Peut-on se défaire tout à fait d’un tel biais quand un passé très proche pèse sur presque chacun de nos combats contemporains ? L’interprétation du règne de Louis XI est nécessairement moins explosive pour le lecteur d’aujourd’hui, à plus forte raison s’il est politiquement actif, que l’analyse de l’histoire du communisme, le rappel de l’incinération de populations civiles par des armes nucléaires ou l’identification des forces sociales qui appuyèrent la montée du fascisme. C’est encore plus vrai quand l’ordre en place provoque un peu partout son lot de révoltes et ne peut pas encore reléguer au rang de contes poussiéreux les chapitres récents d’une histoire qui a vu des peuples renverser l’irréversible. Leurs espoirs furent parfois déçus, détruits, décapités (cette histoire-ci est connue), mais parfois aussi récompensés (et celle-là l’est de moins en moins). L’humanité ne fut pas toujours impuissante et désarmée quand elle ambitionna de changer de destin. Pour le dire autrement, nous ne sommes jamais « condamnés à vivre dans le monde où nous vivons 1 ».

La chose n’allait plus de soi en 1994 lorsque Hobsbawm publia The Age of Extremes. Et moins encore l’année suivante quand, sous les auspices de la fondation Saint-Simon qu’il avait fondée, François Furet fit paraître en France Le Passé d’une illusion. Dans l’esprit de cet ancien communiste qui, de son propre aveu, avait été un laudateur de Staline avant de finir libéral bon teint, il s’agissait bien évidemment d’exorciser l’« illusion » d’une société postcapitaliste. Furet entendait en purger le pays, un peu comme deux décennies plus tôt il avait entrepris de démystifier la Révolution française. Son succès d’alors fut d’autant plus remarqué que le bicentenaire de 1789 coïncida avec la chute du mur de Berlin. L’historien communiste Albert Mathiez ayant décrit en Lénine « un Robespierre qui a réussi », et nul n’ignorant que les bolcheviks s’étaient inspirés des Jacobins, la même pelletée de terre servirait à recouvrir les deux utopies. Oui, mais pour combien de temps ?

Vingt-cinq ans plus tard, les corps ont bougé. The Age of Extremes fut publié alors que le « nouvel ordre mondial », néolibéral et sous commandement américain, effaçait toutes les frontières. Terrestres : l’Otan intervint loin de sa zone d’intervention supposée, en Yougoslavie puis en Afghanistan. Politiques : la gauche de gouvernement ayant achevé sa conversion au capitalisme, elle devint le deuxième parti des milieux d’affaires, voire le premier, avec Mitterrand, Clinton, Blair, Schröder comme appariteurs des noces. La satisfaction présomptueuse résumait à cette époque le sentiment des gouvernants. Le ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine exposait en août 1997 aux ambassadeurs de France une analyse géopolitique très largement partagée : « Un des phénomènes les plus marquants depuis la fin du monde bipolaire est l’extension progressive à toute la planète de la conception occidentale de la démocratie, du marché et des médias. » La plupart des meilleurs commentateurs du moment le pensaient aussi. « Malgré les déchirures qu’elle provoque, la nouvelle révolution industrielle diffuse sur la planète, en cette fin de siècle, un sentiment général d’optimisme », écrivait par exemple le journaliste économique Erik Izraelewicz, futur directeur du Monde. Il ajoutait : « En alimentant la croissance mondiale, la montée en puissance de l’Asie est un stimulant pour les pays industriels. Plutôt que de s’inquiéter des emplois qui y partent, les pays riches devraient plutôt se réjouir de l’arrivée sur le marché mondial de ces nombreux prétendants et de la dynamique qu’elle donne à l’économie mondiale 2. »

Quelques mois après ces analyses qui mêlaient soulagement et sérénité devant l’impasse écologique qui déjà obérait l’horizon, une crise financière éclate. En Asie du Sud-Est, en Amérique latine, elle ébranle la « mondialisation heureuse ». Elle ravage aussi la Russie postsoviétique, qui découvre très vite que le capitalisme ne signifie pas seulement l’existence de magasins pleins mais aussi l’impossibilité d’y consommer sans moyens. Le choc économique et financier ne fait qu’annoncer celui, encore plus redoutable, qui interviendra dix ans plus tard, en 2007-2008. Cette fois, l’épicentre de la crise se situe aux États-Unis puis en Europe. Et ses répliques politiques défient le modèle social dont, selon Furet ou Fukuyama, la chute du Mur valait consécration définitive. Pour les libéraux, les lampions de la fin des utopies et de l’éternité de la démocratie libérale sont éteints. Les embarras de l’histoire reprennent.

