Et qui donc les persécute? Eh bien, pour commencer, les médias dominants qui, du haut de leurs nobles perchoirs de New York et de Washington, se gaussent de leurs mœurs du pays profond dépourvues de fioritures. Puis les universitaires avec leur rhétorique sophistiquée et leur incommensurable mépris pour le rouge blanc bleu. Et enfin, l’ACLU[1] avec ses guerres incessantes contre les monuments dédiés aux dix commandements et contre les scènes de la nativité.

Et pour finir, il y a la « culture ». Qui est la cible de toutes les blagues à la télé? Les balourds d’Américains moyens. Que ce soit dans les sitcoms, les superproductions hollywoodiennes ou les pubs, on leur manque de respect de mille et une façons. Avec une minutie fantastique, les best-sellers conservateurs rappellent aux citoyens ordinaires les calomnies et les outrages dont le monde entier les accable.

Appliquez cette façon de penser à la politique et le moindre élément de discussion rompt les amarres de la réalité et dérive vers une métaconversation interminable sur qui manque de respect à qui.

La semaine passée j’évoquais Joe le Plombier, citoyen moyen de l’Ohio, dont le dégoût pour le projet fiscal de Barack Obama était devenu, en ces derniers jours de campagne présidentielle 2008, l’ingrédient de base des discours de John MacCain. Ce que j’ai oublié d’évoquer, ce sont les nuages lourds de reproches culturels qui s’amoncellent souvent quand les Conservateurs évoquent le modeste prolétaire de Buckeye.

Il ne suffit visiblement pas de tomber d’accord avec le Plombier au sujet des impôts; il faut de surcroît se lamenter du portrait grossier tiré de Joe par la pègre médiatique, qui alla jusqu’à contrôler sa licence de plombier lorsqu’il devint un soutien de campagne. À ce point scandaleux pour certains bloggers qu’ils parlèrent du « martyr » de Joe. John Kass, chroniqueur au Chicago Tribune, qualifia le traitement réservé à Joe de décapitation, et parla de la tête tranchée du plombier plantée sur une « pique médiatique ». Tito le Maçon, le second prolétaire coté en bourse, acquit quant à lui ses galons non pas tant par ses états d’âme sur les impôts que par la façon dont il fit front à une foule de reporters lors d’un meeting en Virginie, lorsqu’il leur demanda: « Pourquoi nom de Dieu en voulez-vous tant à Joe le Plombier? »

Sarah Palin, qui utilise volontiers une version censurée de la réplique de Tito dans ses discours, a fait de la persécution de l’Américain moyen par l’élite une affaire personnelle. La semaine dernière, lors d’un meeting en Pennsylvanie, elle a apostrophé un « Bill le Mécanicien » dans la foule et lui a lancé: “Je dois vous avertir que la presse sait à présent qui vous êtes. Vous feriez bien de vous planquer, Bill le Mécanicien. » A l’occasion de son fameux discours à la convention républicaine de Saint-Paul, elle affirma que les Démocrates méprisaient les édiles des petites villes de province, et fit remarquer que le fait de ne pas être un membre en bonne et due forme de l’élite de Washington exposait une personne à d’injustes critiques de la part de « certains dans les médias. »

Et pour faire bonne mesure, les partisans de Mme Palin prétendent qu’en défendant les victimes de l’élitisme, elle est elle-même devenue la victime… de ce même élitisme, et s’est transformée en un exemple vivant de cette persécution de l’Américain moyen qu’elle a fait profession de déplorer. Bien entendu, c’est encore mieux dit par Rush Limbaugh[2]. L’homme au microphone d’or s’exprimait ainsi le 2 octobre: « La propagande médiatique vous dit que Sarah Palin n’est pas qualifiée pour être vice-présidente. Elle vous dit qu’elle est débile. » Puis le ton devenait populiste: « Ces attaques contre le gouverneur Palin sont des attaques contre moi et contre vous. Ils s’en prennent à chaque citoyen qui vit hors de la capitale, de l’axe New York–Washington, et qui ne fait pas partie de leur cercle d’amis élitistes, qui incarnent seuls d’après eux ce que ce pays a de grand. »

Toutes ces attaques qui s’accumulent contre le bon peuple des confins de Washington et toujours aucune violence physique à se mettre sous la dent. Le besoin d’un tel événement se faisant sentir, la semaine dernière en Pennsylvanie, une militante républicaine fit un pas de plus en révélant au monde le stigmate de la persécution de l’Amérique profonde. Elle déclara à la police de Pittsburgh avoir été dévalisée et battue par un mystérieux grand Noir qui, en découvrant sa filiation républicaine, lui grava un « B » inversé sur la joue. « B » comme dans le nom de Barack Obama, ce persécuteur des Joe ordinaires de tous lieux. Dès le lendemain, bien évidemment la victime se rétracta et l’affaire fit long feu.

Il est fort possible que cette apparemment maladroite affaire d’automutilation soit plus lourde de sens. Peut-être qu’avec ce grotesque « B » inversé, nous arrivons à la conclusion irréelle de cet interminable mélo de la persécution. À l’extérieur du théâtre, les choses tournent au vinaigre au centre-ville. Les Américains moyens semblent se ruer vers la sortie. Et le rideau de tomber sur un mouvement qui rêva un jour de majorités éternelles, et qui à présent se fiche son propre poing dans la figure.

Thomas Frank

Wall Street Journal, 29 octobre 2008

Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Ses livres paraissent en français aux éditions Agone : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018 ; Pourquoi les pauvres votent à droite, [2008], 2013 ; Le Marché de droit divin, 2003.

Notes

[1] American Civil Liberties Union: ligue américaine des droits de l’homme située à New York et vouée à la protection et l’extension des libertés constitutionnelles. Ce mouvement fait régulièrement des démarches en justice pour préserver les libertés de culte et favoriser la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

[2] Rush Limbaugh est l’un des animateurs radio les plus écoutés des Etats Unis; c’est aussi l’un des membres les plus connus de la droite américaine.