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  <title>éditions Agone</title>
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  <description>Blog des éditions Agone</description>
  <language>fr</language>
  <pubDate>Thu, 18 Mar 2010 14:45:13 +0100</pubDate>
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    <title>« Rénovation urbaine » et renouvellement social</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2010/03/15/Renovation-urbaine-et-renouvellement-social</link>
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    <pubDate>Tue, 16 Mar 2010 09:28:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>La chronique de Jean-Pierre Garnier</category>
        <category>Classes-sociales</category><category>Gentrification</category><category>Inégalités</category><category>Ville</category>    
    <description>&lt;h4&gt;Détruire ce qui ne peut être ni « réhabilité » ni
« pacifié » et repousser encore les plus pauvres en périphérie, voilà
qui résume le programme d’élargissement de la ségrégation urbaine à l’œuvre en
France sous le nom de « loi Borloo ».&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;De Lille à Marseille en passant par la banlieue parisienne, les
« décideurs » politiques ont décidé de faire table rase de dizaines
de barres ou de tours de HLM dans les quartiers populaires dits
« sensibles ». Une destruction paradoxale au regard de la « crise du
logement » dont chacun s’accorde à reconnaître qu’elle ne cesse de
s’aggraver aux dépens des couches populaires, ne serait-ce qu’en raison du
nombre dérisoire de logements sociaux construits par rapport à la demande.
Reste à savoir s’il faut continuer plus longtemps à prendre au pied de la
lettre, comme se plaisent à le faire maints sociologues, géographes ou
économistes urbains, les raisons ou les intentions officiellement affichées.
Car, pour peu qu’on considère ces dernières pour ce qu’elles sont, à savoir un
discours de légitimation servi à l’« opinion publique » pour
dissimuler des finalités dont le dévoilement pourrait l’indigner, le
« paradoxe » que les chercheurs croient déceler recèle, tout bien
considéré, une indéniable logique. Une logique de classe, pour être plus
précis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Désagréger les « zones urbaines sensibles » (ZUS), c’est ce à quoi
revient, dans l’immédiat, la politique de rénovation mise en route en 2003 sous
le sceau du ministre de la « cohésion sociale » Jean-Louis Borloo. À
quelles fins ? nous le verrons plus loin. Créée pour l’occasion, l’Agence
nationale de la rénovation urbaine (ANRU) a pour fonction de chapeauter, d’ici
2013, la démolition de 250.000 logements sociaux situés dans les 750 et
quelques « zones urbaines sensibles ». En contrepartie, promesse avait été
faite de construire autant de HLM et d’en « réhabiliter » 200.000
autres. Cela pour répondre aux centaines de milliers de personnes mal logées ou
même sans logis, comme en témoignent les records battus par les listes
d’attente pour l’accès à un logement social (1,3 million de demandes, contre un
tiers satisfaites en 2005).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La situation n’avait fait qu’empirer au cours des années récentes avec la
flambée continuelle des loyers dans le parc privé. Le prix de l’immobilier à la
vente a doublé en moyenne depuis 2000, et les loyers ont augmenté de 25 %. Le
résultat est connu : la part du logement dans le budget mensuel des
ménages explose, de 14 % en 1984 à près de 25 % en 2005. Pour un smicard, on en
arrive à 40 % de son budget. Et pourtant, on démolit des immeubles de HLM
encore viables et comportant très souvent de grands logements aux loyers parmi
les plus modestes. Deux caractéristiques qui peuvent mettre sur la voie des
buts réels poursuivis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La « loi Borloo », comme on l’appelle, a certes tout prévu : la
règle serait un logement construit pour un logement détruit. Sauf que, dans le
champ politique, une loi est faite pour être contournée, en particulier s’il
s’agit d’une loi aux allures « sociales », votée à l’initiative d’un
gouvernement de droite qui, de surcroît, s’efforçait par ailleurs d’imposer des
« réformes » destinées à revenir sur la plupart des « droits
acquis » des travailleurs – retraite, santé, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon un rapport de l’Observatoire des zones urbaines sensibles de 2005, les
soixante-deux conventions de rénovation urbaine signées au 1er juillet de la
même année prévoyaient la démolition de 30.044 logements sociaux et la
construction de 27.316. Des chiffres qui prennent plus de sens si l’on tient
compte qu’ils englobent les « PLS », soit une catégorie de logements
sociaux qui n’est pas réservée (pour user d’une litote) aux ménages les plus
modestes. Les « PLS » (prêt locatif social) ne sont pas, en effet,
des logements véritablement « sociaux », au sens revêtu d’ordinaire par
cette épithète bureaucratique et euphémisante. Accessibles, comme les
« PLI » (prêt locatif intermédiaire), à 85 % des ménages, leur loyer
moyen est de 40 % supérieur aux HLM classiques. À l’inverse, les
« PLUS » (prêt locatif à usage social), à loyer un peu plus bas, et
les « PLAI » (prêt locatif aidé d’intégration [sic]), pour les
familles les plus « modestes », c’est-à-dire pauvres, sont considérés
comme de vrais logements sociaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ce qui précède, on pourra facilement déduire qu’il suffit de détruire en
priorité des HLM relevant des catégories « bas de gamme », grands de
préférence, donc abritant des familles nombreuses, en général peu argentées et
en majorité d’origine « immigrée », pour les remplacer par des logements
sociaux « haut de gamme », de taille plus réduite si possible, pour
renouveler profondément la composition sociale des quartiers populaires
étiquetés « difficiles », tout en demeurant en conformité avec la loi. Or,
c’est précisément ce qui semble ressortir d’un rapport plus récent de
l’Observatoire des zones urbaines sensibles (&lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt;, 13 novembre
2007).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon ce document, les démolitions engagées dans le cadre des cent
cinquante-sept projets pluri-annuels déjà signés à la fin de 2006 concernaient
principalement des logements de plus de cinq pièces (48 % des démolitions),
alors que les logements de même taille ne représentaient que 10 % des nouveaux
logements sociaux construits. En outre, ces derniers comportaient
majoritairement (64 %) moins de trois pièces, renforçant le pourcentage de ce
type d’appartements, déjà relativement épargné par les démolitions (25 %). On
aura compris que, même si l’on tient compte de la tendance à la réduction du
nombre d’enfants dans les familles nombreuses, ce sont elles, avant tout, qui
feront les frais du « remodelage des quartiers dégradés ». Et que,
corrélativement, les ménages des « classes moyennes », réduits le plus
souvent à un couple avec un voire, tout au plus, deux enfants, pour qui le
logement au cœur des agglomérations est devenu hors de prix, n’auront pas trop
à souffrir de l’accentuation prévisible des tensions entre l’offre et la
demande de HLM.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes catégories de logements sociaux confondues, la part de ces derniers
dans le total des habitations construites en France est passée de 65 % en 2000
à 41 % en 2006. Ce qui ne signifie pas que leur nombre ait baissé. C’est la
construction de logement privés qui a connu un boom à la suite d’une série de
mesures destinées à encourager l’accession à la propriété (exonérations
fiscales diverses, prêts à taux zéro, TVA à taux réduit, etc.),
« cadeaux » prélevés sur les deniers publics qui sont autant de
manque à gagner pour financer de nouveaux HLM. En retirant les logements
sociaux haut de gamme, le pourcentage du logement social dans la production
totale tombe de 41 % à 23 % en 2006. En effet, les « PLS » sont ceux
qui augmentent le plus : de 10 % des nouveaux logements sociaux en 2000,
leur part est portée à 40 % pour 2009. Et même si l’on prend en compte
l’ensemble de ces derniers, toutes catégories confondues, l’offre de logements
sociaux &lt;em&gt;disponibles&lt;/em&gt; diminue. À cela plusieurs raisons : la vente
de logements sociaux par les bailleurs, la hausse des loyers dans le parc privé
qui incite les locataires à « s’accrocher » à leur appartement en HLM
et… la multiplication des démolitions (doublement entre 2002 et 2005).
Rappelons, à ce propos, que les vrais bénéficiaires de ce vaste programme de
démolition sont les multinationales de la construction, qui ont profité de
l’occasion pour augmenter leurs prix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a une quarantaine d’années, lorsqu’on construisait en série des barres
et des tours de HLM sur le pourtour des villes, le discours des planificateurs
– comme on les appelait à l’époque – fleurait bon la nouvelle utopie urbaine.
L’accès au « confort moderne » pour les familles ouvrières allait
faire éclore une société pacifiée, sans classes et sans conflits. Dans les
« grands ensembles » allaient cohabiter les différentes catégories
sociales autres que bourgeoises, et bientôt les ouvriers, « société de
consommation » aidant, adapteraient leur mode de vie pour adopter celui
des « nouvelles couches moyennes » et se fondre ainsi peu à peu en
leur sein. Mais, comme chacun sait, cette « mixité sociale »
originelle n’eut qu’un temps. Ingénieurs, cadres et techniciens, suivis par les
employés et les ouvriers qualifiés, quittèrent les uns après les autres les
« cités ». N’y demeurèrent que les travailleurs n’ayant pu (ou voulu)
monter dans l’« ascenseur social » avant que celui-ci ne tombe en
panne, bientôt rejoints par une foule de gens venus d’ailleurs, attirés par la
politique dite de regroupement familial mise en place après l’arrêt de
l’importation massive de main-d’œuvre en provenance des ex-colonies, rendue
inutile par des « restructurations industrielles » qui ne faisaient
que préluder, en France comme dans les pays voisins de l’Europe du Nord, à la
désindustrialisation de l’économie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd’hui, on parle du « déclin urbain » de certains
« grands ensembles ». Rebaptisés « quartiers » et pourvus de
qualificatifs plus ou moins stigmatisants (« dégradés », « difficiles
», « sensibles », etc.), ils sont assimilés (dans les médias) à des
ghettos et à des « zones de non-droit » (par la police). Malgré
plusieurs décennies de « politique de la ville », leur image ne s’est
toujours pas améliorée. Aux clichés et aux fantasmes qui continuent à leur être
associés (agressions permanentes, trafic dans les halls d’immeubles, règlements
de comptes entre bandes, « tournantes » – viols collectifs – dans les
caves, etc.), s’ajoute désormais une propension à l’émeute difficile à enrayer.
Convoqués par les autorités de plus en plus désarçonnées, des urbanistes
serviles avancent donc la réponse toute trouvée : faisons table
rase ! Détruisons ce qui ne peut être ni « réhabilité », ni
« requalifié », ni, surtout, « pacifié ». L’« insécurité »
servira de prétexte, comme l’avait fait jadis l’« insalubrité »
lorsqu’il s’agissait de « rénover » les quartiers populaires situés
en centres-ville. Ce n’est donc pas une coïncidence si le vocable de
« rénovation » reprend du service pour désigner cette politique
urbaine éradicatrice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se trouve, néanmoins, que cette dénomination reste fâcheusement connotée
en France. Même si les ressortissants de ce pays ont la réputation (justifiée)
d’avoir la mémoire courte, beaucoup se souviennent d’un slogan qui, dans les
années 1960, faisait rimer « rénovation » et « déportation ».
C’est-à-dire avec l’éviction des habitants « peu solvables » vers des
périphéries plus ou moins lointaines. D’où, pour les pouvoirs publics, la
nécessité de placer la démolition dans une nouvelle perspective, sous le signe
d’un nouvel idéal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ce faire, on fera appel à des sociologues ou des géographes aux ordres
– sans qu’il soit même besoin de leur en donner. Sous le gouvernement
« socialiste » de Lionel Jospin, ils avaient déjà forgé une notion
fourre-tout : le « renouvellement urbain ». En fait, une rénovation
partielle qui n’osait s’avouer comme telle. Sous couvert de
« requalifier » certains espaces ou tissus urbains, ce vocable
servait, en effet, à noyer le poisson d’une &lt;em&gt;gentrification&lt;/em&gt; concertée
dans des opérations de réaménagement mêlant démolition, restauration et
reconstruction, déplacement et relogement de populations. Mais le gouvernement
de droite qui prit la relève se devait d’innover et d’aller plus loin. Il
choisit donc de ressortir la « rénovation » des cartons pour
l’appliquer, cette fois-ci, aux « quartiers » de la périphérie, tout
aussi délabrés et mal famés que ceux qui avaient été rasés au cœur des
agglomérations au moment où ces mêmes quartiers, baptisés « cités »,
étaient édifiés. Toutefois, comme on l’a dit, il importe de masquer la
signification « antisociale » de ce tournant pour le moins abrupt de
la « politique de la ville ». C’est ainsi que, à grand renfort d’articles,
de rapports, de communications, des chercheurs empressés donneront un nouveau
lustre à un vieux concept : la « mixité ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On connaît, pour les avoir entendu (ou lu) seriner d’innombrables fois, les
vertus prêtées à la mixité sociale par une sociologie bien-pensante, que ce
soit à l’échelle d’un immeuble, d’une rue, d’un quartier ou d’une ville :
antidote à l’exclusion et à la ségrégation urbaines, incitation à l’ouverture
sur l’altérité, facteur de convivialité, garant de cohésion sociale, etc. On
connaît aussi les critiques dont cette notion a fait l’objet de la part de
chercheurs moins alignés, aussi bien en raison du flou ou de l’ambiguïté de ses
définitions que du caractère non vérifié voire infirmé par la pratique des
postulats qui la sous-tendent, pour ne rien dire des visées qu’elle sert à
masquer ou à légitimer. Encore qu’il faille bien en dire deux mots puisque ce
sont celles-là mêmes qui inspirent maintenant la « rénovation ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fait, sous la forme du mythe ou de l’incantation, la thématique de la
mixité avait resurgi dès le début des années 1990 à la suite du constat amer,
effectué par les promoteurs de la « politique de la ville », de
l’inutilité des efforts déployés depuis plus d’une dizaine d’années pour
« calmer le jeu dans les banlieues ». Des affrontements mortels entre la
« jeunesse des cités » et les « forces de l’ordre » à
Vaulx-en-Velin, Sartrouville et Mantes-la-Jolie venaient de dissiper les
dernières illusions sur la capacité des habitants assignés à résidence dans les
zones de relégation à être eux-mêmes, comme le voulait une doxa
participationniste et citoyenniste, les « acteurs d’une réintégration
leurs quartiers au reste de la ville », avec l’appui – et sous le contrôle –
des multiples « dispositifs » mis à leur service à cet effet par la
puissance publique. Ce qui était en cause, selon les observateurs diplômés
dépêchés sur le terrain dans la foulée des policiers, c’était
l’« excessive concentration des populations à problèmes ». Après ce
diagnostic, le remède : un « rééquilibrage de la répartition du
logement social sur le territoire ». Autrement dit la dispersion des pauvres
dans l’espace urbain combinée avec l’installation dans les quartiers d’où ils
auront été évincés de couches sociales moins « défavorisées », le tout
placé sous le signe humaniste voire progressiste de la « déségrégation
».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il va de soi que la « concentration » de certaines populations
n’était jugée « excessive » que dans la mesure où celles-ci étaient
pauvres et, sans que cela soit expressément affirmé, « immigrées ». Car,
ainsi que l’ont amplement démontré les sociologues Monique Pinçon-Charlot et
Michel Pinçon, ces « quartiers » dont on déplore la trop grande
homogénéité socio-ethnique apparaissent comme des modèles de « diversité
sociologique », comparé aux « ghettos du gotha » des « beaux
quartiers » ou des « banlieues résidentielles » où la
bourgeoisie préserve jalousement son entre-soi en n’acceptant dans son
voisinage que des gens de sa classe – terme à prendre ici dans son acception
marxienne, mais aussi figurée. La ségrégation voulue des seconds n’a jamais été
perçue comme un facteur de trouble, pas plus d’ailleurs que la ségrégation
subie dans les premiers jusqu’à ce que la précarisation et la paupérisation de
masse qui frappaient leurs habitants ne rendent leur progéniture
« ingérable ». Et que la « métropolisation » fasse de leur lieu
de résidence un espace convoité au point d’y rendre leur présence
indésirable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien que ce thème ne soit pas au centre de notre propos, on ne peut faire
abstraction, en effet, quand on cherche à déceler les enjeux réels de la
politique de « rénovation urbaine » mise en œuvre depuis peu, de la
réorganisation en cours de l’espace urbanisé des grandes agglomérations à une
échelle qualifiée de « métropolitaine » pour bien marquer la volonté
d’inscrire leur développement futur dans un cadre élargi. Rendue indispensable
par la transnationalisation du capital et la concentration qui en découle, dans
et autour de quelques pôles urbains, de tous les éléments stratégiques du
procès de production et de circulation, cette réorganisation spatiale est
également rendue possible grâce aux nouveaux moyens techniques de communication
qui permettront à ces éléments de fonctionner de manière complémentaire et
intégrée en dépit l’allongement des distances physiques. Il s’ensuit que ce
qu’il est convenu d’appeler la « proche banlieue » acquiert, dans
l’esprit des aménageurs… et aussi des promoteurs immobiliers, un statut nouveau
défini par deux impératifs dont l’un conditionne l’autre : la
rentabilisation de territoires « sous-utilisés ou mal utilisés », et leur
« sécurisation » pour en faire des lieux propices une vie urbaine
lisse et aseptisée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans attendre, on anticipe déjà l’avenir souriant sinon radieux promis aux
« quartiers » en puisant à nouveau dans le champ lexical du
« renouvellement urbain ». Ministres et élus municipaux, urbanistes et
chefs de projet, journalistes et publicitaires parleront ainsi à l’unisson de
« renaissance », de « revitalisation », de « régénération ». À
qui s’adressent prioritairement ces discours ? Les termes utilisés
l’indiquent assez bien, qui mettent en évidence l’attractivité de ces
territoires « rénovés » pour les classes moyennes. Certes, ce
processus de « gentrification périphérique » est encore embryonnaire,
mais il s’annonce irréversible, comme l’atteste la « boboïsation »
déjà bien avancée de l’habitat ancien dans certaines communes longtemps
identifiées comme ouvrières. Il ne fait pas de doute, en tout cas, que la
« rénovation », telle qu’elle est conçue et, plus encore, mise en
pratique, vise avant tout l’arrivée massive de locataires ou de
candidats-propriéraires appartenant aux franges inférieures et, si possible,
médianes de la petite bourgeoisie, même si ces néo-citadins tant attendus ne
sont encore que virtuels. Quant aux habitants réels, c’est-à-dire la population
d’origine, beaucoup savent que l’augmentation du prix foncier ou du coût des
loyers qui en découlera les empêchera souvent de demeurer sur place. Les uns
s’y résignent, d’autres résistent, mais rares sont ceux qui restent muets.
Peut-être serait-il temps de les entendre. Il suffit d’aller les voir et de les
écouter. Non pas en tant que sociologues, géographes et autres chercheurs
urbains en quête de terrains d’observation mais comme militants solidaires de
ces habitants qu’on prive une fois de plus du « droit à la ville ».&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Jean-Pierre Garnier&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Texte paru (en espagnol) &lt;em&gt;in Ciudad, Sociedad, Justicia Un enfoque
cultural y espacial, Universidad de Mar el Plata (Argentine)&lt;/em&gt;, 2010.&lt;br /&gt;
——&lt;br /&gt;
Jean-Pierre Garnier a publié aux éditions Agone : &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/contrefeux/uneviolenceeminemmentcontemporaine/&quot;&gt;Une
violence éminemment contemporaine. Essais sur la ville, la petite-bourgeoisie
intellectuelle et l'effacement des classes populaires&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2010) .&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Folie électorale à l’américaine</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2010/03/01/Folie-electorale-a-l-americaine</link>
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    <pubDate>Tue, 09 Mar 2010 17:15:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>Chroniques américaines</category>
        <category>Crise-économique</category><category>Elections</category><category>Etats-Unis</category>    
    <description>&lt;h3&gt;Deux minutes contre deux maladies fondamentales : l’avidité du
capitalisme et le militarisme&lt;/h3&gt;
&lt;h4&gt;Écrites en réponse à l’ambiance électorale qui, aux États-Unis, en pleine
crise économique (celle des subprimes) allaient finalement porter Barak Obama
au pouvoir, ces réflexions valent pour les élections qui ont précédé et (rien
ne nous porte à penser le contraire) pour celles qui suivront. Y compris les
élections régionales en train de fossiliser notre actualité politique.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;En Floride, il y a un homme qui m’écrit depuis des années (dix pages
manuscrites) sans que je ne l’aie jamais rencontré. Il me raconte les
différents métiers qu’il a exercés, vigile, technicien réparateur, etc. Il a
fait toutes sortes de travaux postés, nuit et jour, qui lui permettent à peine
d’entretenir sa famille. Ses lettres ont toujours été pleines de rage, elle
pestent contre notre système capitaliste qui ne garantit pas aux travailleurs
« la vie, la liberté, la recherche du bonheur »&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/03/01/#pnote-489019-1&quot; id=&quot;rev-pnote-489019-1&quot; name=&quot;rev-pnote-489019-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Aujourd’hui justement, j’ai reçu une lettre
de lui. Heureusement, elle n’était pas manuscrite, maintenant il se sert
d’Internet : « Voila, aujourd’hui je vous écris parce que ce pays est
pris dans une situation désastreuse que je ne peux pas accepter, je dois dire
quelque chose là-dessus. Je suis vraiment furieux de cette crise des crédits.