Tout cela, Hobsbawm l’entrevoit il y a un quart de siècle. Probablement saisi par l’éclatement sanglant de la Yougoslavie, souvent sur une base ethnique, il annonce dans ce livre : « La chute des régimes communistes, entre l’Istrie et Vladivostok, n’a pas seulement produit une immense zone d’incertitude politique, d’instabilité, de chaos et de guerre civile : elle a aussi détruit le système international qui stabilisait les relations internationales depuis une quarantaine d’années. » Il résumera plus tard le sens profond de ce nouvel ordre mondial en relevant que l’Otan ne cesse de s’élargir, d’intervenir au-delà de sa zone alors que le pacte de Varsovie, lui, a disparu. Et, peu avant l’invasion de l’Irak à laquelle vont participer la majorité des membres actuels de l’Union européenne, Hobsbawm écrit : « La mégalomanie est la maladie professionnelle des vainqueurs lorsque aucune peur ne les contrôle plus. Or plus personne ne contrôle les États-Unis aujourd’hui 3. »

Personne ne contrôle non plus la bourgeoisie, débarrassée d’un adversaire qui l’inquiétait malgré tout et l’invitait à une certaine retenue. Devenue maître du jeu, elle en abuse. L’instabilité qui caractérise les relations internationales se double alors de colères sociales localisées mais répétées. Et d’autant plus amères qu’elles semblent sans débouché politique dans des démocraties d’apparence où les choix de l’électorat sont fréquemment ignorés, et où ceux qui signent les chèques écrivent aussi les lois.

Pourtant, alors même que déjà une course de vitesse oppose, dans nombre d’États,un durcissement de l’autoritarisme libéral et un nationalisme d’extrême droite, l’option d’un rejet émancipateur du capitalisme paraît hors de portée. L’est-elle davantage qu’au moment où Hobsbawm achevait The Age of Extremes et s’interrogeait sur la persistance étonnante d’un système de domination qui avait plus d’une fois provoqué la dislocation de la société ? En d’autres temps, pas si lointains, quand les peuples ne croyaient plus à un jeu politique dont les dés étaient pipés, quand ils observaient que leurs gouvernements s’étaient dépouillés de leur souveraineté, quand ils réclamaient la mise au pas des banques, quand ils se mobilisaient sans savoir jusqu’où leur colère les porterait, cela suggérait que la gauche était non seulement vivante mais frémissante, à défaut d’être nécessairement victorieuse. Nous en sommes loin. Le socialisme, « le nom de notre désir » – ainsi que le qualifiait un intellectuel américain qui empruntait à Tolstoï une formule que l’écrivain russe avait réservée à Dieu –, semble avoir essuyé une disqualification définitive.

La chose se comprend d’autant mieux qu’elle est sans cesse réactivée. Plus encore peut-être qu’il y a vingt-cinq ans, parler de socialisme au pouvoir fait en effet surgir deux épouvantails opposés. Le premier a les traits des « régimes communistes » immanquablement résumés à la police politique et aux camps de travail soviétiques. Le second a le visage de la social-démocratie, libérale en même temps qu’impériale. « La crise du marxisme n’est pas uniquement celle de sa branche révolutionnaire, signalait déjà Hobsbawm un an avant sa mort, mais aussi celle de sa branche sociale-démocrate 4. »

Ni le spectre de Beria ni celui de Blair ne résument cependant les difficultés que le projet communiste et celui du socialisme démocratique affrontent aujourd’hui. « La mondialisation économique, relevait aussi Hobsbawm, a fini par tuer non seulement le marxisme-léninisme mais aussi le réformisme social-démocrate, c’est-à-dire la capacité de la classe ouvrière à faire pression sur les États-nations 5. » D’autant que désormais ces États-nations peuvent même exciper de leur impuissance. La gauche radicale grecque a pris le pouvoir en 2015, elle a dû rendre les armes quelques mois plus tard. Puis elle a perdu le pouvoir. […]

