Mais c’était oublier les extraordinaires capacités d’évitement de nos conservateurs. Il s’agit après tout d’un mouvement qui a pour habitude de faire passer ses vieilles idoles pour des traîtres dès lors que leur popularité a disparu et qui rejette toute responsabilité sur… eh bien sur à peu près tout puisque le conservatisme n’a prétendument jamais été vraiment aux commandes. Prenons par exemple le remarquable discours de Mitt Romney lors de la convention républicaine, il y a de cela quelques semaines, et par lequel il lance les troupes du parti à l’assaut de Washington – ville que son parti contrôle plus ou moins depuis près de trois décennies – en dressant la liste des différentes institutions de l’endroit qu’il qualifie de « libérales ! ».

Considérons également la manière dont les représentants républicains à la Chambre ont torpillé, il y a quelques jours, le vote du plan de renflouement de Wall Street. Cette stratégie a assurément pour principal motif le souci de ne pas porter la responsabilité de cette mesure impopulaire. Pourtant, la raison invoquée, destinée sans doute à convaincre les gamins, fut que Nancy Pelosi leur avait mal parlé.

En matière économique, la stratégie classique pour éviter d’assumer toute responsabilité est encore plus simple. Quand le libre marché s’effondre, il suffit de trouver une institution fédérale pas trop loin du naufrage et de lui faire porter le chapeau. C’est ainsi qu’on peut entendre à droite que le désastre de Wall Street n’est pas le fruit du travail de personnalités aux motivations financières effrénées mais de Fannie Mae et Freddie Mac, entreprises subventionnées par le gouvernement et partiellement libérées des contraintes du marché, et donc, par nécessité théorique, seules coupables du fiasco.

Indubitablement, Freddie et Fannie ont favorisé la névrose des subprimes, mais aux yeux de certains conservateurs ils sont quasiment les seuls méchants de cette histoire méritant d’être évoqués. La litanie est la suivante : Fannie et Freddie rachetaient des hypothèques essentiellement pour des raisons politiques (libérales, bien entendu). Ainsi les fournisseurs d’hypothèque furent-ils contraints de les distribuer un peu comme des bonbons. Si les contraintes du marché s’étaient imposées, les prêts auraient indubitablement été distribués avec une rigueur et une austérité à faire blêmir Calvin lui-même.

J’ai récemment demandé à Bill Black, professeur d’économie et de droit à l’université du Missouri et spécialiste de la débâcle du secteur de l’emprunt et de l’épargne dans les années 1980, ce qu’il pensait de la énième tentative de faire retomber la responsabilité de cette faillite sur d’autres. Selon lui, en dépit de toutes leurs erreurs, Freddie et Fannie ne sont pas à l’origine des emprunts véreux en question et cette affaire désastreuse est la conséquence du comportement d’entreprises privées et très peu surveillées, toutes motivées par la logique classique de la bulle : faire du fric et vite !

La plupart des erreurs pour lesquelles nous payons aujourd’hui, dit encore Bill Black, sont dues à « quatre entités qui, selon la théorie économique conservatrice, auraient dû exercer efficacement la discipline de marché : les évaluateurs, les émetteurs d’hypothèques, les agences de notation et les banques d’investissement qui pratiquaient la titrisation des actions fondées sur le crédit immobilier ». Au lieu de « discipliner » les marchés, ces acteurs économiques privés « se sont conduits comme les quatre cavaliers de l’Apocalypse financière, favorisant la fraude comptable et gonflant la bulle immobilière ». Pour Bill Black, ce sont eux qui ont « transformé une simple crise en catastrophe ».

Mais la vérité n’est d’aucune utilité pour un conservateur mis au pied du mur. Il préfère, et de loin, les fables sur lesquelles s’est fondé son mouvement. Ainsi, une fois ce premier mensonge lancé, nous apprenons de la bouche d’autres conservateurs que ce sont les petites gens ayant emprunté à risque qu’il faut montrer du doigt ; et qu’en acceptant des prêts qu’ils ne pouvaient assurément pas rembourser ces mauvais emprunteurs nous ont tous ruiné.

Il est impossible d’évaluer le nombre de gens qui ont emprunté en sachant pertinemment qu’ils ne pourraient pas rembourser, mais si on en croit le rapport 2007 de la Mortgage Bankers Association, le FBI estimait que « 80 % de toutes les pertes frauduleuses observées étaient le fait de délits motivés par le profit et qu’elles impliquaient des professionnels de la finance ». C’est-à-dire les prêteurs et non les emprunteurs.

Imaginez un peu les qualités d’imagination que cette théorie de l’emprunteur malveillant et de Wall Street « en victime » réclame de la part des conservateurs. Regardez : tous ces gens non-solvables se sont rassemblés et ont contraint les banques d’investissement à transformer les crédits immobiliers à risques en paquets d’obligations en grande partie fondées sur l’endettement ; puis ils se sont ingéniés à faire acheter à toutes sortes de fonds de pension, fonds spéculatifs et institutions financières ces produits véreux ; enfin, pour faire bonne mesure, ces propriétaires vindicatifs ont persuadé les agences de notations boursières de mésestimer les risques associés à ces obligations.

Imaginez un peu ce que ce scénario incroyable, s’il était vrai, peut signifier pour le capitalisme lui-même. Ce système économique, admiré de tous, domine aujourd’hui le globe, dicte les prix à la hausse ou à la baisse, oblige des nations entières à changer leur système pour se plier à ses quatre volontés. Il est pourtant si fragile que, lorsqu’il se trouve contesté par les membres les plus humbles de la société et une poignée d’activistes locaux, il s’effondre, tout simplement. Dieu merci, les Soviétiques ne s’en sont jamais doutés.

Thomas Frank

Wall Street Journal, 1er octobre 2008

Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Ses livres paraissent en français aux éditions Agone : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018 ; Pourquoi les pauvres votent à droite, [2008], 2013 ; Le Marché de droit divin, 2003.