Ça me fout en l’air que la majorité des Américains doivent passer leur vie dans
une situation d’endettement perpétuel, et que tant d’entre eux soient en train
d’être ensevelis sous ce poids. Putain, ça me fout en l’air. Aujourd’hui j’ai
travaillé comme vigile et mon boulot était de surveiller une maison qui a été
saisie et sera vendue aux enchères. Ils ont ouvert la maison aux visiteurs, et
moi j’étais là pour monter la garde pendant la visite. Dans le même quartier,
il y avait trois autres vigiles qui faisaient la même chose dans trois autres
maisons. Pendant les moments creux, je m’asseyais et je me demandais qui
étaient ces gens qui avaient été expulsés, et où ils étaient
maintenant. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce même jour où j’ai reçu cette lettre, le &lt;em&gt;Boston Globe&lt;/em&gt; a publié un
article intitulé « Des milliers de maisons saisies dans le Massachusetts
en 2007 ». Le sous-titre disait : « On a réquisitionné 7 563
maisons, presque le triple de 2006. » Quelques soirs plus tôt, CBS avait
déclaré que 750 000 personnes infirmes attendaient depuis des années leurs
allocations de prévoyance sociale parce que le système était insuffisamment
financé et qu’il n’y avait pas assez de personnel pour traiter toutes les
requêtes, même les plus graves.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce genre d’histoire est rapporté par les médias, mais elles disparaissent
instantanément. Ce qui ne disparaît pas, ce qui occupe la presse jour après
jour, impossible de l’ignorer, c’est la frénésie électorale. Ça, ça passionne
le pays tous les quatre ans parce que nous sommes éduqués pour croire que voter
est fondamental pour déterminer notre destin ; que l’acte le plus
important qu’un citoyen puisse accomplir, c’est de se rendre aux urnes pour
choisir une des deux médiocrités qui ont déjà été choisies pour nous. C’est un
test à choix multiples tellement limité, tellement spécieux qu’aucun enseignant
qui aurait le moindre respect pour lui-même ne le donnerait à ses étudiants.
Et, c’est triste de le dire, le défi présidentiel a hypnotisé de la même façon
les libéraux et les radicaux. Nous sommes tous vulnérables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-il possible ces jours-ci de voir des amis en évitant ce thème des
élections présidentielles ? Ces personnes mêmes qui devraient être les
plus averties, qui ont critiqué l’emprise des médias sur la mentalité
nationale, se retrouvent paralysées par la presse, scotchées à la télé, pendant
que les candidats décochent œillades et sourires en proposant une marée de
clichés avec une solennité qui tient du poème épique. Même dans nos périodiques
soi-disant de gauche, il faut reconnaître qu’une quantité exorbitante
d’attention est consacrée à l’examen minutieux des principaux candidats. À
l’occasion on jette un os à ronger aux candidats mineurs, même si tout le monde
sait que notre merveilleux système politique démocratique les laissera
dehors.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non, je ne suis pas en train de prendre une position d’ultra-gauche selon
laquelle les élections seraient totalement insignifiantes, et que nous devrions
refuser de voter pour préserver la pureté de notre moralité. Oui, il y a des
candidats qui sont un peu mieux que les autres, et dans certaines périodes de
crise nationale (les années 1930, par exemple, ou aujourd’hui) même une légère
différence entre les deux partis peut être une question de vie ou de mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis en train de parler d’un sens des proportions qui a disparu de la
folie électorale. Soutiendrais-je un candidat contre un autre ? Oui,
pendant deux minutes : le temps qu’il faut pour abaisser le levier dans
une cabine électorale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais avant et après ces deux minutes, notre temps, notre énergie, nous
devrions les employer à instruire, mobiliser, organiser nos concitoyens sur
leur poste de travail, dans notre quartier, dans les écoles. Notre objectif
devrait être construire, laborieusement, patiemment mais énergiquement, un
mouvement qui, une fois que nous aurions atteint une certaine masse critique,
puisse secouer qui que ce soit à la Maison-Blanche, et au Congrès, en imposant
le changement de politique nationale sur les questions de la guerre et de la
justice sociale. Souvenons-nous que, même quand il y a un candidat
« meilleur » (oui, mieux Roosevelt que Hoover, mieux n’importe qui
que Georges Bush), cette différence ne signifiera rien à moins que le pouvoir
du peuple ne s’affirme en des modes que l’occupant de la Maison-Blanche pourra
difficilement ignorer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les politiques sans précédent du New Deal – prévoyance sociale, assurance
chômage, création d’emplois, salaire minimum, subventions pour le logement – ne
furent pas simplement le résultat du progressisme de Roosevelt.
L’administration Roosevelt, dès son installation, trouva face à elle une nation
en ébullition. La dernière année de l’administration Hoover avait vu la
rébellion du Bonus Army : des milliers de vétérans de la Première Guerre
mondiale avaient marché sur Washington avec leurs familles pour demander de
l’aide au Congrès, parce que leurs familles crevaient de faim. Des
manifestations de chômeurs eurent lieu à Detroit, Chicago, Boston, New York,
Seattle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1934, au début de la présidence Roosevelt, il y eut des grèves dans tout
le pays, y compris une grève générale à Minneapolis, une grève générale à San
Francisco. Des centaines de milliers de gens qui croisèrent les bras dans les
industries textiles du Sud. Dans tout le pays, on assista à la naissance des
conseils de chômeurs. Les gens, désespérés, se mobilisèrent, de façon autonome,
en imposant à la police de remettre à leur place les meubles des locataires
expulsés et en créant des organisations d’aide mutuelle avec des centaines de
milliers de membres. Sans une urgence nationale – destitution et rébellion
économique –, l’administration Roosevelt aurait peiné à décider ces réformes
courageuses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd’hui, nous pouvons être sûrs que le parti démocrate, à moins de se
trouver devant une mobilisation populaire, ne quittera pas le centre. Les deux
principaux candidats à la présidence ont été clairs : s’ils sont élus, ils
n’arrêteront pas la guerre en Irak immédiatement, et ils n’institueront pas un
système d’assistance sanitaire gratuite pour tous. Ils n’offrent pas de
changement radical par rapport au &lt;em&gt;statu quo&lt;/em&gt;. Ils ne proposent pas ce
que le désespoir actuel de la population demande désespérément : la
garantie de la part du gouvernement d’un travail pour tous ceux qui en ont
besoin, un revenu minimum pour chaque famille, une aide pour tous ceux qui
risquent l’expulsion ou la saisie. Ils ne suggèrent pas les coupes radicales
dans les dépenses militaires ou les changements radicaux dans le système fiscal
qui libéreraient des milliards, et même des trillions, pour les destiner aux
programmes sociaux afin de transformer notre mode de vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien de tout cela ne doit nous étonner. La parti démocrate n’a rompu avec
son conservatisme historique, sa complaisance envers les riches et sa
prédilection pour la guerre que lorsqu’il a rencontré en face de lui la
rébellion de la base, comme dans les années 1930 et 1960. Nous ne devons pas
nous attendre à ce qu’une victoire dans les urnes en novembre commence à
libérer le pays de ses deux maladies fondamentales : l’avidité du
capitalisme et le militarisme. C’est pour cela que nous devons nous libérer de
la folie électorale qui emporte toute la société, y compris la gauche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, deux minutes. Avant, et après, nous devons nous mobiliser
personnellement contre tous les obstacles à la vie, à la liberté, et à la
recherche du bonheur. Par exemple, les saisies qui arrachent des millions de
personnes à leurs maisons devraient nous rappeler une situation semblable qui
eut lieu après la guerre révolutionnaire, quand les petits agriculteurs (comme
aujourd’hui nombre de nos SDF) n’avaient pas les moyens de payer les impôts et
furent menacés de perdre leur terre, leur foyer. Ils se rassemblèrent par
milliers autour des tribunaux et empêchèrent le déroulement des ventes aux
enchères.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd’hui, l’expulsion des gens qui n’arrivent pas à payer leur loyer
devrait nous rappeler ce que firent les gens dans les années 1930, quand ils se
mobilisèrent et réinstallèrent dans leurs appartements les affaires des
familles expulsées, défiant les autorités.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Historiquement, que le gouvernement fût dans les mains des républicains ou
des démocrates, des libéraux ou des conservateurs, il s’est toujours dérobé à
ses responsabilités tant que la mobilisation directe – &lt;em&gt;sit-in&lt;/em&gt; et
&lt;em&gt;Freedom Rides&lt;/em&gt; pour les droits des Noirs&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/03/01/#pnote-489019-2&quot; id=&quot;rev-pnote-489019-2&quot; name=&quot;rev-pnote-489019-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;, grèves et
boycotts pour les droits des travailleurs, rébellions et désertions des soldats
pour arrêter la guerre – ne le contraignait pas à y faire face. Voter est un
geste facile et d’utilité marginale, mais c’est un pauvre ersatz de la
démocratie, qui requiert la mobilisation directe des citoyens engagés.&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Howard Zinn&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Parution initiale, le 28 février 2008, sous le titre « Election Madness
», dans &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.progressive.org&quot; hreflang=&quot;en&quot;&gt;The
Progressive&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; ; puis dans &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.ilmanifesto.it&quot; hreflang=&quot;it&quot;&gt;Il manifesto&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, dont est tirée cette &lt;a href=&quot;http://www.millebabords.org/spip.php?article7929&quot;&gt;traduction de Marie-Ange
Patrizio&lt;/a&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;——&lt;br /&gt;
Howard Zinn a publié plusieurs livres aux éditions Agone : &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/memoiressociales/unehistoirepopulairedesetatsunis/&quot;&gt;Une
histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2002) ;
&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/marginales/karlmarxleretour/&quot;&gt;Karl Marx,
le retour. Pièce historique en un acte&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2002) ; &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/memoiressociales/levingtiemesiecleamericain/&quot;&gt;Le XXe
Siècle américain. Une histoire populaire de 1890 à nos jours&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;
(2003) ; &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/memoiressociales/limpossibleneutralite/&quot;&gt;L'Impossible
Neutralité. Autobiographie d'un historien et militant&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2006) ;
&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/marginales/ensuivantemma/&quot;&gt;En suivant
Emma. Pièce historique sur Emma Goldman, anarchiste et féministe
américaine&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2006) ; &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/elements/desobeissancecivileetdemocratie/&quot;&gt;Désobéissance
civile et démocratie. Essais sur la justice et la guerre&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2004,
2010).&lt;/p&gt;
&lt;div class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;h4&gt;Notes&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/03/01/#rev-pnote-489019-1&quot; id=&quot;pnote-489019-1&quot; name=&quot;pnote-489019-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;] La Déclaration d'indépendance américaine (4 juillet
1776) tient « pour évidentes par elles-mêmes » certaines « vérités » telles que
« certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la
liberté et la recherche du bonheur ». [ndlr]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/03/01/#rev-pnote-489019-2&quot; id=&quot;pnote-489019-2&quot; name=&quot;pnote-489019-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;] Ces deux mode d’intervention sont emblématiques des
pratiques d’action directe non violente à l’œuvre lors de la lutte pour les
droits civiques, dans le sud des États-Unis, durant les années 1950 et 1960.
Inaugurés au printemps 1961 par le CORE (Congress of Racial Equality) et
continués par le SNCC (Student Nonviolent Coordinating Committee), les Freedom
Rides consistaient, pour des militants blancs et noirs, à « sillonner, dans les
mêmes bus, les routes du Sud pour essayer de briser le modèle ségrégatif en
vigueur dans les transports inter-États » – lire Howard Zinn, &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/elements/desobeissancecivileetdemocratie/&quot;&gt;Désobéissance
civile et démocratie. Essais sur la justice et la guerre&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, Agone, 2010.
[ndlr]&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Sois gai, ris donc !</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2010/03/03/Sois-gai-ris-donc</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:79e8b9bcae30a124ff0c47ede5662f21</guid>
    <pubDate>Wed, 03 Mar 2010 16:15:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>La chronique d'Alain Accardo</category>
        <category>Capitalisme</category><category>Changement-social</category>    
    <description>&lt;h4&gt;Un de mes amis m’a déclaré : « je suis foncièrement d’accord avec
ce que vous dites, mais vos propos n’auraient-ils pas davantage de force si, au
lieu de laisser transparaître votre humeur, ou percer votre indignation, ils
s’exprimaient dans le ton neutre et impassible qui sied à tout discours
soucieux d’objectivité? »&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;Eh bien, cher et savant ami, au risque d’aggraver mon cas à vos yeux, je
vous répondrai que ce qui me paraît manquer le plus aujourd’hui, en matière de
discours sur le monde social, c’est justement l’indignation. Car enfin, je
conçois et j’approuve qu’on se préoccupe de faire avancer la connaissance du
réel de la manière la plus rigoureuse possible – si tant est que le souci de
rigueur du chercheur soit incompatible avec les sentiments qu’il éprouve (ce
qui reste à démontrer) – mais j’aimerais que l’accumulation des connaissances
serve quand même aussi à autre chose qu’à faire des carrières de mandarins, et
que, s’agissant de la réalité sociale, on s’avise enfin de tirer les
conséquences de tout ce que l’on sait déjà pertinemment, de science sûre, au
lieu de toujours tout reprendre &lt;em&gt;ab initio&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m’estime, pour ma part, suffisamment édifié sur les mécanismes du système
capitaliste, sur les gens qui souffrent de ses méfaits et sur ceux qui en
profitent, pour considérer qu’il n’y a pas désormais de tâche plus nécessaire
ni plus pressante que de mettre fin à cette barbarie. Chacun peut voir que ce
système est gangrené. Il faut opérer d’urgence. A quoi riment ces incessantes
consultations au chevet du malade, toute cette rumination intellectuelle, ce
remâchage interminable d’évidences, cette auscultation sous tous les angles et
ces palpations à l’infini, cette procrastination déguisée en réflexion
sourcilleuse, ces « si » et ces « mais » sempiternels,
sinon à rationaliser l’impuissance, masquer l’absence de volonté et laisser en
pratique s’imposer la conclusion qu’&lt;em&gt;il n’y a rien à faire&lt;/em&gt;, rien
d’autre que de s’accommoder de ce système certes imparfait, mais tellement
complexe et de toute façon irremplaçable, et donc d’y faire son trou, même
minuscule !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette escroquerie dure depuis des générations. Et l’une des choses qui
m’indignent le plus, c’est de voir qu’une grande partie de ceux qui devraient
la dénoncer, des gens « de gôche », préfèrent y prêter la main. Je sais
bien que pour la plupart ce sont des manipulateurs manipulés, mais je sais
aussi que les individus excellent à faire de nécessité vertu, et surtout qu’ils
ont le chic pour transfigurer leurs petits intérêts égoïstes en raisons
honorables, en vertu desquelles ils exhortent tous les indignés comme moi à
faire preuve d’un peu de patience, de réalisme, de sens politique,
d’intelligence enfin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pendant que je m’exercerai à la patience, en attendant de devenir plus
intelligent, ma boîte à lettres continuera à se remplir chaque jour d’appels à
l’aide angoissés de dizaines d’organisations humanitaires m’informant qu’à
chaque minute, quelque part dans le monde, à deux pas de chez moi comme aux
antipodes, un homme, une femme, un enfant sont offerts en sacrifice au Moloch
capitaliste, des êtres humains innombrables sont privés de travail, de toit, de
pain, de soins, d’éducation, de liberté, d’identité, sont anéantis,
physiquement et/ou moralement, pour permettre à des minorités de possédants et
à leurs gouvernements maffieux de s’en mettre plein la panse et plein les
poches ; que des millions d’innocents sont spoliés, brimés, broyés, privés
des droits les plus élémentaires, exploités jusqu’à ce que mort s’ensuive, pour
que des nantis continuent à jouir de leurs privilèges, pas seulement des voyous
cyniques et criminels mais aussi hélas, une foule de petits-bourgeois comme
vous et moi, ni pires ni meilleurs que beaucoup d’autres, mais qui, pour
préserver leur médiocrité dorée, font semblant de ne pas savoir ce qu’ils
savent, afin de ne pas avoir à en tirer de conséquences dérangeantes, car eux
ont les moyens d’attendre. Et vous voudriez que je fasse taire mon
indignation ! En quoi vous dérange-t-elle exactement…?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais un doute me saisit tout à coup : et si les escrocs, c’étaient tous
ces organismes humanitaires qui me harcèlent de leurs appels au secours
alarmistes, toutes ces associations, ces fondations, ces institutions, dont les
courriers incessants m’accablent, si c’étaient eux qui me racontaient des
histoires à me donner des envies de révolution, pour me soutirer de
l’argent ? Que font donc les pouvoirs publics pour mettre le holà à ces
menées subversives, réprimer ce colportage de fausses nouvelles, interdire ces
entreprises de démoralisation de la nation ou alors les condamner à financer
quelques émissions supplémentaires de télé-hilarité avec nos bouffons préférés
chaque soir en &lt;em&gt;prime time&lt;/em&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Alain Accardo&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Chronique initialement parue dans le journal &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.ladecroissance.net&quot;&gt;La Décroissance&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, du mois de mars
2010.&lt;br /&gt;
——&lt;br /&gt;
Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/denotreservitudeinvolontaire&quot;&gt;De notre servitude
involontaire&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2001), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/introductionaunesociologiecritique&quot;&gt;Introduction à une
sociologie critique&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2006), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/journalistesprecairesjournalistesauquotidien&quot;&gt;Journalistes
précaires, journalistes au quotidien&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2006), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/lepetitbourgeoisgentilhomme&quot;&gt;Le Petit Bourgeois
Gentilhomme&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2009).&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Résistances ouvrières en Espagne (Asturies), 1983-1994 (2)</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2010/02/21/Resistances-ouvrieres-en-Espagne-2</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:ee7d9950afcdebb83be0512d5ec514e5</guid>
    <pubDate>Tue, 02 Mar 2010 14:17:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>Inactualités</category>
        <category>Espagne</category><category>Féminisme</category><category>IKE</category><category>Résistance-ouvrière</category>    
    <description>&lt;h3&gt;Paroles des ouvrières d'IKE&lt;/h3&gt;
&lt;h4&gt;Au-delà de la célébration d'un combat exemplaire à tous égards, les
ouvrières d'IKE offrent « un authentique manuel d'instructions pour agir
dans le nouveau (et à la fois si ancien) capitalisme mondialisé ». Les
lectrices et les lecteurs en jugeront sur pièces.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Adela&lt;/strong&gt; : On avait le syndrome des trottoirs. On venait
à peine d'arriver sur les lieux de la mobilisation qu'on s'asseyait sur les
trottoirs parce qu'on était à moitié mortes. On passait toute la journée
assises sur le trottoir, mortes de fatigue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Confecciones Gijón&lt;/strong&gt;&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/21/#pnote-487203-1&quot; id=&quot;rev-pnote-487203-1&quot; name=&quot;rev-pnote-487203-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;: Au fur et à mesure
que le conflit s'est développé, il a fallu recourir à toutes sortes de
mobilisations, en recueillant ce que chacune pouvait donner et était capable de
donner, de façon graduelle, à mesure que notre degré de désespoir montait, et
en prenant toujours plus de risques. Je crois que, à partir du moment où le
secrétaire général du PSOE des Asturies nous a dit que « nous n'étions pas
très gênantes parce que nous, nous ne mettions pas de camions en travers des
routes », il nous a montré le chemin à suivre… Et nous avons fini par devenir
le cauchemar de la mairie de Gijón, au point que, dès qu'ils voyaient deux
femmes ensemble, ils leur demandaient tout de suite leurs papiers, en pensant
qu'elles devaient être une sorte d'avant-garde des ouvrières d'IKE. La vérité,
c'est qu'on était comme un furoncle au derrière qui les empêchait de
s'asseoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ana Fanjul&lt;/strong&gt; : J'ai commencé à découvrir des aspects de
ma personnalité que je ne connaissais pas. Au début, quand on sortait dans la
rue pour revendiquer nos postes de travail perdus, j'avais peur, physiquement,
de ce qui pouvait nous arriver tellement la lutte était inégale : nous,
avec les sacs plastique où on mettait de quoi manger, et eux avec leurs
matraques, leurs boucliers et même leurs mitraillettes. Tant que ça durait, on
était tendues et même agressives aux moments les plus chauds. Et puis, quand
tout était fini, et que je rentrais dans mon petit chez-moi pacifique, où ma
famille m'attendait en tremblant à l'idée de ce qui avait pu m'arriver, et que
je me croyais bien tranquille, je sentais tout d'un coup une fatigue presque
incroyable qui me tombait dessus, que je n'arrivais pas à m'expliquer. Au bout
d'un certain temps, je me suis rendu compte que c'étaient mes nerfs qui me
faisaient ça.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Charo&lt;/strong&gt; : On nous envoyait toutes les réserves de tous
les corps spéciaux de la police du pays, des vraies brutes. Un jour, en
arrivant sur le pont près du polygone industriel de Pumarín, on est tombées sur
ces agents, avec leurs boucliers et la sale tête qu'ils nous faisaient. On
était mortes de peur. On avait les jambes qui flageolaient. Alors, moi je
m'avance avec une autre camarade de travail pour expliquer aux
&lt;em&gt;antidisturbios&lt;/em&gt; [l'équivalent espagnol des CRS] qu'on avait déjà
négocié avec les policiers nationaux d'ici qu'une fois arrivées sur le pont on
ferait demi-tour et basta. Mais je ne vous raconte pas ma surprise quand on se
retourne toutes les deux et qu'on ne voit aucune de nos collègues. Elles
étaient toutes en train de courir vers les bois. Avec leurs talons hauts et
leurs bas. On s'est mis à rire comme des folles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Adela&lt;/strong&gt; : On a risqué notre vie des dizaines de fois.
