les richesses ; peut-être même que nous souhaitons voir la représentation syndicale facilitée sur le lieu de travail, même si de telles idées déplaisent au sommet de la pyramide nationale.

C’est du moins l’impression que j’ai eu la semaine dernière, après avoir rencontré des responsables de l’Union internationale des employés de services[1]. Ils étaient aussi optimistes qu’on peut l’être après avoir investi 450 millions de dollars dans les campagnes électorales de 2008 et orchestré une sensibilisation massive des électeurs, et avoir vu leur candidat triompher.

D’après eux, ce n’est pas un retour au statu quo qui se profile. Andy Stern, le président de l’UEIS, m’a dit « qu’il s’agissait d’une élection tranchée, et sur des sujets d’importance. » Selon lui, « monsieur Obama s’est exprimé sur des sujets que les gens voulaient entendre », ce qui n’était pas le cas des guerres culturelles. Il a ajouté : « Nous avons redéfini le centre. Ce qui est centriste aujourd’hui, c’est la couverture des soins de santé pour tous. »

Parmi les priorités du syndicat, il y a l’« Employee Free Choice Act », un projet de loi connu aussi sous le nom de « card check », qui permettrait aux travailleurs de former un syndicat en signant des cartes d’adhésion, ce qui remplacerait le scrutin secret sur le lieu de travail. Monsieur Obama était l’un des députés qui avaient déposé la dernière version de cette proposition de loi l’année dernière, et il a juré de la promulguer quand il sera enfin voté par le nouveau Congrès.

D’autre part, les lobbies industriels ont dépensé plusieurs millions de dollars pour que le « card check » nuise aux candidats démocrates au Sénat. La stratégie a échoué, et à Washington ils se préparent à la prochaine confrontation, qu’un représentant de la chambre de Commerce a déjà surnommée « Armageddon ».

Vous vous souvenez sans doute que, durant la campagne, le débat autour du « card check » était censé porter sur une question de principe, de démocratie, sur le caractère sacré du scrutin à bulletin secret. Pourtant, comme je l’ai souligné il y a quelques mois[2], les élections syndicales satisfont rarement aux pré-requis démocratiques les plus élémentaires. La maîtrise organise régulièrement des réunions avec les travailleurs à l’audience captive ; le management menace couramment de fermer boutique si la création d’un syndicat est votée ; les jaunes sont souvent récompensés et les pro-syndicalistes parfois licenciés.

Cela ne vous surprendra donc pas d’apprendre que le souci principal des opposants au « card check », ce n’est pas la démocratie. C’est plutôt les syndicats eux-mêmes. Changer les règles permettrait de faciliter leur organisation. Car en gros, plus de syndicats cela signifie de plus hauts salaires, des prestations sociales plus importantes, leur mot à dire pour les travailleurs dans l’entreprise, et plein d’autres trucs horribles. Si les employés de Wal-Mart forment un syndicat, il y a beaucoup à parier qu’ils ne continueront pas à travailler après le pointage de sortie.

Le « card check», c’est une question de pouvoir. Le pouvoir est aux mains de la direction, pas des travailleurs, et le monde des affaires n’a aucun intérêt à ce que cela change. Songez plutôt à ce qu’a dit Lee Scott, chef de la direction à Wal-Mart, lors d’une réunion d’analystes le 28 octobre, quand on l’a interrogé au sujet de l’adoption possible de ce projet de loi : « Ça nous plaît d’être aux commandes de la voiture, et il n’y a que nous qui pourrons tenir le volant. »

Tendez l’oreille aux pleurnicheries des millionnaires. Lors d’une téléconférence sur le « card check » le 17 octobre, Bernie Marcus, co-fondateur et ancien PDG de Home Depot[3], a geint : « C’est la fin d’une civilisation. C’est comme ça qu’une civilisation disparaît. Je siège ici en tant que vieux sage, je vois tout cela arriver, et je n’arrive pas à y croire. »

M. Marcus sert un scénario catastrophe à ses visiteurs, avec des syndicats se jetant sur ce qu’il appelle « les fruits des branches les plus basses », et continuant à rassembler des travailleurs d’une industrie à l’autre. Il avait pourtant averti les PDG de tout le pays, sans que ceux-ci n’aient à ce jour pris les armes. « C’est la chose la plus grave qui soit jamais arrivée à leurs entreprises. Et ils restent sans réagir, ils ne contre-attaquent pas. Les combattants de l’ancien temps n’existent plus. »

Mais dans la lutte des classes, comme dans les affaires, il y a toujours moyen de motiver les jaunes. « Si un détaillant ne s’est pas engagé dans tout ça, s’il n’a pas investi d’argent dans cette élection ni soutenu Norm Coleman et ces autres types », dit monsieur Marcus, se référant apparemment à des sénateurs républicains plongés dans d’âpres luttes pour leur réélection, alors ce commerçant « devrait se prendre une balle et être viré de son foutu boulot . » Monsieur Marcus grogne mais il n’aboie pas. Il est la voix d’une classe d’affaires qui redécouvre sa ferveur ancestrale pour la lutte. Les libéraux devraient en tenir compte. S’ils pensaient que la campagne « Harry et Louise »[4] qui a coulé la réforme des soins de santé de Hilary Clinton était crapuleuse, il faut qu’ils sachent qu’ils n’ont encore rien vu.

Thomas Frank

Wall Street Journal, 19 novembre 2008

Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Ses livres paraissent en français aux éditions Agone : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018 ; Pourquoi les pauvres votent à droite, [2008], 2013 ; Le Marché de droit divin, 2003.

Notes

[1] SEIU : syndicat nord américain (1,8 million de salariés au Canada et aux États Unis) principalement implanté chez les personnels de santé, les employés des services publics et le personnel de service (source : Wikipedia).

[2] Voir la chronique du 3 septembre 2008.

[3] Depot Home est une entreprise de distribution américaine pour l’équipement de la maison (source : Wikipedia).

[4] Série de spots publicitaires ayant contribué à discréditer la réforme de la sécurité sociale proposée par Hillary Clinton.