En plus de ces tueries, la guerre provoqua le renversement de plusieurs monarchies et l’affaiblissement de l’Empire britannique, ce qui mit un terme au monde du XIXe siècle. La paix qui suivit fut aussi bâclée que la guerre. Les communistes l’emportèrent en Russie, les fascistes en Italie et en Allemagne, et inévitablement, pour couronner le tout, une seconde guerre reprit sur les champs de bataille de la première.

Ce qui m’a toujours fasciné au sujet de la Première Guerre Mondiale, ce sont les changements radicaux que ce gâchis titanesque provoqua dans la façon de penser des populations de langue anglaise. Il pulvérisa les certitudes morales qui avaient consolidé la classe moyenne. Les dirigeants se révélaient incapables de gouverner, et les oppositions de résister ; le patriotisme lui-même semblait tout juste capable de désigner les cimetières béants d’Ypres et de Verdun.

Dans La Grande Guerre et la mémoire moderne [1], seul compte-rendu valable de l’impact culturel de la guerre, l’historien de la littérature Paul Fussell écrit : « La guerre renversa l’idée de progrès. » Les hommes ne pouvaient plus envisager l’histoire comme un flux stable et continu d’améliorations successives. Désormais, il n’y aurait plus d’autorité politique, religieuse ou familiale en mesure d’exercer un pouvoir incontestable sur la grande chaîne humaine. En outre, la guerre éradiqua du langage les derniers euphémismes hérités de la tradition chevaleresque. En 1914, d’après M. Fussell, « chacun savait ce qu’était la Gloire, et ce que signifiait l’Honneur ». En 1920 par contre, Ezra Pound, dans un poème illustre, usait d’autres termes pour dénoncer la civilisation qui avait légitimé la guerre :

Il en mourut des milliers Et parmi eux les meilleurs Pour une vieille salope édentée Pour une civilisation sabotée.[2]

En 1930, Macmillan fut en mesure de publier un livre qui s’intitulait tout simplement « Les gaffes colossales de la guerre », une histoire de 1914-1918 composée exclusivement d’erreurs stratégiques, répertoriées selon les nationalités, avec des remarques sarcastiques insérées aux passages pertinents. En 1936, une commission du Sénat menant une enquête sur des fabricants d’armes fut capable d’insinuer que les États-Unis avaient été entraînés dans la guerre sous l’ascendant d’entreprises qui s’étaient mises d’accord pour en tirer profit.

Pour les Occidentaux, la Première Guerre Mondiale représenta une immense désillusion ; elle sonna l’heure où l’orthodoxie s’écroula, où les dirigeants faillirent, où les croyances d’existences entières furent réduites à néant. Ce n’était certes pas la première fois, mais la destruction fut si complète en 1918 qu’elle établit le modèle culturel des innombrables désenchantements à venir.

Aujourd’hui, alors que nous connaissons des catastrophes bien moindres, nos dirigeants politiques et économiques sont à nouveau sur la sellette pour leur incompétence stratégique et leur gloutonnerie suicidaire, et les gaffes colossales d’il y a 90 ans reviennent au cœur de l’actualité.

Il y a toutefois une différence notoire, car on avait vraiment le sentiment que de nombreuses personnes qui connurent la Grande Guerre avaient des illusions à perdre et des croyances à rejeter. À notre époque en revanche, la classe gouvernante a si parfaitement assimilé un cynisme de bas étage que le désenchantement est déjà omniprésent, incorporé à l’orthodoxie elle-même. Après tout, ce qui a caractérisé la période conservatrice récente, c’était son attitude corrosive à l’égard de l’Etat, et l’expression criarde de son dégoût pour les médias.

En ce qui concerne l’engeance des banquiers et des propagandistes qui incarnaient jusque récemment l’orthodoxie économique, ils n’ont pas plus de candeur ni de tenue. Même s’ils ne pourront jamais s’élever au niveau d’Ezra Pound, ils en reviennent presque naturellement à un mépris sarcastique pour la réforme et pour la probabilité même d’un gouvernement, dont ils présument qu’il nous mènera aussi sûrement à la catastrophe que l’ont fait les généraux britanniques de 1916.

La hantise de la traîtrise présente durant la Grande Guerre a également changé de ton. Durant la Première Guerre mondiale, les soupçons s’abattaient systématiquement sur les gens du bas de l’échelle sociale : les nouveaux émigrants, les socialistes et les syndicats radicaux. Aujourd’hui, on prétend que c’est l’élite qui constitue la menace la plus importante, avec ses professeurs de collèges multiculturalistes et ses libéraux aguicheurs, qui semblent perpétuellement vouloir faire la lecture de leurs droits aux terroristes.

Un cynisme de cet ordre est à la portée de tous dans n’importe quelle bande dessinée, et c’est lui qui nous a poussés au désastre. Le désenchantement, c’est quelque chose de très différent, et de potentiellement très productif. La nation d’aujourd’hui est écœurée par son propre cynisme. C’est l’heure d’avoir un peu de cran.

Thomas Frank

Wall Street Journal, 12 novembre 2008

Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Ses livres paraissent en français aux éditions Agone : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018 ; Pourquoi les pauvres votent à droite, [2008], 2013 ; Le Marché de droit divin, 2003.

Notes

[1] Paul Fussell, Great War and Modern History, Oxford University Press, 1975.

[2] Ezra Pound, « Hugh Selwyn Mauberley », 1920.