Finalement, il ne s'est rien passé de grave, mais il faut dire qu'on s'est
comportées parfois comme des crétines. Mais il se passait aussi des choses
plutôt rigolotes. Par exemple, on nous disait : « Demain, il y a une
action. Venez en pantalons et avec des chaussures confortables. » Eh bien,
il n'y avait rien à faire : ces mesdames et mesdemoiselles venaient avec
leurs petites jupes serrées, leurs talons hauts et leurs sacs à main. Et, un
jour, à la sortie de Gijón, quand il a fallu sauter sur l'autoroute, je ne vous
raconte pas le numéro comique : « Mais comment voulez-vous que je
fasse, avec cette jupe… » À la fin, elles y sont arrivées. Il leur a fallu
beaucoup d'efforts, mais elles y sont arrivées. Par contre, quand la police est
apparue, et que ça a commencé à sentir le roussi, elles se sont toutes
carapatées en sautant comme des cabris, avec leur jupe et tout le toutim. Ça,
c'est une image que je n'ai jamais oubliée. &lt;em&gt;Madre&lt;/em&gt;&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/21/#pnote-487203-2&quot; id=&quot;rev-pnote-487203-2&quot; name=&quot;rev-pnote-487203-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;, avec le mal qu'on avait eu à les faire
bouger au début…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Confecciones Gijón&lt;/strong&gt; : Les filles faisaient une
confiance totale au comité. On en parlait entre nous et on disait, bon, demain,
il y aura une action. D'accord. Et personne ne demandait ni où ni pourquoi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Bernardina&lt;/strong&gt; : Le comité organisait chaque jour une
action différente et il en parlait à l'assemblée. Des fois, il fallait faire
les choses un peu en secret, à cause de Radio-Pandore : il est arrivé
qu'on aille faire une action et que la police soit sur place avant nous. Quand
on est allées à Madrid pour occuper l'ambassade de Cuba, il n'y en avait que
trois qui savaient où on allait. Les autres, quand elles l'ont su, elles en
sont restées comme deux ronds de flan.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Rosa&lt;/strong&gt; : On devait participer à une action à Oviedo.
Avant de partir, je vois les filles qui étaient toutes en train de se faire une
beauté. « &lt;em&gt;Joder&lt;/em&gt;, en voilà des filles qui sont belles ! Mais
vous croyez aller où comme ça ? - &lt;em&gt;Ay, muyer&lt;/em&gt;, il faut bien qu'on
s'arrange un peu si on doit aller à la capitale, non ? » Et moi, je me
disais : « C'est ça, arrangez-vous, arrangez-vous. » Quand on
est arrivées à la hauteur du Pryca [un grand magasin], juste avant d'arriver à
Oviedo, on descend du car et on commence à couper la circulation sur
l'autoroute. « Comment ça se fait que tu ne nous a rien dit quand on était
à Gijón ? - Je n'en savais rien. - Et comment que tu le savais, sale
bête ! » Elles avaient toutes mis leurs petites jupes droites, leurs bas
et leurs chaussures à talons hauts. Et dans les manifs, pareil, c'était un
plaisir de les voir courir habillées comme ça.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ana Carpintero&lt;/strong&gt; : Le comité d'entreprise décidait, en
fonction de l'évolution des choses, si on avait intérêt à faire du grabuge ici
ou là. On convoquait les filles dont on était sûres qu'elles répondraient dans
tous les cas. Quand on a occupé le bateau, on y est toutes allées, mais on ne
savait pas trop bien ce qu'on allait faire…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Rosi&lt;/strong&gt; : On nous avait prévenues qu'à huit heures, il y
avait un bateau des Bahamas qui entrait dans le Musel [le port de Gijón]. On
l'a occupé très vite. On est montées par la passerelle du navire. On était
toutes des femmes, rien que des femmes. Il y avait un type du bateau, une scie
à la main, qui hallucinait : il avait les yeux comme des soucoupes. Le
bateau avait une sorte de tour avec un « &lt;em&gt;No Smoking&lt;/em&gt; » écrit
en lettres énormes… et nous on était là à fumer comme des pompiers. Vous savez
ce que c'est, quand on est énervée… Les gens de l'équipage nous disaient
« &lt;em&gt;Please, please, no smoking, no smoking, boom !&lt;/em&gt; » On avait
de la dynamite sous les pieds. Là-dessus, arrive une journaliste de &lt;em&gt;La
Nueva España&lt;/em&gt; qui nous demande le nom du navire. Et Bernardina qui lui
répond : « &lt;em&gt;No Smoking.&lt;/em&gt; » Et l'autre :
« Ah ! Il s'appelle &lt;em&gt;No Smoking&lt;/em&gt;. » L'armateur a donné
l'ordre de nous déloger. Quand les flics ont mis le pied sur la passerelle, ils
avaient encore plus peur que nous. Ils marchaient comme des canards.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Rosi&lt;/strong&gt; : Quand on est allées occuper l'ambassade de Cuba
à Madrid, il n'y avait que nous, les filles du comité, qui savions où on
allait. Je me souviens d'une femme mariée, très sympa. Une fois dans le train,
elle voit qu'on vient de dépasser Oviedo et elle nous demande : « Ay,
et vous nous conduisez où, comme ça ? - Allez, tais-toi, et direction les
couchettes. - Les couchettes ? Mais on va où, là ? - On va où ?… Mais
à Madrid, bien sûr. - &lt;em&gt;Me cago en la leche !&lt;/em&gt; Et moi qui n'ai rien dit à
mon mari ! » Finalement, on a fait notre apparition là-bas. C'était un
vrai bunker. Tout en ciment. On a frappé à la porte, comme des petites
ménagères, et on est entrées. On a occupé. Je ne sais plus très bien ce qui
s'est passé, mais finalement, au bout de cinq-six heures, on est sorties. On
n'a vu ni presse ni rien…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ana Carpintero&lt;/strong&gt; : Je crois que j'ai commencé à fumer
quand on a occupé l'ambassade de Cuba. Ce matin-là, ça été vraiment infernal.
Je ne vous raconte pas le nombre de kilomètres qu'on a pu faire dans Madrid.
Quand on a pris l'ambassade, il y avait des filles qui disaient que, puisque
c'est un pays soi-disant de gauche, ils allaient nous recevoir les bras grands
ouverts. Mais, bon, moi je pensais que s'il y a une chose qu'ils devaient
faire, c'était de nous ficher à la porte. Les filles ont décidé de quitter
l'ambassade : il y en avait qui avaient été déçues par le comportement des
gens de l'ambassade, et les autres qui pensaient : « Les
pauvres ! »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Rosi&lt;/strong&gt; : Quand on est allées à Madrid, ils ont appelé
une fois de plus les &lt;em&gt;antidisturbios&lt;/em&gt; de Valladolid. Comme ils nous
connaissaient déjà, ils disaient à ceux de Madrid : « &lt;em&gt;Oye&lt;/em&gt;,
faites gaffe à celles-là, elles sont complètement imprévisibles. - Comment
ça ? Ici aussi ? », ils nous disaient. Et on leur répondait :
« Oui, &lt;em&gt;fío&lt;/em&gt;, on est là où ça fait le plus mal. » Felipe
González a été obligé d'entrer au Congrès des députés par la porte de
service.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Rosi&lt;/strong&gt; : On a appris à faire des barricades en entassant
des pneus enflammés avec de l'essence. Un jour, il y a eu un flic qui a cassé
le nez d'une collègue en lui tapant dessus avec son &lt;em&gt;walkie&lt;/em&gt;. Alors,
bien sûr, maintenant quand je les vois, la moindre des choses que je peux
faire, c'est de les traiter de « fils de pute ». Je ne peux pas les voir
en peinture. Au temps du franquisme, on courait parce qu'on savait que, si non,
on te coupait en rondelles. Mais que des choses pareilles aient eu lieu avec
les socialistes au pouvoir, non, ça, je ne l'ai jamais accepté…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mari Carmen&lt;/strong&gt; : Moi, quand je voyais les flics et les
gars au petit foulard bleu [les antidisturbios], je faisais littéralement dans
ma culotte. Quand on allait couper le trafic, j'étais vraiment mal. Ou quand je
voyais qu'un flic était en train de secouer une collègue, j'avais comme un nœud
à l'estomac…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Rosi&lt;/strong&gt; : Au moment de la remise des prix Prince des
Asturies à l'hôtel Reconquista, ils avaient des photos de toutes les filles du
comité d'entreprise pour le cas où on aurait fait une apparition dans le coin.
Moi, dès que j'apparaissais près de la mairie de Gijón, on me fermait toutes
les portes au nez dans la minute. Une fois qu'on empêchait Pedro Silva
[président de la Communauté autonome] de passer, un flic m'a jetée par terre et
je suis tombée sur le dos. Je me suis relevée et il m'a rejetée par terre.
Trois fois de suite. On s'est ramassé beaucoup de baffes. Et des coups bas
aussi : au ventre, sur la poitrine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Charo&lt;/strong&gt; : Je me souviens de Gloria, de La Camocha. Elle
était toujours à pleurer comme une fontaine. Et pourtant, au lieu de faire
demi-tour, elle allait toujours au-devant des flics. On lui disait :
« Mais, Gloria, pourquoi tu vas toujours vers les flics ? » Et elle
ne pouvait pas l'expliquer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Adela&lt;/strong&gt; : Un matin, on a réussi à empêcher le train de
Madrid de partir, en faisant comme si on était enchaînées aux voies. Il y avait
une collègue à côté de moi qui me disait : « &lt;em&gt;Ay, ay,&lt;/em&gt; moi je
m'en vais. » Et moi : « Toi, tu ne bouges pas, hein, tu ne
bouges pas. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ana Carpintero&lt;/strong&gt; : Au niveau de la répression, il n'y a
pas de différences dans un conflit entre les femmes et les hommes : la
seule chose qui change, ce sont les méthodes. Avec nous, la police n'hésitait
pas à faire du corps à corps, ils cognaient dur, en tapant en-dessous de la
ceinture. Vous croyez qu'ils auraient eu le courage de faire la même chose avec
un ouvrier des chantiers navals ? Jamais de la vie ! Nos
mobilisations à nous étaient forcément d'un autre genre : on se basait
plus sur la patience, on jouait un peu les mouches du coche. C'était une de nos
caractéristiques : la persévérance, l'entêtement… Le réveil des gens est
quelque chose de viscéral. On devait avoir quelque chose comme quarante ans et
des poussières comme moyenne d'âge. Et c'étaient les femmes qui, il n'y a pas
longtemps, avaient les positions les plus réactionnaires dans l'usine, qui se
mettaient en tête des manifs, qui se battaient à coups de gamelle, à coups de
parapluie, avec les aiguilles. Et souvent, il n'y avait pas chez elles de
conscience de classe : tu sais qu'il t'arrive quelque chose mais tu ne
sais pas trop quoi, tu ne vois pas clairement pourquoi tu es là et tu ne vois
pas que tu as l'État et le patronat en face de toi. Nous, on disait qu'on était
sur le fil du rasoir entre être une personne « normale » et devenir
une « marginale », et que la différence, c'est le poste de travail. Il y a
des femmes, pas beaucoup, qui ont gardé cette conscience d'être sur le fil du
rasoir. Pour d'autres, il s'agissait plutôt de vivre une situation injuste qui
les affectait directement et qui faisait qu'elles se révoltaient, et il faut
voir comment. Les femmes les plus réactionnaires étaient souvent les plus
violentes. Avec une violence sans limites. Parfois, dans les assemblées,
j'avais l'impression d'être en train de conduire une diligence avec
quatre-vingts chevaux emballés. Une personne isolée, quand elle n'a rien à
perdre, elle peut faire n'importe quoi, prendre un fusil et tirer sur le
patron. Parce qu'elle est désespérée et qu'elle est seule. Quand on voit qu'on
te frappe dur de tous les côtés, de partout, qu'on ne te laisse pas respirer,
il est facile de se demander : « Mais de quelle société on parle,
là ? » C'est peut-être très réac, mais c'est comme ça. Mais quand on
canalise cette frustration à travers un collectif, on mesure les choses
autrement, on réfléchit un peu plus aux actions qu'on va mener, on pèse le pour
et le contre, et on essaie de voir jusqu'où on peut aller.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Traduit par Miguel Chueca et publié dans la revue &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.gavroche.info&quot;&gt;Gavroche&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2009, n° 160). Extrait de Carlos
Prieto (dir.), &lt;em&gt;IKE, retales de la reconversión. Trabajo femenino y
conflicto social en la industria textil asturiana&lt;/em&gt;, Chap. V. « Les
mobilisations », &lt;a href=&quot;http://www.ladinamo.org/editorial&quot; hreflang=&quot;es&quot;&gt;Ladinamo&lt;/a&gt;, 2004, « De l'atelier aux barricades. Le conflit d'IKE
selon ses propres protagonistes », p. 61-67.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;h4&gt;Notes&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/21/#rev-pnote-487203-1&quot; id=&quot;pnote-487203-1&quot; name=&quot;pnote-487203-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;] Le coordinateur du volume, Carlos Prieto (qui s’est
chargé de réaliser les entretiens avec les ouvrières d’IKE), a recouru parfois
au « Dossier Confecciones Gijón » élaboré par les salariées elles-mêmes.
[ndt]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/21/#rev-pnote-487203-2&quot; id=&quot;pnote-487203-2&quot; name=&quot;pnote-487203-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;] Plutôt que de chercher systématiquement des équivalents
français, j’ai opté pour ne pas traduire certains mots ou tournures propres au
langage parlé, dont des jurons (« &lt;em&gt;me cago en la leche&lt;/em&gt; ») ou des traits
caractéristiques du parler féminin (l’exclamation « &lt;em&gt;ay&lt;/em&gt; » au début
d’une phrase, par exemple) ou encore des vocables particuliers au
&lt;em&gt;bable&lt;/em&gt;, le dialecte des Asturies (« &lt;em&gt;muyer, fío&lt;/em&gt; »). [ndt]&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Résistances ouvrières en Espagne (Asturies), 1983-1994 (1)</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2010/02/22/Resistances-ouvrieres-en-Espagne-1</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:2dea87e877bca3bc3afd9af111ea4cda</guid>
    <pubDate>Tue, 02 Mar 2010 14:14:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>Inactualités</category>
        <category>Espagne</category><category>Féminisme</category><category>IKE</category><category>Résistance-ouvrière</category>    
    <description>&lt;h3&gt;Les salariées d'IKE contre la reconversion industrielle&lt;/h3&gt;
&lt;h4&gt;« Dans des temps obscurs pour ceux d'en bas comme le sont les nôtres -
mais quels temps ne le furent pas ? -, se souvenir, c'est déjà résister.
C'est pour cela qu'on réprime la mémoire collective comme simple nostalgie
réactionnaire et qu'on essaie d'effacer les traces de résistance afin de
démontrer la naturalité des conditions d'exploitation actuelles. »&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;C'est en ces termes que le psychiatre Guillermo Rendueles se réfère à
l'expérience vécue par les ouvrières de l'usine de chemises Confecciones Gijón,
plus connue sous le nom d'IKE, tout au long d'un conflit qui s'étala sur une
dizaine d'années dont les quatre dernières virent l'occupation de l'usine par
les plus irréductibles des ouvrières. Si le même Rendueles fait observer que
« se souvenir est déjà résister », il note toutefois qu'il « serait
excessivement injuste de ne considérer la lutte d'IKE qu'en termes d'héroïsme
et de condamner leurs protagonistes à l'amertume du souvenir et de l'hommage ».