Le rapport très personnel et passionnel de Hobsbawm au siècle qu’il analyse et au communisme qui en constitua une dimension essentielle transparaît cependant parfois, mais par effraction, au moment où l’historien évoque un autre de ses attachements : « Quand on n’a pas été contemporain des Rolling Stones, peut-on participer à l’ardente ferveur que ce groupe a suscitée au milieu des années 1960 ? Cela demeure obscur tant qu’on n’a pas répondu à cette autre question : jusqu’où la passion actuelle du son ou de l’image ne repose-t-elle pas sur l’identification : ce n’est pas que cette chanson soit admirable, mais “c’est la nôtre” ? »

Eh bien, l’histoire révolutionnaire du XXe siècle fut la sienne. Ses espérances autant que ses connaissances inspirent les jugements qu’il forme. Grand bouquet hétéroclite, son tableau d’honneur réunit Boukharine, Gorbatchev, Roosevelt, « le noble Hô Chi Minh », « le grand général de Gaulle », le Front populaire. Sans oublier l’essentiel, l’Espagne républicaine : « Pour nombre d’entre nous, les survivants, qui avons tous dépassé l’espérance de vie biblique, elle demeure la seule cause politique qui, même avec le recul, paraisse aussi pure et irrésistible qu’en 1936. » Inversement, ni Staline, on s’en doute, ni Mao, ni Castro (qu’il a rencontré), ni Che Guevara « le beau révolutionnaire itinérant », ni les « puristes de l’extrême gauche » n’encombrent son panthéon. Pas davantage, on en est moins surpris, Kennedy, « le président américain le plus surestimé de ce siècle », et Nixon, « la personnalité la plus déplaisante ».

Tout en haut de son tableau, par conséquent, le Front populaire et la guerre d’Espagne. Lorsqu’il évoque la seconde, Hobsbawm souligne qu’« on a peine à se souvenir de ce qu’elle a représenté pour les libéraux et les hommes de gauche ». D’autant que l’attachement de l’auteur à une alliance entre progressistes et marxistes imprègne son analyse du XXe siècle. On sent que le jeune homme qui a vécu l’un de ses moments les plus heureux – militant et amoureux – le 14 juillet 1936 à Paris sur un camion de la SFIO aurait aimé que la période du Front populaire puis celle de la grande alliance contre les puissances de l’Axe se perpétuent. Non pas seulement comme une tactique défensive et provisoire contre le fascisme, mais comme une stratégie ouvrant la voie à une société égalitaire. L’affrontement entre communisme et capitalisme, travailleurs et bourgeoisie aurait alors été progressivement dilué dans une synthèse sociale-démocrate, c’est-à-dire un capitalisme tempéré – ou transformé – par le New Deal, la planification, l’existence de syndicats puissants et, pour les plus riches, des taux d’imposition proches de la confiscation. À l’issue d’une telle recomposition, le débat politique aurait opposé nationalisme et universalisme, obscurantisme et Lumières.

Serge Halimi

Extrait du début de la préface à Eric Hobsbawm, L'Ère des extrêmes. Histoire du court XXe siècle (1914-1991), nouvelle édition, vient de paraître aux éditions Agone.

Notes

1. François Furet, Le Passé d’une illusion, Robert Laffont/Calmann-Lévy, Paris, 1995, p. 575.

2. Erik Izraelewicz, Le Monde qui nous attend, Grasset, 1997, p. 12, 128-129.

3. Eric J. Hobsbawm, Interesting Times. A Twentieth-Century Life, Abacus, 2002, p. 409 [trad. fr., Franc-tireur, Ramsey, 2005].

4. Eric J. Hobsbawm, The Observer, 16 janvier 2011.

5. Eric J. Hobsbawm, « A conversation about Marx, student riots, the New Left, and the Milibands », entretien avec Tristram Hunt, The Observer, 16 janvier 2011.