Au-delà donc de la célébration d'un combat exemplaire à tous égards, il nous
convie à voir dans le comportement des ouvrières d'IKE « un authentique
manuel d'instructions pour agir dans le nouveau (et à la fois si ancien)
capitalisme mondialisé ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques mots, pour commencer, des origines d'un conflit qui, s'il a eu
l'honneur des « unes » des journaux de la région asturienne, n'est
évidemment jamais parvenu à la connaissance de l'opinion publique française. La
société textile Confecciones Gijón est fondée en 1952 par un entrepreneur de la
région des Asturies, Enrique López. Elle se fait connaître dans la région par
sa marque de chemises, baptisée IKE en hommage au président nord-américain Ike
Eisenhower, le signataire des accords hispano-américains de 1953, qui allaient
supposer l'intégration du franquisme dans le dispositif militaire des pays
occidentaux. Ce nom, IKE, va désigner bientôt la société elle-même. À son
meilleur moment d'activité, vers la fin des années 1970, elle dispose d'un
effectif de 680 personnes, des femmes en grande majorité, et fabrique plus d'un
million de chemises par an. À la fin des années 1980, la production est tombée
à environ 200 000 chemises et l'entreprise ne donne plus de travail qu'à
quelque 280 salariés. Entre-temps, l'industrie textile espagnole, comme celle
des pays européens, a subi de plein fouet les effets des délocalisations vers
les pays « émergents » les plus proches. En outre, les grandes
sociétés sont victimes de la concurrence que leur font les petites entreprises
textiles, plus « flexibles » et mieux adaptées aux aléas du marché de
la mode. Dès avant sa « reconversion » officielle, au tout début des
années 1980, le secteur avait déjà été affecté par une restructuration sauvage,
qui s'était traduite par la disparition officielle de la moitié des emplois,
dont une bonne part était purement et simplement tombée dans le secteur
informel.&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;La longue marche des femmes d'IKE&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Il faut attendre l'année 1983, et l'incorporation d'IKE au Plan de
reconversion textile - imaginé et mis en œuvre par les inspirateurs de la
politique économique du gouvernement « socialiste » de Felipe
González&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/22/#pnote-487198-1&quot; id=&quot;rev-pnote-487198-1&quot; name=&quot;rev-pnote-487198-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; - pour que les salariées de l'entreprise
prennent enfin le taureau par les cornes et décident de lutter pour la défense
de leurs postes de travail. Dans ce combat, elles doivent faire face à la crise
générale du secteur, aux relations de type paternaliste&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/22/#pnote-487198-2&quot; id=&quot;rev-pnote-487198-2&quot; name=&quot;rev-pnote-487198-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; et, partant, à l'absence de tradition de
luttes qui le caractérisent - une chose qui mérite d'être relevée dans une
région caractérisée pourtant par une forte tradition syndicale, socialiste pour
l'essentiel ; ainsi qu'à la sous-estimation dans laquelle on tient le
travail des femmes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elles vont aussi se heurter à des partis politiques de gauche qui ne
souhaitent pas encourager des mobilisations sociales risquant de porter ombrage
au nouveau gouvernement et, surtout, à une administration régionale dominée par
ces mêmes partis, PSOE et Izquierda Unida. Quant aux « grands »
syndicats, les Commissions ouvrières et l'UGT, qui ont accompagné les premières
actions des ouvrières, ils acceptent en 1990 le énième plan social proposé par
les autorités de la région et abandonnent la majorité des ouvrières à leur
sort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le reprise de l'entreprise, en janvier 1987, par l'administration autonome
de la Région ne change rien de fondamental aux problèmes auxquels doivent faire
face les employées, bien au contraire. Conscientes de ce que l'entreprise ne
parvient pas à sortir de la crise et lasses de percevoir en retard leurs
maigres salaires - quelque 50 000 pesetas par mois -, les ouvrières, qui ne
sont guère plus de quatre cent à ce moment-là, commencent à multiplier les
actions de protestation : arrêts de travail bi-mensuels, occupation des
locaux pendant quatre heures en janvier 1988, etc. Une douzaine de jours plus
tard, la police charge une de leurs manifestations et quatre d'entre elles
doivent être soignées de leurs blessures à l'hôpital. En février, les agents de
l'« ordre » public interviennent à nouveau pour empêcher les
ouvrières d'accéder aux bureaux du Conseil de l'industrie à Oviedo. Toujours en
février, les salariées, recourant à des procédés empruntés aux travailleurs des
chantiers navals de la région, interrompent le trafic dans certaines rues du
centre de Gijón en dressant des barricades avec des pneus enflammés et bloquent
pendant deux heures l'accès à la mairie. Fin 1989, elles décident d'un plan de
mobilisations bi-hebdomadaires, le mardi et le jeudi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est à ce moment-là, du reste, que l'unité syndicale commence à se
briser : les syndicats CCOO [sigle espagnol des Commissions ouvrières] et
UGT, minoritaires au sein du comité d'entreprise de l'usine, acceptent l'offre
du Conseil de l'industrie, avant même que la Direction provinciale du travail
ne se prononce sur la viabilité du plan social et entraînent avec eux quarante
trois salariées. Cependant, la majorité des salariées, soit un peu plus de deux
cent, ne veut pas du plan et le fait savoir à ses représentants, affiliés à la
CSI (Corriente Sindical de Izquierdas) et à l'USO (Unión Sindical
Obrera)&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/22/#pnote-487198-3&quot; id=&quot;rev-pnote-487198-3&quot; name=&quot;rev-pnote-487198-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. À la fin janvier 1990, 3 500 personnes
manifestent dans les rues de Gijón leur appui aux salariées d'IKE. En février,
celles-ci coupent l'autoroute qui relie les deux grandes villes des Asturies,
Gijón et Oviedo. En mars et avril, elles font de même dans plusieurs rues de
Gijón et y dressent à nouveau des barricades de pneus enflammés. Enfin, quand
la Direction provinciale du travail, qui a refusé le précédent, donne son
accord à un nouveau plan social en juillet 1990, les ouvrières occupent
l'usine&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/22/#pnote-487198-4&quot; id=&quot;rev-pnote-487198-4&quot; name=&quot;rev-pnote-487198-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Quand nous avons occupé, nous ne pouvions pas imaginer que
l'occupation allait durer si longtemps. Si on l'avait su, je crois qu'on ne
l'aurait pas fait. Même pas pour rire. La vérité, c'est que nous ne savions pas
où nous nous mettions. » C'est en ces termes que s'exprime Ana Carpintero,
une des principales animatrices du mouvement, des propos confirmés par une de
ses camarades qui tente de s'expliquer le manque de réaction des autorités et
des représentants de l'« ordre » public : « Ils ne
croyaient pas qu'on allait tenir autant qu'on a tenu, sinon ils nous auraient
sans doute délogées. Ils ont dû penser : celles-là, des femmes mariées ou
des célibataires qui vivent chez leurs parents, elles ne vont pas tenir. »
Et pourtant, alors qu'elle a été décidée sur un coup de tête le jour même où
les employées ont appris que l'usine ferme, l'occupation ne prendra fin que
quatre ans plus tard...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À la fin octobre 1990, la mairie de la ville, la conseillère à l'Industrie,
les syndicats UGT et Commissions ouvrières signent un nouvel accord qui prévoit
l'embauche d'une centaine de salariées d'IKE, dans le cadre d'un projet textile
qui serait géré par une entreprise privée ; et, dans des projets
commerciaux, de soixante quinze à cent personnes de plus. L'accord est refusé
par la CSI et l'USO puis par l'assemblée des salariées de l'usine, qui ne
croient pas à la réalité des projets annoncés. Pour preuve de leur
détermination, un groupe d'entre elles part à Madrid pour occuper l'ambassade
de Cuba, trois jours à peine après la signature de l'accord. La semaine
suivante, les ouvrières investissent durant trois heures un bateau sous
pavillon des Bahamas qui vient de jeter l'ancre à Gijón. Une manifestation de
solidarité convoquée pour le 31 janvier 1991 parvient à rassembler encore 3 000
personnes dans la ville. L'UGT et les CCOO signent à nouveau un accord, qui
reprend et précise les dispositions de 1990 : on a enfin trouvé,
semble-t-il, l'entreprise chargée du projet textile imaginé par les autorités
autonomes de la Région. Mais il faut attendre mars 1992 pour que l'entreprise
en question, Sicotex 5, acquière les deux terrains nécessaires à l'installation
de la nouvelle usine ; et ce n'est qu'en janvier 1993 que le patron de
cette entreprise basque daigne venir visiter un « chantier » encore
parfaitement inexistant. En 2004, l'entrepreneur basque n'avait pas encore posé
la première pierre de l'usine. Quant aux cours de formation prévus pour les
salariées d'IKE postulantes à un emploi hypothétique chez Sicotex 5, leur
déroulement fut encore plus calamiteux, puisqu'il s'avéra bien vite que le
patron indélicat utilisait les « cours de formation » pour disposer
d'une main-d'œuvre gratuite à raison de sept heures par jour. Et il en ira de
même des promesses d'embauche dans le nouveau centre commercial dépendant de la
chaîne de distribution Pryca, où seules trois ex-salariées d'IKE seront
engagées au lieu de la centaine prévue tout d'abord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le syndicat CSI résumait comme suit la teneur du plan de
« reconversion » des ouvrières d'IKE : « Cadeau de quarante
millions à l'entrepreneur pour la réalisation de cours pour recycler les
travailleurs. Cadeau à l'entrepreneur de travail dissimulé sous forme de cours.
Cadeau des machines et autres subventions au patron. Vente à vil prix de deux
terrains à Roces, un cadeau de plus pour l'entrepreneur. Et la dernière
réalité : 277 travailleuses à la rue. »&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;L'occupation de l'usine&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Une fois sûres que la police ne les délogera pas des lieux, les ouvrières
organisent l'occupation de l'usine. Après quelques semaines épuisantes où elles
restent sur place vingt-quatre heures sur vingt-quatre, elles décident
d'établir des tours rigoureux d'occupation : matinée, après-midi et nuit.
Pour chacune, une semaine d'occupation est suivie de trois semaines libres.
Dans des lieux inhospitaliers où, au tout début, l'eau et l'électricité ont été
coupées, elles organisent des ventes des marchandises qui sont restées en
stock, tiennent des assemblées, font des affiches, préparent les actions à
venir. En novembre 1990, elles mettent sur pied une « Rencontre de femmes
», où elles accueillent des femmes de tout l'État espagnol, tout
particulièrement les salariées de Charpo, une entreprise de conserverie
galicienne, qui combattent contre le licenciement de plusieurs dizaines d'entre
elles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien que leur combat soit essentiellement fondé sur l'action directe, elles
recourent à tous les moyens à leur disposition pour populariser leur cause, y
compris l'intervention aux élections municipales de mai 1991 où elles se
présentent sous le nom de « Femmes-IKE contre le chômage ». Enfin,
conseillées par un cabinet d'avocats spécialisés dans le droit du travail,
elles s'efforcent de mettre en jeu tous les recours (voire les subterfuges)
légaux existants pour permettre à l'entreprise d'éponger ses dettes à l'égard
des banques, de la Sécurité sociale et du Trésor public et de repartir à zéro
sous une autre raison sociale. Quand il apparut que la nouvelle entreprise
n'était pas plus viable que l'ancienne, celles des salariées qui n'avaient pas
accepté les plans concoctés par les autorités régionales décidèrent de faire
tout ce qui était en leur pouvoir pour s'emparer légalement des biens de
l'entreprise, un projet auquel « elles étaient les seules à croire »,
confesse l'avocat Carlos Muñiz, qui précise toutefois que « leur
infatigable esprit de lutte [lui] fit penser que cela valait la peine d'être
tenté »&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/22/#pnote-487198-5&quot; id=&quot;rev-pnote-487198-5&quot; name=&quot;rev-pnote-487198-5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La dernière bataille livrée par les salariées est menée contre la justice
qui décide d'abord que l'État doit bénéficier d'un droit d'acquisition
préférentiel sur les biens en question puis est contrainte d'opter pour une
mise à l'encan publique. Les salariées d'IKE en lutte vont faire en sorte que
les candidats possibles aux enchères ne puissent même pas entrer dans la salle
où ont lieu les enchères et parviennent à s'adjuger les biens au détriment de
leur seul concurrent pour le rachat des biens, le FOGASA (Fonds de garantie
salariale), autrement dit le représentant de l'administration. C'est sur cet
épisode que se clôt définitivement, en mars 1994, la longue bataille des
ouvrières d'IKE qui, au moins, obtiennent satisfaction sur un point, à savoir
que, « dans une situation de faillite, les biens de l'entreprise doivent
aller aux travailleurs »&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/22/#pnote-487198-6&quot; id=&quot;rev-pnote-487198-6&quot; name=&quot;rev-pnote-487198-6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Les biens seront rapidement vendus à un
acheteur et les bénéfices partagés entre tous les salariés de l'ex-entreprise
IKE, qu'ils aient participé ou pas à l'occupation des lieux. Les efforts
consentis pendant plusieurs années ne furent pas entièrement vains même si les
maîtres en résignation auront beau jeu de faire remarquer que, au bout du
compte, les salariées d'IKE ne sont pas parvenues à l'objectif qu'elles avaient
assigné à leur combat dès le tout début, c'est-à-dire la conservation de leurs
postes de travail ; et que ce combat qui semblait perdu d'avance a bel et
bien été perdu.&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Leçons d'un combat exemplaire&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Alors, quelles leçons peut-on tirer, en définitive, d'une expérience très
emblématique de ce que sont aujourd'hui les luttes ouvrières dans les pays dits
développés, où l'enjeu a cessé d'être la hausse des salaires ou l'amélioration
des conditions de travail pour se réduire à la défense d'un mode de vie qui
traduit l'attachement des ouvriers à leur travail - un travail qui, quoi qu'en
disent les idéologues de la fin de la « centralité de la valeur travail »,
continue de structurer l'identité sociale des individus et de donner un sens à
leur temps libre - et, au bout du compte, à la survivance de la condition
ouvrière elle-même&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/22/#pnote-487198-7&quot; id=&quot;rev-pnote-487198-7&quot; name=&quot;rev-pnote-487198-7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À l'évidence, cette expérience a été surtout une belle leçon de résistance
aux diktats du « marché », d'autant plus précieuse qu'elle a eu lieu à une
époque où règne la conviction qu'il ne sert plus à rien de résister contre des
« lois » de l'économie (capitaliste) censées être aussi immuables que
les lois de la nature. Rappelant que les ouvrières d'IKE se sont battues, avec
peu de moyens et sans l'appui des « grands » syndicats, contre tout
et contre tous, contre leurs patrons puis contre les autorités régionales et
les partis, contre les juges, contre les forces de l'« ordre » - qui
les rudoyèrent sans égards particuliers pour leur condition de femmes mais se
souviennent encore des longues aiguilles industrielles qu'elles leur
enfonçaient dans le ventre ; mais aussi contre ces citoyens qui, fâchés de
les voir semer la zizanie dans l'ordre policé des villes, les invitaient très
rudement à s'occuper un peu plus du soin de leurs foyers&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/22/#pnote-487198-8&quot; id=&quot;rev-pnote-487198-8&quot; name=&quot;rev-pnote-487198-8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; ; contre leurs propres maris souvent, et
surtout contre elles-mêmes, contre leur propre faiblesse, leur fatigue, le
découragement accumulé, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Guillermo Rendueles insiste sur le fait que ces femmes pas ou peu
syndiquées, pas ou peu « politisées » au moment où on commença à
envisager la fermeture de l'usine, ne se sont pas contentées de suivre
l'exemple de leurs collègues mâles des autres secteurs industriels en
capilotade de la région. « L'essentiel de la reconversion industrielle qui
a marqué les années 1980 en condamnant les Asturies à vivre, plutôt mal du
reste, du secteur tertiaire s'est déroulé sous le signe d'un fatalisme notable.
Les actes de résistance [...] ont été très limités dans le temps et furent,
avant tout, des démonstrations de force qui visaient à permettre aux syndicats
de renforcer leur position autour de la table de négociations, lesquelles
débouchèrent sur la pré-retraite pour les adultes et le départ pour les plus
jeunes. Même un des rares espaces authentiques de résistance industrielle qui a
perduré au cours des ans - le secteur naval - ne peut être comparé à la
bataille d'IKE. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fois le constat établi, il resterait encore à se demander pourquoi les
femmes, ces femmes-là en tout cas, sont allées plus loin que tous leurs
homologues masculins de la mine ou de la sidérurgie, pourquoi ces femmes-là,
précisément, n'ont pas voulu « entendre raison », se satisfaire des plans
concoctés par les experts de l'administration avec l'assentiment des
« grands » syndicats, se résigner à cette pseudo-rationalité
économique qui décide d'envoyer au rebut des femmes dotées pourtant d'une
énergie incommensurable, se plier à la logique d'une époque où le vieux rêve du
temps libéré par la grâce de la technique s'est réalisé dans le cauchemar du
chômage massif pour de larges fractions du monde ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/21/Resistances-ouvrieres-en-Espagne-2&quot;&gt;à
suivre…&lt;/a&gt;]&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Miguel Chueca&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Publié dans la revue &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.gavroche.info&quot;&gt;Gavroche&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2009, n° 160), ce texte est issu
d'une note de lecture (parue dans &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.laquestionsociale.org/index.htm&quot;&gt;La Question sociale&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;,
hiver 2004-2005, n° 2) du livre &lt;em&gt;IKE, retales de la reconversión. Trabajo
femenino y conflicto social en la industria textil asturiana&lt;/em&gt;, publié sous
la direction de Carlos Prieto aux &lt;a href=&quot;http://www.ladinamo.org/editorial&quot; hreflang=&quot;es&quot;&gt;éditions Ladinamo&lt;/a&gt; en 2004.&lt;br /&gt;
——&lt;br /&gt;
Miguel Chueca a notamment rassemblé et présenté deux recueils de textes pour
les éditions Agone : &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/memoiressociales/depossederlespossedants/&quot;&gt;Déposséder
les possédants. La grève générale aux « temps héroïques » du
syndicalisme révolutionnaire (1895-1906)&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; ; et, à paraître en
automne 2010, d’Émile Pouget, &lt;em&gt;L’Action directe et autres écrits
syndicalistes (1903-1910)&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;h4&gt;Notes&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/22/#rev-pnote-487198-1&quot; id=&quot;pnote-487198-1&quot; name=&quot;pnote-487198-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;] Le mot de « reconversion » est évidemment un
euphémisme, très caractéristique de la &lt;em&gt;novlangue&lt;/em&gt; des dominants : en
vérité, il désigne un processus qui ne vise ni plus ni moins qu’à la
disparition du secteur. Je rappelle que le PSOE vient de remporter les
élections législatives en octobre 1982. On notera, à ce sujet, que la politique
économique du gouvernement de González n’est pas inspirée par les rédacteurs du
programme grâce auquel le PSOE est venu au pouvoir mais par Boyer et Solchaga,
les représentants de l’aile la plus droitière et la plus néolibérale du parti
socialiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/22/#rev-pnote-487198-2&quot; id=&quot;pnote-487198-2&quot; name=&quot;pnote-487198-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;] Une des ouvrières, Ana Carpintero, avoue que les
employées d’IKE, souvent originaires de la campagne, entraient toutes dans
l’usine par « &lt;em&gt;enchufe&lt;/em&gt; [piston] ». Rendueles note que cette sorte de
mécanisme paternaliste liait les ouvrières à l’usine et les conduisait à
tolérer de nombreux abus. Par ailleurs, leur désir de ne pas trahir la
confiance déposée en elles assurait de hauts indices de productivité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/22/#rev-pnote-487198-3&quot; id=&quot;pnote-487198-3&quot; name=&quot;pnote-487198-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;] L’Union syndicale ouvrière est un syndicat lié à des
secteurs progressistes de l’Église. Elle fut créée, clandestinement, au temps
du franquisme et participa à la création des Commissions ouvrières, avant de
s’en désolidariser au moment où la mainmise du PCE sur l’organisation devint
une évidence pour tout le monde. Quant au syndicat CSI (en français : Courant
syndical de gauche), il s’agit d’une organisation implantée uniquement dans les
Asturies : fondée sur des postulats « assembléistes », elle lutte pour la
défense de l’identité industrielle de la région.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/22/#rev-pnote-487198-4&quot; id=&quot;pnote-487198-4&quot; name=&quot;pnote-487198-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;] Étant donné que les femmes constituent l’immense
majorité des employés de IKE, nous avons opté ici pour parler d’« ouvrières »
et pas d’« ouvriers ». Ceci étant, dans un article paru dans le journal &lt;em&gt;La
Nueva España&lt;/em&gt;, le 15 décembre 1990, soit après six mois d’occupation, le
journaliste se réfère à un « groupe de 160 femmes et trois hommes ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/22/#rev-pnote-487198-5&quot; id=&quot;pnote-487198-5&quot; name=&quot;pnote-487198-5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;] Carlos Prieto (dir.), &lt;em&gt;IKE, retales de la
reconversión. Trabajo femenino y conflicto social en la industria textil
asturiana&lt;/em&gt;, Ladinamo, 2004, p. 114.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/22/#rev-pnote-487198-6&quot; id=&quot;pnote-487198-6&quot; name=&quot;pnote-487198-6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;em&gt;Ibid&lt;/em&gt;., p. 119.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/22/#rev-pnote-487198-7&quot; id=&quot;pnote-487198-7&quot; name=&quot;pnote-487198-7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;] À ce sujet, on rappellera les luttes menées en France
par les salariés de Cellatex, d’Adelshoffen, de Forgeval ou encore de Moulinex,
dont les menaces (déverser de l’acide sulfurique dans la Meuse, faire exploser
des fûts de gaz, etc.) – assimilées un peu vite à une résurgence des tactiques
du syndicalisme révolutionnaire des premières années du siècle passé – disaient
assez le désespoir devant des mesures où ils voyaient, à juste titre, la fin de
leur monde, « avec ses règles, ses habitudes, ses valeurs, sa culture, sa
force, ses réalisations, les souvenirs qui y sont enfouis » (Danièle Linhart,
avec Barbara Rist et Estelle Durand, &lt;em&gt;Perte d’emploi, perte de soi&lt;/em&gt;,
Érès, 2002, p. 33).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/22/#rev-pnote-487198-8&quot; id=&quot;pnote-487198-8&quot; name=&quot;pnote-487198-8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;] Ana Carpintero fait remarquer que, si des hommes
dressent des barricades dans les rues, on dira qu’« ils ne laissent pas
travailler les autres », on les traitera de « &lt;em&gt;hijos de puta&lt;/em&gt; », etc. En
revanche, on convie les femmes d’IKE à « retourner chez elles », à « s’occuper
de leurs torchons » ou à « aller faire le ménage ».&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Rationaliser le contrôle social : entre technologisation et responsabilisation (2)</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2010/02/23/Rationaliser-le-controle-social-2</link>
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    <pubDate>Tue, 23 Feb 2010 11:24:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>La chronique de Jean-Pierre Garnier</category>
        <category>Contrôle-social</category><category>Répression-policière</category><category>Ville</category>    
    <description>&lt;h3&gt;Rationalisation idéologique&lt;/h3&gt;
&lt;h4&gt;Rationaliser la domination, ce n’est pas seulement la rendre techniquement
plus efficiente, disions-nous en préambule à notre propos. Il faut aussi
qu’elle paraisse légitime. Donc qu’elle n’apparaisse pas comme domination. Tout
cela passe par des discours.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;Comme l’affirmait Pierre Bourdieu, rationaliser, au plan intellectuel, c’est
« le fait de donner des raisons pour justifier des choses souvent
injustifiables&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/23/#pnote-489182-1&quot; id=&quot;rev-pnote-489182-1&quot; name=&quot;rev-pnote-489182-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;». Toutefois, convaincre les citoyens des
bienfaits des mesures prises et des actions menées ne suffit pas : il faut
les faire adhérer, c’est-à-dire accepter, approuver et même applaudir ces
mesures et ces actions. Et même pousser l’adhésion plus loin : faire
« participer ». D’où un credo, ressassé depuis des années, pour ne pas
dire plusieurs décennies : « La sécurité est l’affaire de tous »
; et un impératif : « Responsabiliser le citoyen. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« La sécurité est un bien commun essentiel, très lié à d’autres biens
communs comme l’inclusion sociale, le droit au travail, à la santé, à
l’éducation et à la culture », peut-on lire en tête du « Manifeste de
Saragosse sur la sécurité urbaine et la démocratie », issu d’un forum européen
tenu dans cette ville en novembre 2006. Étant donné que ces « autres bien
communs » sont, dans la réalité, de plus en plus inégalement partagés,
avec l’insécurité sociale qui en découle pour la majorité, il est logique que
la « sécurité », au sens policier du terme, soit promue au rang de
« bien commun essentiel », c’est-à-dire d’idéal mobilisateur susceptible
de faire l’unanimité. Ainsi le « droit à la sécurité » sera-t-il mis
en avant pour faire oublier que les droits sociaux sont démantelés les uns
après les autres. De même la « lutte contre l’insécurité »
remplacera-t-elle le combat contre les inégalités.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fait, il faut croire que la pléthore de gens en uniforme affectés à la
surveillance ou à la répression ne suffit pas. Sous couvert d’aider à
l’« insertion » d’une « jeunesse sans repères » dans la
société française, on a procédé depuis des années au recrutement massif, au
sein même de ladite jeunesse, d’une armée de supplétifs préposés aux tâches
d’encadrement : travailleurs sociaux, éducateurs, animateurs, moniteurs,
médiateurs, etc. Une fois formés, la plupart s’intègrent au « maillage
associatif » de manière définitive ou temporaire en fonction des
possibilités offertes par les autorités de tutelle… et du comportement des
intéressés.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Point n’est besoin, cependant, de faire partie des professionnels du
contrôle social pour œuvrer à son renforcement. Un « service volontaire
citoyen de la police nationale » a, en effet, été créé en mars 2007 dans
le cadre d’une loi relative à la prévention de la délinquance, création
intégrée à une loi antérieure promulguée en mars 2003 pour la sécurité
intérieure. Composée de volontaires, ce service vise à « renforcer le lien
entre la nation et la police nationale » par le biais de missions de
solidarité, de médiation sociale et de sensibilisation au respect de la loi.
Bien que le mot n’y figure pas, on aurait pu y ajouter la délation, pratique
déjà encouragée parmi les enseignants des zones d’éducation prioritaires ou les
travailleurs sociaux dans les « zones urbaines sensibles », et que
certains responsables politiques ou policiers souhaiteraient voire répandue
dans toute la population.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l’Essonne, vingt et un habitants s’apprêtaient, au printemps 2008, à
devenir des « policiers pas comme les autres »&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/23/#pnote-489182-2&quot; id=&quot;rev-pnote-489182-2&quot; name=&quot;rev-pnote-489182-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Dans le cadre d’une opération pilote à
laquelle participaient une dizaine d’autres départements, des « citoyens
volontaires » étaient en cours de recrutement par la direction
départementale de la police nationale. Leur rôle : accueillir les
victimes, régler des litiges mineurs et aider les forces de l’ordre dans
certaines missions quotidiennes comme la prise de mains courantes.
« Attention : ils ne se substitueront pas aux policiers », prévenait
le commandant Claude Mascaro, coordinateur du dispositif. « En revanche,
ils les seconderont dans certaines opérations, comme les incivilités légères,
les troubles du voisinage, les petits problèmes de stationnement », détaillait
le commissaire Lionel Vallence, en train de recruter deux citoyens volontaires
à Sainte-Geneviève-des-Bois. La plupart de ces policiers bénévoles devaient
intervenir dans les commissariats. Quelques-uns seraient placés au centre
départemental de loisirs jeunes et dans trois collèges de l’Essonne :
Galilée à Évry, Sédar-Senghor à Corbeil et Michel-Vignaud à Morangis. Partout,
l’objectif était le même : désamorcer les conflits afin d’éviter la
multiplication des procédures lourdes. « Dans une société où, au moindre
problème, on fait appel aux institutions, ces bénévoles peuvent régler certains
soucis par le dialogue », justifiait la préfecture. « Après les émeutes de
novembre 2005, nous avions constaté de vraies difficultés de communication
entre la police et la population. D’où l’idée de créer ces citoyens
volontaires. Plus proches des gens et de leur quotidien, ils peuvent devenir ce
trait d’union manquant », se réjouissait le commandant Mascaro.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette collaboration entre la police et la population peut prendre d’autres
formes. Depuis 2004, l’idée d’affecter dans les établissements scolaires
« à problèmes » un « policier référent » auquel pourraient
s’adresser les enseignants et le personnel administratif revient régulièrement
et commence, progressivement, à devenir réalité. Ainsi, faisant suite à un
discours prononcé le 18 mars 2008 par Nicolas Sarkozy à Gagny
(Seine-Saint-Denis) dans un lycée victime de l’intrusion d’une bande, Xavier
Darcos, ministre de l’Éducation, et Michèle Alliot-Marie, ministre de
l’Intérieur, avaient signé une circulaire commune envoyée aux recteurs et aux
préfets sur le thème de la « sanctuarisation » des établissements. Un
« diagnostic de sécurité » devait être établi dans plus de deux cents
établissements. Le 5 octobre 2009, à Aulnay-sous-Bois, les nouveaux ministres
de l’Intérieur, Brice Hortefeux, et de l’Éducation, Luc Chatel, mettaient sur
orbite la première « équipe mobile de sécurité » (EMS), composée de
dix personnes, dont cinq « spécialistes » de la sécurité et cinq
personnels de l’Éducation nationale. Quelque cinq cents personnes devaient être
recrutées d’ici à la fin de l’année par les rectorats pour intégrer les EMS. La
mission de ces derniers est double : prévenir la violence en dénouant les
tensions et intervenir en cas d’incidents dans un établissement à la demande du
proviseur. Les deux ministres avaient tenu à préciser que les membres des
équipes mobiles de sécurité étaient des contractuels de l’Éducation nationale
et non des policiers, comme si cela devait rassurer plutôt qu’inquiéter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En septembre 2009, une adresse électronique destinée à recueillir les
témoignages des habitants du département francilien de l’Essonne faisait
polémique. « La délation est-elle une pratique digne d’une
démocratie ? » se demandaient sans rire certains commentateurs. Affichée
dans des mairies et commissariats du département, l’information au public
stipulait : « Aidez la police nationale dans son action au service
des citoyens. Vous pouvez transmettre vos renseignements (témoignages, photos,
vidéos) à l’adresse mail suivante. […] Confidentialité garantie. »
Interrogé par France Info, Jean-Claude Borel-Garin, directeur départemental de
la Sécurité publique à l’origine du projet déjà expérimenté en Isère, s’était
expliqué : « La police ne traite pas la délation, elle agit dans un
cadre légal. […] Pourquoi la police ne pourrait pas recevoir des informations
par mail alors que tout le monde en reçoit ? […] Est-ce qu’on aurait dit
qu’il ne faut pas que la police utilise le téléphone parce qu’il va y avoir de
la délation ? Il faut vivre avec son temps. » Il faut croire que ce
temps en rappelait un autre, y compris parmi les responsables policiers.
« Je condamne cette initiative locale », déclarera à l’AFP Jean-Claude
Delage, secrétaire général du syndicat Alliance police nationale, pourtant
classé à droite. Avant d’ajouter : « C’est une police d’une autre
époque et je ne vois pas comment nos collègues pourront faire et trier les
bonnes ou mauvaises informations ainsi recueillies. » Le syndicat
craignait le parallèle avec « la police de Vichy ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n’est pas rare que, pour se dédouaner d’actes répressifs contrevenant aux
principes les plus élémentaires de l’« État de droit », les autorités
recourent au mensonge pur et simple. Le cas le plus fréquent et le plus patent
est celui des multiples « bavures policières », souvent mortelles. Les
versions officielles qui en sont livrées sont presque systématiquement fausses,
qu’il s’agisse de l’origine des faits ou de leur déroulement. Plus
sophistiquées, les pétitions de principe et les sophismes qui émaillent les
discours politico-médiatico-scientifiques destinés à persuader l’« opinion
publique » qu’ils formatent du bien-fondé des mesures punitives destinées
à faire régner l’ordre dans l’espace public. Exemple : l’assertion du
garde des Sceaux Alain Peyrefitte selon laquelle « la sécurité est la
première des libertés », utilisée pour faire approuver et voter une loi
liberticide qui donnait le coup d’envoi à une série d’autres qui ne cesseraient
de s’ajouter au fil des années.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour faire passer plus facilement dans les mœurs l’intensification du
contrôle social, on peut aussi, comme dans les régimes totalitaires honnis,
forger une &lt;em&gt;novlangue&lt;/em&gt;, c’est-à-dire un langage mystificateur d’origine
bureaucratique ou pseudo scientifique visant à gommer tout ce qui peut évoquer
la surveillance de certaines catégories de population « à risques »
et la neutralisation de leurs exactions éventuelles. En fait, ces artifices
langagiers servent surtout à « sécuriser » les esprits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’un de ces procédés est la falsification, c’est-à-dire le détournement de
sens. C’est ainsi qu’en octobre 1997, lors du colloque de Villepinte où le
gouvernement de Lionel Jospin fraîchement formé avait orchestré le ralliement
définitif des « socialistes » aux thèses sécuritaires, le nouveau
ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, avait cru bon, pour donner un
tour « républicain » à ce tournant droitier, d’exhumer la notion de
« sûreté » pour la placer au centre de son propos en lieu et place de
celle de « sécurité ». Sans qu’il soit nécessaire de se livrer à une
généalogie linguistique de ce pseudo-concept, il faut rappeler qu’à l’origine
il se rapportait à la protection du citoyen face à l’arbitraire du pouvoir
d’État, royal ou non. Dans la Déclaration des droits de l’homme de 1789,
toujours en vigueur, au moins sur le papier, qui figure en préambule à notre
Constitution, le « droit à la sûreté » est le troisième proclamé
après la liberté et la propriété, et avant celui de… la « résistance à
l’oppression ». Il est vrai que, dès la chute de Robespierre en 1794, ce droit
revêtit un tout autre sens : c’est l’État qu’il convenait de prémunir
contre les menées des « mauvais citoyens ». Au XIXe siècle, les
« maisons de sûreté » ont désigné les prisons et « la
Sûreté » la police politique depuis Napoléon III jusqu’à 1934. Ce qui fera
écrire à Karl Marx que « la sûreté est la notion sociale la plus haute de
la société bourgeoise, la notion de police&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/23/#pnote-489182-3&quot; id=&quot;rev-pnote-489182-3&quot; name=&quot;rev-pnote-489182-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour donner une caution scientifique à ces tripatouillages sémantiques, on a
coutume de faire appel à des chercheurs (sociologues, politologues, géographes,
juristes, etc.) qui ont fait leur la finalité policière, au sens large du
terme, de plus en plus fréquemment impartie à leur discipline. C’est ainsi
qu’en 2007, dans la présentation d’une « consultation de recherches »
émanant du « Plan urbanisme, construction, architecture », instance à
vocation interministérielle chargée de promouvoir des recherches et des
expérimentations utiles à l’État dans le domaine de l’aménagement urbain, il
était dit qu’« il semble désormais bien admis que le mot “sûreté” permet
de distinguer, dans le champ de la sécurité des biens et des personnes, tout ce
qui touche à la jouissance paisible et partagée des espaces collectifs ». Comme
il fallait s’y attendre, la sécurité ainsi redéfinie était associée à
l’épanouissement des libertés : cet « état individuel et collectif,
de quiétude, de sérénité » garanti contre les « risques de
malveillance » par la puissance publique, secondée ou non par des agents
privés, était, en effet, postulé « propice à l’exercice des libertés
individuelles et collectives ». Peu importe que la préservation cet « état
de quiétude et de sérénité » implique une multiplication des entraves à la
liberté : contrôles d’identité, quadrillage des quartiers et des
« points névralgiques », surveillance permanente des espaces publics, etc.
L’objectif de la consultation était de mobiliser les chercheurs et les
praticiens de l’urbain (urbanistes, architectes, paysagistes, etc.) pour
« mettre en lumière les effets de préoccupations sécuritaires sur la
conception, la gestion et les usages de l’espace urbain ». À eux de dresser le
bilan des initiatives et des actions visant à « accroître la sûreté »
et « diminuer le sentiment d’insécurité » par le biais des plans
d’urbanisme, des projets architecturaux, des aménagements paysagers, de
l’éclairage, du mobilier urbain, de la maintenance et de l’utilisation de
l’espace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Importé d’outre-Atlantique dans les années 1990 dans le cadre la loi
d’orientation et de programmation pour la sécurité (LOPS) sous l’égide du
tandem Pasqua-Pandraud (respectivement ministre de l’Intérieur et ministre
délégué chargé de la sécurité), le modèle idéologique de l’« espace
défendable [&lt;em&gt;defensible space&lt;/em&gt;] » a pris en France le nom
d’« architecture de prévention situationnelle ». Une devise en résume le
propos : « Aménager les lieux pour prévenir le crime. » Elle a
engendré une nouvelle manière de concevoir la ville du futur. Parmi les
responsables du maintien de la « paix civile » et leurs conseillers
au ministère de l’Intérieur, dans les préfectures, les mairies ou au sein des
organismes du logement social et des sociétés de promotion immobilière, a germé
l’idée que la configuration des bâtiments et des espaces publics pouvait, selon
les cas, faciliter ou entraver les menées des trublions éventuels, et, en cas
de passage à l’acte, constituer ou non un obstacle à la répression. C’est
pourquoi la dimension sécuritaire est devenue omniprésente dans les
réalisations urbanistiques ou architecturales : « résidences fermées
», « résidentialisation » du logement social (semi-privatisation des
parties communes extérieures), suppression des « lieux pièges »
(recoins, impasses, passages obscurs, murettes, toits-terrasses, coursives,
halls d’immeuble traversants, etc.), mobilier urbain défensif (bornes
anti-« voitures-béliers », bancs anti-clochards), végétalisation
dissuasive (buissons piquants et vénéneux le long des façades), dégagement des
espaces publics et disposition des immeubles permettant une « surveillance
naturelle » – le contrôle spontané – des lieux de la part des passants ou
des riverains…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On aurait pu évidemment ranger ces dispositifs spatiaux sous la rubrique de
la rationalisation technologique du contrôle social. Mais leur efficacité
supposée dépendrait, en dernière instance, de la participation active des
habitants, qualifiée, comme il se doit, de « citoyenne ». Chercheurs et
décideurs ne cessent, en effet, de le clamer : les usagers de l’espace
urbain se doivent d’être en dernière instance les « garants des lieux
»&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/23/#pnote-489182-4&quot; id=&quot;rev-pnote-489182-4&quot; name=&quot;rev-pnote-489182-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Dans les expériences les plus innovantes en
ce domaine, ils sont même « associés », lors de la conception des projets
urbanistiques ou architecturaux, à la réflexion sur les « aménagements de
sûreté », collaboration coupant court, ainsi, à toute interrogation sur le type
de société qui les rend nécessaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre procédé en vogue dans les discours sécuritaires destinés à calmer
les appréhensions du public est l’euphémisation. Ce n’est pas pour rien, par
exemple, que la vidéosurveillance a été récemment rebaptisée de manière
euphémique « vidéoprotection » : il s’agissait de persuader le
citoyen qu’il n’était pas surveillé mais protégé. Or, chacun sait qu’il y a le
« bon citoyen » et le mauvais : du voleur de portable au
terroriste ou au révolutionnaire. Surveiller celui-ci pour protéger celui-là a
toujours été l’alibi des pouvoirs en place, « démocratiques » ou non.
De même, le « maintien de l’ordre » tend à faire place à la
« préservation de la paix civile » comme mission première impartie à
la police, tandis que, dans les municipalités, les « adjoints à la
sécurité » ont disparu au profit des « adjoints à la tranquillité
publique ». On comprendra, dans ce contexte, qu’on ne parle pas de délation à
propos des renseignements communiqués aux policiers par certains habitants sur,
entre autres, la progéniture turbulente de leurs voisins, mais de « veille
citoyenne » ; et qu’on préfère placer sous le signe de la
« coproduction de sécurité » la collaboration avec les forces de
l’ordre – expression fâcheusement connotée en France, comme on sait. Il n’est
pas jusqu’à la pénalisation de tout comportement déviant qui ne soit légitimée
grâce à un vocable fourre-tout où le moralisme le dispute au juridisme :
l’« incivilité ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La prévention elle-même, dont on a signalé qu’elle ne constituait plus la
priorité, a reçu une nouvelle acception, qui vient compléter la première en
tant qu’alternative compatible avec la politique dissuasive, sinon répressive,
qui l’a emporté. « Mieux vaut prévenir que guérir », dit le proverbe. Un
principe difficile à appliquer à la lettre dans des sociétés où la
précarisation, la paupérisation et la marginalisation de masse combinées à
l’effondrement des idéaux d’émancipation collective conduisent une partie des
individus qui en font les frais à adopter des comportements délinquants ou, au
moins, déviants qui perturbent l’ordre public. Comme il ne saurait être
question de guérir ces maux en s’attaquant aux véritables facteurs de trouble,
c’est-à-dire à l’ordre social capitaliste dont la légitimité est désormais
postulée incontestable, on fera porter l’action sur les fauteurs de troubles.
Là encore, il s’agit de « responsabiliser ». C’est-à-dire non pas de
rendre le système social responsable des exactions de ces trublions – ce qui
reviendrait, comme l’affirmait la garde de Sceaux du gouvernement Jospin,
Élisabeth Guigou, à leur « fournir des excuses sociologiques » – mais
d’en faire porter la responsabilité sur eux-mêmes ou sur leurs parents
« laxistes ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce traitement de la « violence urbaine » sans guérison possible,
qui revient paradoxalement à prévenir faute de pouvoir guérir, emprunte deux
voies complémentaires. La première, traditionnelle, qualifiée de
« prévention sociale », vise à « insérer » des gens (individus
ou groupes) « à risques » à l’aide de mesures censées influer de
manière positive sur leur personnalité en améliorant ponctuellement leurs
conditions de vie (scolarité, emploi, logement, culture, loisirs, etc.) tout en
laissant intacts les rapports de domination et d’exploitation dont elles sont
le produit. L’autre voie, innovante, baptisée « prévention situationnelle
», consiste à anticiper par des dispositifs de surveillance, de contrôle et de
protection les situations propices à la commission d’infractions ou d’actions
classées comme répréhensibles en rendant celle-ci plus difficiles, plus risquée
ou moins profitable pour leurs auteurs réels ou potentiels. Dans les deux cas,
l’objectif n’est pas de résoudre la question sociale, mais de
« réguler » les effets de sa non-solution : le contexte
socio-économique et politico-idéologique général est évacué au profit des
seules circonstances immédiates et locales supposées à l’origine des actes et
des comportements jugés condamnables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien sûr, sous peine de voir diminuer la crainte ou l’animosité des
« Français » à l’égard du nouvel ennemi intérieur, les termes
bellicistes ne pouvaient être tous remplacés dans les déclarations officielles
ou les reportages médiatiques. Outre le terrorisme, la liste ne cesse de
s’allonger des « risques » auxquels sont confrontées nos
« sociétés vulnérables », de même que celle des catégories de gens
auxquelles il sont associés : vol, racket, agression, vandalisme, trafic
de drogue, mendicité, prostitution, errance de sans-logis ou de sans-papiers,
regroupements intempestifs, émeutes, manifestations violentes, sans compter les
innombrables « incivilités ». Outre celui de « racaille », qui a
connu le regain de popularité que l’on sait grâce à une intervention
présidentielle, les mots « barbares » ou « horde »
reviennent souvent à propos des « bandes de jeunes » qui mettraient
les « quartiers » en couple réglée. Et l’on entend toujours annoncer
la « reconquête des zones de non-droit » pour justifier le
quadrillage répressif des zones de relégation où sont parqués les
sans-droits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment définir ce type de société ? Sous l’influence de certains
philosophes français (dont Michel Foucault et Gilles Deleuze), le concept de
« société de contrôle » a été repris par maints esprits critiques
pour rendre compte des nouvelles modalités de la domination. Néanmoins, à
l’instar des notions de « biopouvoir » et de
« biopolitique » mises sur le marché des idées à la fin du siècle
dernier, celle de « société de contrôle » relève de ces néotruismes
inutiles et pédants qui servent à nommer, comme s’il s’agissait d’une
découverte, ce qui a presque toujours été : depuis belle lurette, la
double justification du pouvoir a été d’assurer le bien-être des sans-pouvoirs
(maintenance du troupeau) et de réprimer les fauteurs de troubles (contention
des brebis galeuses, bêtes noires et moutons enragés). D’où la nécessité d’un
inventaire, pour tous, et d’un répertoire pour quelques-uns.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-on, dès lors, parler plutôt de « société de surveillance » ?
Pendre soin de ses ouailles, comme on disait à l’époque où le religieux faisait
lien, veut dire veiller sur elles pour qu’elles ne s’écartent pas du droit
chemin ou y soient entraînées par de mauvais bergers. Or, en raison de la
« perte des références » et des « repères » dans nos
« sociétés en mutation », et de la multiplication de « menaces »
en tout genre, la nécessité s’est imposée d’une surveillance généralisée. D’où
la mise en place d’un dispositif d’omni-perception assurant une traçabilité
universelle et ubiquitaire des individus. Des artefacts « intelligents et
communicants » permettraient un contrôle à distance, « non invasif et
intrusif » selon ses promoteurs. En fait, on assiste à la mise en liberté
surveillée de tout un chacun. Peut-on continuer à qualifier d’« État de
droit » un régime qui peut répertorier, numéroter, encarter,
photographier, détailler, ficher, épier, tracer, traiter des populations déjà
quadrillées de personnels et de dispositifs policiers ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, un nouveau stade est en passe d’être atteint : celui de la
« société de contrainte ». Sans quitter le domaine de l’interdit, qui ne
cesse de s’étendre, nous entrons, en effet, dans un univers où, par des biais
divers, nous serons en outre obligés, de manière explicite ou souvent à notre
insu, d’accomplir de ce que d’autres auront décidé à notre place. Mis à toutes
les sauces, le « principe de précaution » nous oblige de plus en plus
souvent, dans notre vie quotidienne, à nous plier « pour notre bien »
à des directives venus d’ailleurs. Le « pass Navigo », pour ne prendre
qu’un exemple, censé limiter la fraude et aider la police dans la recherche des
malfaiteurs, est devenu quasi obligatoire pour tous les gens qui utilisent
régulièrement les transports en commun de la RATP. Une imposition parmi tant
d’autres qu’il semble vain de chercher à refuser car, lorsque toute la
population est traitée en suspecte, celui qui se dérobe à ce traitement est
forcément coupable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne restera plus alors au citoyen-citadin apeuré qu’à accepter de bon gré les
contraintes par lesquelles il pourra espérer échapper à cette suspicion
généralisée. Grâce à cet agent bénévole et zélé des finalités de l’État qu’il
aura intériorisées comme siennes, la société civile pourra se convertir – terme
à prendre également avec sa connotation religieuse – en une société
véritablement &lt;em&gt;civique&lt;/em&gt;, où le pouvoir exécutif aura fait, en quelque
sorte, le plein de ses exécutants.&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Jean-Pierre Garnier&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Texte paru dans les &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://leda.univ-evry.fr/PagesHtml/laboratoires/CPN/publi_cpn_cahier.htm&quot;&gt;Cahiers
du centre Pierre Naville&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, université d’Évry-Val d’Essonne, 2010&lt;br /&gt;
——&lt;br /&gt;
Jean-Pierre Garnier est notamment l'auteur de &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/contrefeux/uneviolenceeminemmentcontemporaine/&quot;&gt;Une
violence éminemment contemporaine. Essais sur la ville, la petite-bourgeoisie
intellectuelle et l'effacement des classes populaires&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; à paraître en
mars 2010 aux éditions Agone.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;h4&gt;Notes&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/23/#rev-pnote-489182-1&quot; id=&quot;pnote-489182-1&quot; name=&quot;pnote-489182-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;] Pierre Bourdieu, « Les chercheurs, la science
économique et le mouvement social. Introduction aux États généraux du mouvement
social en novembre 1995 », in &lt;em&gt;Contre-Feux&lt;/em&gt;, Raisons d’agir, 1998.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/23/#rev-pnote-489182-2&quot; id=&quot;pnote-489182-2&quot; name=&quot;pnote-489182-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;em&gt;Le Parisien&lt;/em&gt;, 3 mai 2008.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/23/#rev-pnote-489182-3&quot; id=&quot;pnote-489182-3&quot; name=&quot;pnote-489182-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;] 3. Karl Marx, « À propos de la question juive »,
&lt;em&gt;Œuvres III,&lt;/em&gt; Gallimard, 1982.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/23/#rev-pnote-489182-4&quot; id=&quot;pnote-489182-4&quot; name=&quot;pnote-489182-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;] Sebastian Roché, &lt;em&gt;La Société incivile&lt;/em&gt;, Seuil,
1996.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Rationaliser le contrôle social : entre technologisation et responsabilisation (1)</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2010/02/23/Rationaliser-le-controle-social-1</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:2696ba670b1045ad6800b7a13d590567</guid>
    <pubDate>Tue, 23 Feb 2010 11:22:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>La chronique de Jean-Pierre Garnier</category>
        <category>Contrôle-social</category><category>Répression-policière</category>    
    <description>&lt;h3&gt;Rationalisation technique&lt;/h3&gt;
&lt;h4&gt;Annoncées dans le métro parisien par de grandes affiches, deux journées de
festivités avaient été organisées sur l’esplanade des Invalides le week-end des
18 et 19 octobre 2008 : les JSI. C’est-à-dire les Journées de la sécurité
intérieure. Ces journées revêtaient un caractère national :
105 villes étaient concernées.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;Avec stands, films, dépliants publicitaires, panneaux explicatifs, exposés,
exposition de matériel (véhicules, armes, outils de détection; etc.), les JSI
exposaient des démonstrations d’interventions en tout genre, y compris des
opérations musclées avec le concours du GIGN, du RAID, des pelotons de
gendarmes mobiles, des CRS, etc. Le tout sous haute protection policière pour
dissuader les éventuels (et improbables) perturbateurs de gâcher la fête
sécuritaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le IIIe Reich mettait en scène de grandioses parades militaires pour
préparer les esprits à la guerre. La Ve République offre aujourd’hui à la
population des shows militaro-policiers pour la mobiliser contre l’ennemi
intérieur. « On avait déjà les JMJ (Journées mondiales de la jeunesse) de
la curaille. Voici venir les JSI de la flicaille », dénonçait un tract
anarchiste. Après le sabre qui accompagnait le goupillon, place au tonfa, au
flash-ball ou au pistolet Taser !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette exhibition obscène des « forces de l’ordre » – où l’ordre
montrait sa force – matérialisait et symbolisait à la fois les deux acceptions
que le sociologue Pierre Bourdieu donnait au terme « rationaliser »
appliqué à la domination : au plan technique, en renforcer les mécanismes
grâce à l’innovation (fonction d’efficience) ; au plan idéologique, les
justifier en masquant leur raison d’être par des discours d’accompagnement
(fonction de légitimation). C’est de quelques-unes de ces avancées techniques
et discursives dans le contrôle des populations, et du sens qu’il convient de
leur donner, qu’il sera question dans les lignes qui suivent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le perfectionnement des techniques destinées à surveiller les populations,
et éventuellement à punir les individus susceptibles de troubler l’ordre
public, ne connaît pas de pause. Mais, depuis le milieu des années 1970, on a
observé une nette accélération en France, en réaction à la montée supposée des
« violences urbaines » commises par une partie de la jeunesse
résidant dans les logements sociaux. Par la suite, l’apparition et le
développement du terrorisme, avec les attentats perpétrés en ville, a incité
les pouvoirs publics à redoubler d’efforts pour « sécuriser l’espace
urbain », impératif rendu encore plus urgent avec l’apparition récente, au
moins dans les discours sinon dans l’esprit de certains gouvernants, d’une
dangereuse mouvance « anarcho-autonome ». Les dispositifs mis en œuvre en
ce sens comportent plusieurs composantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au plan juridique, tout d’abord, notre « État de droit »
s’enrichit d’un arsenal législatif liberticide en accroissement constant.
Nouvelles lois, nouvelles infractions, nouvelles peines. Depuis des années,
c’est devenu une habitude, les faits divers sont souvent instrumentalisés afin
de créer, qui une nouvelle législation – depuis 2002, trente textes de lois
sécuritaires ont été adoptés –, qui un nouveau fichier policier. On en
dénombrait cinquante-huit au milieu de l’année 2009, soit une augmentation de
70 % en trois ans, dont le quart n’a aucune existence légale : la loi
« Informatique et libertés » a, en effet, été modifiée pour leur
donner le « droit » d’être « hors la loi » jusqu’en
2010 ! Or, la moitié des Français y sont fichés, et, rien que sur ces
trois dernières années, plus d’un million y sont toujours considérés comme
« suspects » alors même qu’ils ont été blanchis par la justice. Quant
à la fiabilité des renseignements recueillis, elle laisse pour le moins à
désirer. En 2008, la CNIL (Commission nationale informatique et libertés) avait
constaté 83 % d’erreurs dans les fichiers policiers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dernière innovation en la matière – au moment où cet article est rédigé –,
la création de deux nouveaux fichiers : l’un pour identifier les
« mouvances anarchistes potentiellement violentes » ; l’autre pour
recenser leurs « lieux de vie communautaires ». On la doit au ministre de
l’Intérieur Brice Hortefeux, à la suite des heurts opposant manifestants et
policiers survenus à Poitiers, le samedi 10 octobre 2009, lors d’un
« rassemblement anti-carcéral et festif » contre la nouvelle prison
de Vivone – déjà surpeuplée avant même d’être livrée, comme l’attestait un
article paru dans &lt;em&gt;La Nouvelle République&lt;/em&gt;, faisant état de la présence
de trois lits par cellule. En déplacement à Poitiers au lendemain de ces
« graves incidents », le ministre a demandé aux préfets de procéder à
« une identification très précise du ou des groupuscule(s) qui
organise(nt) ces incidents », pour mieux lutter contre ce type de
violences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le terrain, les policiers avaient été débordés par des « militants
d’ultra-gauche » cinq fois plus nombreux que prévu et « extrêmement
bien préparés », alors que les forces de l’ordre ne l’étaient, semble-t-il, pas
assez. Cela est d’autant plus étonnant que les « néo-gauchistes » et
autres « anarcho-autonomes » sont pourtant clairement placés sous
surveillance (depuis, au moins, 2006) et que, comme le rappelait à ce propos
l’agence Reuters, « le ministère de l’Intérieur a mobilisé depuis
plusieurs mois ses services sur cette forme de contestation radicale, qui
prendrait de l’ampleur ». Brice Hortefeux en était d’ailleurs convaincu :
une police mal préparée est d’abord une police mal renseignée. La preuve :
sur les dix-huit personnes placées en garde à vue à Poitiers, plus de la moitié
n’étaient pas fichés. Pire : pour le ministre, rien n’avait permis
d’anticiper l’ampleur des violences. Le samedi suivant, lors d’une
manifestation de protestation contre l’incarcération de deux participants à la
suite des incidents du week-end précédent, des échauffourées avec une police à
nouveau débordée mirent à nouveau Poitiers à la une de l’actualité. Il faut
croire, au vu de ces événements (mais d’autres pourraient être mentionnés),
que, malgré la modernisation de la gestion de l’activité policière sur le
modèle du management privé, avec la promotion de la « culture du
résultat » prétendument gage d’efficacité, des progrès restent à effectuer
en matière de rationalisation du contrôle social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On se souvient peut-être des remous causés par « Edvige », un fichier
policier fourre-tout supposé aider à gérer « l’ordre public ». Devaient y
figurer des indications sur les orientations sexuelles et les activités
politiques ou syndicales des gens qui s’y trouveraient répertoriés, ce qui
avait scandalisé un certains nombre d’organisations et d’associations
soucieuses de préserver les droits de l’individu à la vie privée. Aux
soixante-dix parlementaires qui l’avaient interrogé à ce sujet, un représentant
du ministère de l’Intérieur expliquait en mars 2008 qu’« Edvirsp »
(pour « Exploitation documentaire et de la valorisation de l’information
relative à la sécurité publique »), la version édulcorée d’Edvige, « ne
comportera que des données directement liées à la sécurité publique ou
permettant de répondre aux demandes d’enquêtes de recrutement imposées par la
loi ». Mais ce n’était que partie remise. On attendait, depuis plus d’un an, la
publication du décret portant création d’Edvirsp. Or, il a suffi d’une émeute
dans les rues de Poitiers pour voir poindre, en une journée, deux nouveaux
fichiers, rebaptisés « bases de données » et discrètement publiés par
décret pour éviter tout débat public contradictoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur l’un d’eux, ayant pour finalité supposée « la prévention des
atteintes à l’ordre public », réapparaît le fichage des activités politiques et
syndicales, en y ajoutant les opinions religieuses et philosophiques. Bien
plus, y figure aussi l’« origine géographique » des gens répertoriés,
subterfuge qui permet de contourner la promesse faite par le ministère de
l’Intérieur que le fichier ne comporterait « en aucun cas de données
relatives aux origines raciales ou ethniques des personnes ». « On imagine
bien qu’on ne va pas ficher les Auvergnats », commentait le président de la
Ligue des droits de l’homme. Et, pour faire bonne mesure, il est prévu qu’un
mineur peut faire partie des gens fichés à partir de treize ans, même s’il
n’est pas délinquant. Il suffira, en effet, que la police le soupçonne d’en
devenir un dans l’avenir. Pour les gouvernants, la jeunesse n’est pas
&lt;em&gt;en&lt;/em&gt; danger, mais &lt;em&gt;un&lt;/em&gt; danger ! Une manière bien singulière
de célébrer le vingtième anniversaire de la Convention des droits de l’enfant,
document signé par la France, qui garantit une protection juridique jusqu’à
dix-huit ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On évoquera pour mémoire un autre fichier, « Christina »
(Centralisation du renseignement intérieur pour la sécurité du territoire et
les intérêts nationaux), classé « secret défense », donc inaccessible aux
non-initiés, qui regroupe les individus suspectés d’être proches des islamistes
radicaux, des milieux séparatistes, des extrémistes de gauche, etc. Il ne fait
que confirmer la volonté en haut lieu de criminaliser toute forme de
contestation radicale de l’ordre établi, comme en témoigne également un rapport
de la direction centrale des renseignements généraux (maintenant intégrée à la
direction centrale du renseignement intérieur) remis en juin 2008 aux services
de l’ancienne ministre de l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie. Classé lui aussi
« confidentiel défense », ce document faisait le bilan de près de trois
ans d’actions menées en France par la prétendue « ultra-gauche ». Son
intitulé en résume la philosophie : « Du conflit anti-CPE à la
constitution d’un réseau pré-terroriste [&lt;em&gt;sic&lt;/em&gt;] international ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au plan technologique, l’effort redouble également pour neutraliser les
fauteurs de troubles, réels ou potentiels, qu’il s’agisse de les surveiller, de
les dissuader ou de les réprimer. Fruit de l’activité des départements
« recherche et développement » des entreprises privées alléchées par
les perspectives de profit offertes par le créneau sécuritaire, la panoplie des
outils de « flicage » électronique et du matériel répressif n’a cessé
de s’enrichir. Les caméras de vidéosurveillance, radars, GPS, outils
biométriques, entre autres, ont été mis à contribution pour faire en sorte
qu’aucun fait et geste considéré comme potentiellement suspect n’échappe à
l’attention des responsables du maintien de l’ordre urbain. À titre d’exemple,
on peut citer l’engouement récent dont bénéficient les puces RFID (Radio
Frequency IDentification) auprès des certaines municipalités pour identifier et
mémoriser des données relatives aux allers et venues des citadins sur le
territoire de leur commune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est ainsi que Lille-Métropole, établissement public de coopération
intercommunale chargé de l’aménagement urbain et de la gestion des services
publics de l’agglomération lilloise, invite les habitants à mettre une puce
dans leur poche sous prétexte de leur « faciliter la ville » et de
renforcer leur sécurité. Une fois munis de la carte RFID, ils pourront être
détectés à distance dans les bus ou le métro, à bicyclette, à la bibliothèque
ou à la cantine scolaire. Sous l’œil froid des caméras de vidéosurveillance qui
ont proliféré à Lille comme ailleurs, leurs déplacements, heures et lieux de
passage seront ainsi « traçabilisés ». Cette innovation ne profitera pas
seulement aux forces de l’ordre et à la multinationale des transports
(Transpole) qui irrigue Lille et ses environs. La grande distribution verra
également son fonctionnement amélioré : à Auchan, les comptes bancaires
des clients seront débités « en temps réel » après que les bornes
électriques aient « bipé » leurs achats, prenant le travail des
caissières pour ne laisser que les vigiles. Le secteur agro-industriel
développe ses applications biométriques pour « tracer » sa viande sur
pattes. Désormais les puces RFID traceront le cheptel humain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce maillage technologique qui ne lâche plus le citadin-consommateur ne
s’arrête pas là. Le développement des neurosciences permettra dans un avenir
proche de sonder les cerveaux, et non plus seulement les esprits, en captant
les réactions et en détectant les stimuli pertinents (images, sons, slogans).
Grâce aux nanotechnologies, l’interface cerveau/machine pourra devenir directe
avec l’envoi et la réception réciproques de signaux. Sous couvert de
« communication personnalisée », c’est-à-dire plus « ciblée », le
conditionnement des citoyens deviendra totalement inconscient. Mixte
d’incitations et d’interdits non perçus comme tels, les injonctions du pouvoir,
comme celles des publicitaires, seront respectées sans avoir besoin d’être
explicitement exprimées. Dans des centres de recherche publics ou privés
travaillant dans le plus grand secret, l’instauration d’une neuropolice est à
l’étude, qui pourra violer le for intérieur de l’individu, déchiffrer son
activité mentale et manipuler ses comportements à son insu. On est en droit de
parler de « possession technologique » pour désigner cette présence
de la police, de l’État ou des entreprises à demeure dans les têtes,
couronnement et point ultime de l’« organisation rationnelle de l’ordre
public »&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/23/#pnote-489180-1&quot; id=&quot;rev-pnote-489180-1&quot; name=&quot;rev-pnote-489180-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les moyens techniques se développent à une vitesse accélérée, les moyens
humains ne sont pas en reste. Plus que le gonflement et la diversification
permanentes des effectifs des forces chargées du maintien de l’ordre, polices
municipales comprises, sans compter les dizaines de milliers d’agents de
sécurité privés embauchés par les administrations et les entreprises, ce sont
les modalités de leur organisation et de leur intervention qui doivent retenir
l’attention.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À grands sons de trompe, la ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie
avait annoncé la mise en place d’Unités territoriales de quartiers (UTEQ) dans
les banlieues « sensibles », censées être plus efficaces pour y assurer la
tranquillité publique que la police de proximité installée quelques années
auparavant sous l’égide du gouvernement Jospin. En fait, l’arrivée de ces
nouveaux policiers, à Cergy et Villiers-le-Bel, par exemple, n’a pas manqué de
provoquer des incidents dans ces deux villes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, en juin 2009, dans le quartier Saint-Christophe de Cergy, les
policiers de l’UTEQ, ciblés par des feux d’artifice, faisaient usage de leurs
flash-ball. Selon les autorités policières, la tension montait dans ce quartier
depuis l’arrivée des UTEQ. Détail intéressant, ces véritables brigades
punitives, fortes d’une vingtaine d’hommes chacune, se déployaient tous les
jours, dès 17 heures, dans les « zones sensibles » et semblaient
surtout avoir pour but d’exciter leurs jeunes habitants, plutôt que de chercher
à calmer le jeu&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/23/#pnote-489180-2&quot; id=&quot;rev-pnote-489180-2&quot; name=&quot;rev-pnote-489180-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. On ne s’étonnera donc pas que les policiers
des UTEC ne soient pas les bienvenus dans les cités. Ainsi, pour la seule nuit
du 27 au 28 juin 2009, les incidents se sont multipliés entre les jeunes et la
police. À Limoges, des affrontements se sont produits dans la cité de Breuil
après la condamnation d’un habitant à quinze ans de prison. Ensuite, dans une
cité « sensible » de Tremblay-en-France, des jeunes ont envoyé des
fumigènes à l’aide de mortiers de feux d’artifice contre les policiers en
patrouille. À Mantes-la-Jolie, des échauffourées devaient opposer une centaine
de jeunes à des policiers dans le quartier du Val-Fourré, à la suite à un
contrôle d’identité musclé. En nombre insuffisant, les forces de l’ordre
appelaient des renforts pour se dégager : ce qui fut fait à l’aide de tirs
de grenades lacrymogènes et de flash-ball, sans qu’il soit procédé à des
interpellations. Enfin, la police se signalait, au cours d’une soirée animée
par ses soins, à la cité des Tarterêts, à Corbeil, où elle avait été appelée à
la suite d’un caillassage qui aurait été commis par une trentaine de jeunes
cagoulés. Ce que les communiqués policiers oublièrent de rappeler, c’est que
cette dégradation de la situation était due à des tirs de grenades lacrymogènes
sur une paisible kermesse de quartier&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/23/#pnote-489180-3&quot; id=&quot;rev-pnote-489180-3&quot; name=&quot;rev-pnote-489180-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, la police ne suffit plus. Depuis l’instauration du plan
Vigipirate, en 1978, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, c’est à
une militarisation croissante du contrôle social qu’on assiste. Outre la
gendarmerie partiellement redéployée pour intervenir en zone urbaine, l’armée
elle-même participe maintenant à la surveillance des « lieux à risques ».
Bien plus, des unités sont spécialement formées pour affronter les nouveaux
barbares qui hanteraient nos cités. Dans certains pays africains, dans les
Balkans, en Afghanistan, les « opérations de maintien de la paix »
offrent, en effet, l’occasion d’entraîner leurs participants à des actions
répressives en milieu urbain dans le cadre des futures « guerres civiles
de basse intensité » annoncées pour les décennies qui viennent dans nos
métropoles. Des parachutistes et des chasseurs alpins, par exemple, peuvent
être amenés à mettre à profit leur expérience pour prendre d’assaut des
immeubles ou des installations tenus par des rebelles issus des
« quartiers sensibles ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La répression des révoltes de l’automne 2005 constitue à cet égard un
véritable cas d’école dans la mesure où elle a permis de continuer à
expérimenter, en France même, des ripostes de type militaire aux menées du
nouvel ennemi intérieur. Conçu en 1955 dans le cadre de la guerre coloniale
contre les indépendantistes algériens – afin d’exempter l’armée du respect des
normes juridiques qui s’appliquent en temps de paix et de l’autoriser à
réprimer par tous les moyens les populations civiles suspectes de solidarité
avec les « terroristes » –, l’état d’urgence a été décrété une
nouvelle fois le 8 novembre 2005 pour « pacifier » les quartiers
populaires en ébullition. Il a été depuis lors intégré au code de la sécurité
intérieure. Quelques jours auparavant, le syndicat Action police CFDT avait
affirmé dans les journaux avoir écrit au ministre de l’Intérieur pour lui
demander d’envoyer l’armée et d’instaurer un couvre-feu nocturne&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/23/#pnote-489180-4&quot; id=&quot;rev-pnote-489180-4&quot; name=&quot;rev-pnote-489180-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Au cours d’un entretien réalisé à l’École
militaire durant les révoltes, un commandant avait expliqué, sous couvert
d’anonymat, qu’il avait été « rapatrié pour l’occasion avec son bataillon
de Côte d’Ivoire, ainsi qu’un bataillon équivalent du Kosovo, parce qu’ils
étaient spécialisés en “contrôle des foules” et en “maintien de l’ordre en
milieu urbain”&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/23/#pnote-489180-5&quot; id=&quot;rev-pnote-489180-5&quot; name=&quot;rev-pnote-489180-5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;». L’officier avait fait part de son
avis : « Si ça ne tenait qu’à moi, j’aurais fait donner la troupe
depuis longtemps. » Et de décrire la manière dont il appliquerait les
méthodes qu’il venait de tester en Côte d’Ivoire : déploiement de son
bataillon autour de quelques immeubles, « bouclage complet du secteur »,
avant de « vider les bâtiments de leurs habitants qu’on passerait au
renseignement pour retrouver les meneurs en fouillant les appartements, le tout
appuyé par une médiatisation soutenue pour décupler l’effet psychologique
»&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/23/#pnote-489180-6&quot; id=&quot;rev-pnote-489180-6&quot; name=&quot;rev-pnote-489180-6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce processus d’exportation militaire dans le domaine du contrôle intérieur
pour faire face à une situation insurrectionnelle venue des « cités »
– ou, maintenant, alimentée par la fameuse, autant que mystérieuse,
« mouvance anarcho-autonome » – ne s’arrête pas là. Dans le cadre de
la surveillance et la prévoyance des « violences urbaines » en
Seine-Saint-Denis, l’armée avait fourni, le 14 juillet 2006, son premier drone
à la police nationale. Sa mission : renseigner, détecter des mouvements de
foules hostiles, éventuellement identifier des fauteurs de troubles. Malgré les
dénégations des ministères responsables, l’utilisation de ce genre d’OVNI est
devenu par la suite une pratique courante. Encore en phase expérimentale, il
n’a été officiellement utilisé qu’à deux reprises, à Villiers-le-Bel et à
Strasbourg. Depuis quelques mois, la police judiciaire parisienne exploite
discrètement un minidrone, le Idrone V3, commercialisé par SMP Technologies, la
société qui vend le Taser en France. Deux « pilotes » ont d’ores et
déjà été formés pour le téléguider. Le Idrone V3 n’a pas encore été engagé dans
des opérations, même s’il fait partie des moyens dont dispose la préfecture de
police dans le cadre de la force d’intervention de la police nationale qui a
été créée durant l’été 2009.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En novembre 2007, la révolte d’une partie de la jeunesse d’un quartier de
Villers-le-Bel, où deux adolescents avaient trouvé la mort en percutant une
voiture de police, fournira aux forces de l’ordre l’occasion de faire étalage
d’une série de techniques et de matériel dérivant proprement du répertoire de
la guerre urbaine : drones de reconnaissance, hélicoptères, snippers,
vision nocturne. Aidés de commandos antiterroristes (RAID et GIGN), les
policiers ont mis en place dans les jours qui suivirent une stratégie de
harcèlement et saturation (plus d’un millier d’agents ratissant les rues pour
filtrer toute circulation) visant à organiser un quadrillage du quartier selon
les principes de la contre-guérilla en milieu urbain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En juin 2006, un pas supplémentaire avait été franchi dans la technicisation
de ce qu’il faut bien appeler &lt;em&gt;une guerre contre-insurrectionnelle dans la
population&lt;/em&gt;, avec l’ouverture du Centre d’entraînement aux actions en zone
urbaine (CENZUB), dans le camp de Sissonne (Aisne), pour développer les
capacités anti-guérilla françaises, en attendant que ce centre soit totalement
opérationnel en 2015 pour accueillir des unités étrangères&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/23/#pnote-489180-7&quot; id=&quot;rev-pnote-489180-7&quot; name=&quot;rev-pnote-489180-7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Déjà, des zones de tir urbaines ainsi que de
faux bidonvilles offrent l’occasion aux soldats de se faire la main. En 2008,
dans ce même camp de Sissonne, une ville nouvelle d’un nouveau type, celle de
Jeoffrecourt, a commencé à sortir de terre, représentant un quartier de cinq
mille habitants avec des immeubles hauts, des zones commerciales, des parkings,
assez semblable à certaines « zones sensibles » françaises. Les
quartiers populaires serviraient-ils désormais de laboratoire pour
l’importation de technologies militaires dans le champ du contrôle
social ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La police française dispose d’un savoir-faire impressionnant en matière de
violences urbaines, avaient estimé plusieurs responsables européens réunis le
15 octobre 2008 à l’occasion d’un colloque européen sur « les défis des
violences urbaines », organisé à l’école des commissaires de
Saint-Cyr-au-Mont-d’Or, près de Lyon. Une police championne d’Europe ?
« Par la force des choses, nous avons une certaine expérience »,
reconnaissait un commissaire lyonnais qui avait exercé en banlieue. « Les
violences urbaines constituent un phénomène mondial, la France est plus
spécialisée, plus avancée », estimait Sylvain Brouillette, assistant du
directeur de la police de Montréal au Canada où, pour la première fois, la
police avait subi durant l’été des tirs lors d’émeutes très violentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, aussi impressionnant soit-il, ce savoir-faire d’ordre principalement
technique n’était pas pour autant incontestable aux yeux des responsables
policiers des autres pays. Car, à la différence de leurs homologues français,
ils n’oublient pas l’anticipation des crises sociales. Santo Ardiaco, officier
de liaison de la police italienne à Paris, estimait ainsi qu’en termes de
prévention les policiers français ont « un problème, qui est aussi lié à
une situation culturelle et politique particulièrement difficile ». Celle d’une
population qui, marquée par les antécédents coloniaux des familles, les
discriminations persistantes en matière d’enseignement, d’emploi et de
logement, l’iniquité évidente d’une « justice à deux vitesses » et le
comportement arrogant et violent des policiers, a l’impression d’être
considérée comme une sous-humanité. En France, des conseils locaux de
prévention de la délinquance fonctionnent tant bien que mal, la
« politique de la ville », sous cette appellation ou une autre, continue
d’empiler ses dispositifs, mais la prévention a perdu du terrain. Inge Philips,
conseiller de l’ambassade des Pays-Bas en matière de sécurité, était encore
plus explicite à propos des insuffisances de la conception française du
maintien ce l’ordre : « Ce qu’on peut apprendre aux Français, c’est
peut-être une prévention plus efficace. Chez nous, la police a une organisation
régionale avec un lien très fort et direct avec la population. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce « lien très fort et direct » de la police avec la population
peut être conçu à différentes fins : éviter d’avoir à réprimer ou rendre
la répression populaire. Il exige de toute façon le recours à un autre type de
« rationalisation », de caractère idéologique et non plus technique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/23/Rationaliser-le-controle-social-2&quot;&gt;à
suivre…&lt;/a&gt;]&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Jean-Pierre Garnier&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Texte paru dans les &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://leda.univ-evry.fr/PagesHtml/laboratoires/CPN/publi_cpn_cahier.htm&quot;&gt;Cahiers
du centre Pierre Naville&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, université d’Évry-Val d’Essonne, 2010&lt;br /&gt;
——&lt;br /&gt;
Jean-Pierre Garnier est notamment l'auteur de &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/contrefeux/uneviolenceeminemmentcontemporaine/&quot;&gt;Une
violence éminemment contemporaine. Essais sur la ville, la petite-bourgeoisie
intellectuelle et l'effacement des classes populaires&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; à paraître en
mars 2010 aux éditions Agone.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;h4&gt;Notes&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/23/#rev-pnote-489180-1&quot; id=&quot;pnote-489180-1&quot; name=&quot;pnote-489180-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;] Pièces et main-d’œuvre, &lt;em&gt;Terreur et possession.
Enquête sur la police des populations à l’ère technologique&lt;/em&gt;, &lt;a href=&quot;http://www.lechappee.org&quot;&gt;L’Échappée&lt;/a&gt;, 2008.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/23/#rev-pnote-489180-2&quot; id=&quot;pnote-489180-2&quot; name=&quot;pnote-489180-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;em&gt;20 Minutes&lt;/em&gt;, 8 juin 2009.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/23/#rev-pnote-489180-3&quot; id=&quot;pnote-489180-3&quot; name=&quot;pnote-489180-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;] Sources : &lt;em&gt;20 Minutes&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;France 3&lt;/em&gt; et
&lt;em&gt;Métro&lt;/em&gt;, 29 juin 2009 ; &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Direct Matin&lt;/em&gt;, 30
juin 2009.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/23/#rev-pnote-489180-4&quot; id=&quot;pnote-489180-4&quot; name=&quot;pnote-489180-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;] Reuters, octobre 2005.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/23/#rev-pnote-489180-5&quot; id=&quot;pnote-489180-5&quot; name=&quot;pnote-489180-5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;] Mathieu Rigouste, &lt;em&gt;L’Ennemi intérieur postcolonial.
De la guerre coloniale au contrôle sécuritaire (1954-2007)&lt;/em&gt;, La Découverte,
2008.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/23/#rev-pnote-489180-6&quot; id=&quot;pnote-489180-6&quot; name=&quot;pnote-489180-6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;em&gt;Ibid&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/23/#rev-pnote-489180-7&quot; id=&quot;pnote-489180-7&quot; name=&quot;pnote-489180-7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;em&gt;Ibid&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Le livre dans la tourmente numérique</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2010/02/19/Le-livre-dans-la-tourmente-numerique</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:144f24f7e3b7a5cca6e06b1f1f143335</guid>
    <pubDate>Mon, 22 Feb 2010 13:44:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>À quoi servent les livres</category>
        <category>Edition</category><category>Google</category><category>Librairie</category><category>Livre-numérique</category>    
    <description>&lt;h4&gt;Le 21 avril 2009, le congrès américain, l’Unesco et trente deux partenaires
ont lancé la BNM (bibliothèque numérique mondiale). Ce site offre un accès
gratuit à des &lt;em&gt;ressources numérisées&lt;/em&gt; issues du patrimoine mondial.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;Google en est le principal investisseur et a « offert trois millions de
dollars sans rien attendre en retour », comme l’explique Roni Amelan, de
l’Unesco&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#pnote-486066-1&quot; id=&quot;rev-pnote-486066-1&quot; name=&quot;rev-pnote-486066-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Ce projet s’ajoute à Europeana et à Google
Books. Le premier a été lancé en 2008 par la Commission européenne et vise à
rendre accessible sur Internet le patrimoine des bibliothèques nationales et
autres lieux de conservation des vingt-cinq États membres de l’Union. L’empire
Google, dans son entreprise de captation intégrale du réel, a été l’un des
premiers à développer sa bibliothèque virtuelle qui compte désormais plus de
sept millions d’ouvrages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette numérisation « de tous les savoirs de l’humanité »
s’accompagne du développement des &lt;em&gt;e-books&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;readers&lt;/em&gt; ou encore
livres électroniques. Malgré un lancement en fanfare en 2001, le
&lt;em&gt;e-book&lt;/em&gt; première génération fut un échec total. Mais il revient
aujourd’hui en force, dans un contexte beaucoup plus favorable : le
numérique a envahi nos vies et une part croissante des activités humaines a été
transférée aux machines. Le géant américain Amazon a lancé le
« Kindle » (permettant ainsi d’acheter du contenu vendu en ligne par…
Amazon), Sony le « Reader PRS 505 », la filiale de Philips iRex
l’« iLiad » et Booken le « Cybook ». Les opérateurs
téléphoniques veulent aussi se saisir de ce marché : Orange avec le
« Read &amp;amp; go » et SFR avec le « GeR2 ». Les PDA (ordinateurs
de poche) et téléphones portables, notamment l’« iPhone », proposent eux
aussi du contenu&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#pnote-486066-2&quot; id=&quot;rev-pnote-486066-2&quot; name=&quot;rev-pnote-486066-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. La bataille fait donc rage entre les
différents &lt;em&gt;readers&lt;/em&gt; et les formats de fichiers qui leur sont associés
(PDF, Mobipocket, HTML, TXT, etc.). Certains formats reproduisent des pages de
livres à l’identique, ce que d’aucuns considèrent comme une volonté de
« restreindre le livre numérique » au lieu d’en faire, comme d’autres
le permettent, un « objet interactif, susceptible de manipulations
inadmissibles dans le monde de l’imprimé&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#pnote-486066-3&quot; id=&quot;rev-pnote-486066-3&quot; name=&quot;rev-pnote-486066-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces visions et intérêts parfois divergents relèvent d’une logique de fond et
d’une stratégie commune. Le livre, cerné de toutes parts, est sommé de rentrer
dans l’ordre numérique. Des multinationales de l’électronique, des géants du
Web et des &lt;em&gt;start-up&lt;/em&gt;, y voient un gisement de profits, un territoire
qui ne doit pas échapper à la dématérialisation et à la technologisation.
L’enjeu économique est de taille, puisqu’en France l’industrie du livre
représente en 2007 trois milliards d’euros de chiffre d’affaires pour 75 000
titres publiés et 485 millions d’exemplaires vendus – ce qui en fait de loin la
première industrie culturelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pris dans la tourmente, de nombreux acteurs de la chaîne du livre sont
dubitatifs. Malgré les discours enthousiastes des géants de l’électronique, des
inconditionnels des nouvelles technologies et de quelques ardents
&lt;em&gt;théoriciens&lt;/em&gt;-promoteurs du &lt;em&gt;e-book&lt;/em&gt; (dont la plupart ont
d’ailleurs des intérêts économiques dans sa commercialisation), c’est plutôt la
peur d’être relégué puis de disparaître qui les pousse à basculer vers le
numérique : le mécanisme de la prophétie autoréalisatrice fonctionne à
plein. Présentée comme une mutation inéluctable, la dématérialisation
s’accélère à mesure que ses futures victimes s’en inquiètent. L’effet
d’entraînement pousse chaque acteur à numériser : pour ne pas laisser le
terrain aux Américains (projet Gallica&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#pnote-486066-4&quot; id=&quot;rev-pnote-486066-4&quot; name=&quot;rev-pnote-486066-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;), pour concurrencer
les « organisations extérieures au commerce du livre » (commission
Alire-SLF&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#pnote-486066-5&quot; id=&quot;rev-pnote-486066-5&quot; name=&quot;rev-pnote-486066-5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;), pour éviter de se faire distancier par les
« gros »&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#pnote-486066-6&quot; id=&quot;rev-pnote-486066-6&quot; name=&quot;rev-pnote-486066-6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;, etc. Face à ce déferlement technologique et
à la fascination qui l’accompagne, les tentatives de formuler un discours
critique construit se heurtent systématiquement à l’habituel refrain de la
&lt;em&gt;novlangue&lt;/em&gt; libérale : « La pire des attitudes à adopter face
aux transformations actuelles serait de soutenir une position technophobe et
conservatrice, autrement dit une politique du &lt;em&gt;statu quo&lt;/em&gt;,
nécessairement “poujadiste”, vouée à l’échec, qui au bout du compte ne pourrait
que renforcer le pouvoir de l’oligopole de l’édition.&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#pnote-486066-7&quot; id=&quot;rev-pnote-486066-7&quot; name=&quot;rev-pnote-486066-7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une des grandes illusions consiste à croire que le basculement numérique,
s’il est suffisamment préparé, peut permettre à la chaîne du livre de maintenir
son modèle économique et sa structure, moyennant quelques aménagements. Pour
l’Alire-SLF, la librairie pourrait même « exploiter entièrement toutes les
opportunités numériques », et les « éditeurs et libraires pourront mieux
encore jouer leur rôle de médiateurs »&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#pnote-486066-8&quot; id=&quot;rev-pnote-486066-8&quot; name=&quot;rev-pnote-486066-8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Si, dans un
premier temps, le modèle de l’édition traditionnelle peut être singé, le monde
numérique modifiera profondément le statut des acteurs intermédiaires
(librairies, éditeurs, bibliothèques) bien au-delà de la seule question des
droits de propriété qui a récemment mené à un bras de fer entre des éditeurs et
Google. À chaque révolution technologique, on commence par recréer ce que l’on
faisait avant, sans avoir conscience des potentialités du nouveau
système : aux débuts de l’imprimerie, on reproduit des lettrines
manuscrites ; aux premiers temps de la télévision, on filme des émissions
radiophoniques, du théâtre et des débats, jusqu’à ce que celle-ci invente sa
propre forme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car une technologie n’est jamais neutre : elle ne dépend pas des
usages, bons ou mauvais, qui en sont faits, les deux finissant toujours par
advenir concomitamment. La voiture, c’est à la fois la possibilité de se
déplacer rapidement et l’augmentation de la distance moyenne à parcourir
quotidiennement. Une technologie ouvre un monde nouveau, qui possède ses
propres qualités et défauts en comparaison de l’ancien : il faut donc
penser les grandes tendances (ne pas se cantonner, par exemple, à analyser
l’apport d’Internet pour les chercheurs) et les &lt;em&gt;formes de vie&lt;/em&gt; qu’elle
induit. La technologie est par essence politique, elle produit et structure de
nouveaux agencements sociaux au sein de la &lt;em&gt;polis&lt;/em&gt;. Lieu d’une nouvelle
culture, fonctionnant selon ses valeurs et sa logique propre, Internet
court-circuitera les structures intermédiaires : « La société cesse
de se définir comme un collectif structuré par des organismes médiateurs, pour
devenir un ensemble de micro-unités à l’échelle de l’individu.&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#pnote-486066-9&quot; id=&quot;rev-pnote-486066-9&quot; name=&quot;rev-pnote-486066-9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; » Finalement, le réseau recrée le monde
du livre à son image.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Déjà touchés de plein fouet par le développement de la vente en ligne, les
libraires sont les intermédiaires voués à disparaître en premier – à moins de
considérer que le futur de &lt;em&gt;médiateurs numériques&lt;/em&gt; (c’est-à-dire
gestionnaire de base de données) soit un prolongement de leur activité. Ils ont
choisi ce métier pour s’inscrire dans un lieu dédié aux livres, aux conseils, à
l’échange et à la rencontre, inscrit dans un territoire, comme l’explique un
libraire, qui revendique son attachement à la « matérialité du lieu, de
l’échange et, pourquoi pas, de la transaction. Matière et
présence.&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#pnote-486066-10&quot; id=&quot;rev-pnote-486066-10&quot; name=&quot;rev-pnote-486066-10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; » La contrainte spatiale est garante
de la diversité : à la société du livre correspondent des structures de
taille moyenne, à la société du numérique correspondent des goulets
d’étranglements mondiaux au pouvoir démesuré (Google, Amazon, etc.) qui
cohabitent avec un grand nombre de niches affinitaires relativement étanches
les unes aux autres. Or, seule une société « à la mesure de l’homme »
permet l’exercice d’une &lt;em&gt;vraie&lt;/em&gt; démocratie&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#pnote-486066-11&quot; id=&quot;rev-pnote-486066-11&quot; name=&quot;rev-pnote-486066-11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le cas des bibliothèques, même si le nombre d’ouvrages disponibles
diffère de l’une à l’autre, penser que l’enrichissement culturel et
intellectuel sera facilité par la possibilité de consulter une infinité de
textes &lt;em&gt;via&lt;/em&gt; un réseau virtuel revient à considérer que l’égalité n’est
pas affaire d’éducation et de structures sociales, mais qu’elle se résume à une
égalité d’accès ; alimentant d’ailleurs les fantasmes de toute-puissance –
« Avoir une bibliothèque dans sa poche ». À l’inverse, les mouvements
d’émancipation ont lutté contre cette vision libérale de l’égalité formelle des
chances pour défendre l’éducation populaire, bien loin du
« seul-face-au-savoir » que les classes dominantes ont souvent promu.
Et n’oublions pas qu’en France, loin d’êtres inaccessibles, de très nombreux
livres sont disponibles dans les bibliothèques – fréquentées par une personne
sur deux&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#pnote-486066-12&quot; id=&quot;rev-pnote-486066-12&quot; name=&quot;rev-pnote-486066-12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fonction même d’éditeur et son savoir-faire deviendront superflus à
mesure que l’e-book s’imposera. Actuellement indispensable en raison de la
matérialité même du livre et de ses conditions de production (coût de
fabrication, diffusion/distribution, gestion des droits d’auteur), la
sélection, inhérente à toute production éditoriale, n’est plus si cruciale dès
lors que tout peut être publié en ligne à moindre coût&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#pnote-486066-13&quot; id=&quot;rev-pnote-486066-13&quot; name=&quot;rev-pnote-486066-13&quot;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, et c’est peut-être là le cœur de la mutation qu’initie le
&lt;em&gt;e-book&lt;/em&gt;, une fois la matérialité du livre dissoute – et toute la
culture qui va avec –, sa textualité se décomposera. Il deviendra un objet
hypermédia et la reproduction de sa forme traditionnelle &lt;em&gt;stricto sensu&lt;/em&gt;
en format numérique fera long feu. Aux tenants de la cohabitation
numérique/papier, rappelons que, durant les trente années qui ont suivi
l’apparition de l’imprimerie, la production de manuscrits s’est
considérablement développée, jusqu’à saturation du marché puis basculement
généralisé vers l’imprimé&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#pnote-486066-14&quot; id=&quot;rev-pnote-486066-14&quot; name=&quot;rev-pnote-486066-14&quot;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; le manuscrit
devenant peu à peu objet de collection. Le parallèle avec la situation actuelle
est saisissant (surproduction, etc.), d’autant que les arguments en faveur des
modèles de bi-édition papier/numérique font du livre un produit digne d’intérêt
uniquement pour sa qualité d’objet graphique&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#pnote-486066-15&quot; id=&quot;rev-pnote-486066-15&quot; name=&quot;rev-pnote-486066-15&quot;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nature du support et son environnement influencent le mode de lecture.
Internet privilégie l’efficacité, l’immédiateté et la masse d’informations. La
lecture y est plus segmentée, fragmentée et discontinue. Le numérique
hypertextuel&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#pnote-486066-16&quot; id=&quot;rev-pnote-486066-16&quot; name=&quot;rev-pnote-486066-16&quot;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; induit une &lt;em&gt;hyper-attention&lt;/em&gt;, que
des psychologues américains opposent à la &lt;em&gt;deep attention&lt;/em&gt; (l’attention
profonde) que nécessite la lecture linéaire sur papier&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#pnote-486066-17&quot; id=&quot;rev-pnote-486066-17&quot; name=&quot;rev-pnote-486066-17&quot;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Le risque que la lecture classique
devienne insupportable, y compris physiquement, se profile, comme le souligne
l’étude &lt;em&gt;Lire, les pratiques culturelles du numérique&lt;/em&gt; remise au
ministère de la Culture et de la Communication. Nous assisterions alors à la
« liquidation de la faculté cognitive &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/%E2%80%A6&quot; title=&quot;…&quot;&gt;…&lt;/a&gt;
remplacée par l’habileté informationnelle&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#pnote-486066-18&quot; id=&quot;rev-pnote-486066-18&quot; name=&quot;rev-pnote-486066-18&quot;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; ». Et comme
le souligne Nicholas Carr, « la dernière chose que souhaitent les
entrepreneurs du Net, c’est d’encourager la lecture lente, oisive, ou
concentrée. Il est de leur intérêt économique d’encourager la
distraction.&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#pnote-486066-19&quot; id=&quot;rev-pnote-486066-19&quot; name=&quot;rev-pnote-486066-19&quot;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;A contrario&lt;/em&gt;, la force du livre réside dans le fait qu’il donne
corps et matérialise un certain nombre d’idées, ce qui constitue l’espace même
dans lequel s’immisce le débat démocratique. Roger Chartier a bien montré
comment, &lt;em&gt;au-delà du contenu des imprimés&lt;/em&gt;, l’acte même de lecture
individuelle ou collective, socialement répandu au XVIIIe siècle, a produit ce
qu’il nomme les « origines culturelles de la Révolution française », à
savoir l’esprit critique, l’habitude de la discussion argumentée, de l’échange
politique, etc., et ce, des salons littéraires aux veillées villageoises – où
les lectures orales faisaient exister des espaces d’attention
commune&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#pnote-486066-20&quot; id=&quot;rev-pnote-486066-20&quot; name=&quot;rev-pnote-486066-20&quot;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le nouveau mode de lecture produit par la dématérialisation entraîne une
profonde modification des manières de penser et d’être au monde. La culture
numérique correspond davantage à une société précaire du zapping attentionnel,
culturel et affectif qu’à l’avènement d’un monde engagé, que ce soit
intellectuellement, politiquement ou émotionnellement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question de l’acquisition des connaissances a été réduite à celle de ses
conditions d’accès. Se cultiver relève pourtant d’une démarche, d’un
cheminement qui nécessite du temps, des repères et des références. Le savoir ne
naît pas d’une accumulation, il passe par des médiations, des structures
collectives, un ancrage, un projet éducatif et des conditions sociales qui lui
donnent du sens : l’exact contraire d’une vision libérale de l’individu
seul, désaffilié, relié aux autres par des prothèses informatiques, rationnel,
maîtrisant ses choix culturels et disposant d’une masse d’informations infinie,
inutiles à mémoriser car disponibles partout et en permanence. Le livre papier,
dans sa linéarité et sa finitude, dans sa matérialité et sa présence, constitue
un espace silencieux qui met en échec le culte de la vitesse et la perte du
sens critique. Il est un point d’ancrage, un objet d’inscription pour une
pensée cohérente et articulée, hors du réseau et des flux incessants
d’informations et de sollicitations : il demeure l’un des derniers lieux
de résistance.&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Cédric Biagini et Guillaume Carnino&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Auteurs de &lt;em&gt;La Tyrannie technologique. Critique de la société
numérique&lt;/em&gt;, &lt;a href=&quot;http://www.lechappee.org/&quot;&gt;L’échappée&lt;/a&gt;, 2007.&lt;br /&gt;
Version intégrale d’un texte paru dans &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/&quot;&gt;Le Monde diplomatique&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; en septembre
2009.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;h4&gt;Notes&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#rev-pnote-486066-1&quot; id=&quot;pnote-486066-1&quot; name=&quot;pnote-486066-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;] Cité dans « L’internationale des
&lt;em&gt;e-bibliothèques&lt;/em&gt; », Laurie Haslé, 20minutes.fr, 27 avril 2009.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#rev-pnote-486066-2&quot; id=&quot;pnote-486066-2&quot; name=&quot;pnote-486066-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;] Tout particulièrement de la &lt;em&gt;e-bande dessinée&lt;/em&gt;
(une pratique désormais courante au Japon). Voir aussi les expériences des
&lt;em&gt;Échos&lt;/em&gt; (groupe LVMH) ou de téléchargement illimité de magazine sur son
ordinateur par Relay (Groupe Lagardère), les agrégateurs (logiciels intégrant
plusieurs sources de contenus) ou diffuseurs numériques, qui permettent de
vendre les livres en format électronique : Numilog (racheté par Hachette-groupe
Lagardère dans le cadre de sa stratégie numérique), Cyberlibris et
Titelive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#rev-pnote-486066-3&quot; id=&quot;pnote-486066-3&quot; name=&quot;pnote-486066-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;] « Le livre à l’heure du numérique : objet fétiche,
objet de résistance », Milad Doueihi, &lt;em&gt;Les cahiers de la librairie&lt;/em&gt;,
janvier 2009, n° 7, p. 24.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#rev-pnote-486066-4&quot; id=&quot;pnote-486066-4&quot; name=&quot;pnote-486066-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;] Lire Jean-Noël Jeanneney, &lt;em&gt;Quand Google défie
l’Europe. Plaidoyer pour un sursaut&lt;/em&gt;, 1001 nuits, 2005 – suite à cet appel
de l’ex-président de la BNF, celle-ci accélère considérablement la numérisation
des fonds.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#rev-pnote-486066-5&quot; id=&quot;pnote-486066-5&quot; name=&quot;pnote-486066-5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;] Rapport « Accueillir le numérique ? Une mutation pour
la librairie et le commerce du livre », établi par le conseil d’administration
de l’Alire (Association des librairies informatisées et utilisatrices de
réseaux électroniques) et le SLF (Syndicat de la librairie française).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#rev-pnote-486066-6&quot; id=&quot;pnote-486066-6&quot; name=&quot;pnote-486066-6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;] Joël Faucilhon, « Un monde d’informaticiens et de
manutentionnaires ? Livre indépendant et nouvelles technologies », &lt;em&gt;Le Livre
: que faire ?&lt;/em&gt;, La Fabrique, 2008.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#rev-pnote-486066-7&quot; id=&quot;pnote-486066-7&quot; name=&quot;pnote-486066-7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;] Jérôme Vidal, &lt;em&gt;Lire et penser ensemble. Sur l’avenir
de l’édition indépendante et la publicité de la pensée critique&lt;/em&gt;,
Amsterdam, 2006, p. 89.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#rev-pnote-486066-8&quot; id=&quot;pnote-486066-8&quot; name=&quot;pnote-486066-8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;] Rapport « Accueillir le numérique ? », &lt;em&gt;op.
cit.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#rev-pnote-486066-9&quot; id=&quot;pnote-486066-9&quot; name=&quot;pnote-486066-9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;] Pascal Josèphe, &lt;em&gt;La Société immédiate&lt;/em&gt;,
Calmann-Lévy, 2008, p. 141.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#rev-pnote-486066-10&quot; id=&quot;pnote-486066-10&quot; name=&quot;pnote-486066-10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;] Roland Alberto (libraire à L’Odeur du temps,
Marseille), &lt;em&gt;Le Livre : que faire ?&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;op. cit.&lt;/em&gt; p. 64.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#rev-pnote-486066-11&quot; id=&quot;pnote-486066-11&quot; name=&quot;pnote-486066-11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;] Ernst Friedrich Schumacher, &lt;em&gt;Small Is Beautiful.
Une société à la mesure de l’homme&lt;/em&gt;, Seuil, 1979.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#rev-pnote-486066-12&quot; id=&quot;pnote-486066-12&quot; name=&quot;pnote-486066-12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;] Benoît Yvert, « L’Avenir du livre », &lt;em&gt;Le
Débat&lt;/em&gt; n° 145, mai-août 2007, p. 6.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#rev-pnote-486066-13&quot; id=&quot;pnote-486066-13&quot; name=&quot;pnote-486066-13&quot;&gt;13&lt;/a&gt;] Le parallèle avec l’avenir des chaînes de télévision
est ici saisissant ; lire Jean-Louis Missika, &lt;em&gt;La Fin de la télévision&lt;/em&gt;,
Seuil, 2006.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#rev-pnote-486066-14&quot; id=&quot;pnote-486066-14&quot; name=&quot;pnote-486066-14&quot;&gt;14&lt;/a&gt;] Lire notamment Frédéric Barbier, &lt;em&gt;Histoire du
livre&lt;/em&gt;, Armand Colin, 2000.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#rev-pnote-486066-15&quot; id=&quot;pnote-486066-15&quot; name=&quot;pnote-486066-15&quot;&gt;15&lt;/a&gt;] « [La collection] Zones &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/www.editions-zones.fr/spip.php?page=a_propos&quot;&gt;fonctionne donc comme dispositif
d’économie mixte&lt;/a&gt;, à deux versants, combinant la publication commerciale
classique sur papier et la diffusion en libre accès sur Internet. La condition
pour la viabilité économique de ce modèle de bi-édition, c’est que les livres
soient plus que des textes, qu’ils soient de véritables objets graphiques,
désirables pour eux-mêmes. ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#rev-pnote-486066-16&quot; id=&quot;pnote-486066-16&quot; name=&quot;pnote-486066-16&quot;&gt;16&lt;/a&gt;] Bien qu’en réalité davantage &lt;em&gt;hypermédia&lt;/em&gt;
qu’hypertextuel, tant la place des images, sons et vidéos définissent plus que
le texte la nature des rapports entretenus avec le &lt;em&gt;websurf&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#rev-pnote-486066-17&quot; id=&quot;pnote-486066-17&quot; name=&quot;pnote-486066-17&quot;&gt;17&lt;/a&gt;] Alain Giffard, « Lecture numérique, lectures
industrielles : contrôle de l’attention et catastrophe cognitive », conférence
organisée par Ars industrialis, 17 mai 2008.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#rev-pnote-486066-18&quot; id=&quot;pnote-486066-18&quot; name=&quot;pnote-486066-18&quot;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/www.arsindustrialis.org/node/1455&quot;&gt;«
Formation et destruction de l’attention »&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#rev-pnote-486066-19&quot; id=&quot;pnote-486066-19&quot; name=&quot;pnote-486066-19&quot;&gt;19&lt;/a&gt;] « Google nous rend-il stupides ? », &lt;em&gt;Les Cahiers
de la librairie&lt;/em&gt;, janvier 2009, n° 7, p. 36.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/19/#rev-pnote-486066-20&quot; id=&quot;pnote-486066-20&quot; name=&quot;pnote-486066-20&quot;&gt;20&lt;/a&gt;] Roger Chartier, &lt;em&gt;Les Origines culturelles de la
Révolution française&lt;/em&gt;, Seuil, 1990.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>L’autre Johnny</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2010/02/15/L-autre-Johnny</link>
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    <pubDate>Wed, 17 Feb 2010 14:01:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>La chronique de Jann-Marc Rouillan</category>
        <category>Conditions-de-détention</category><category>Prison</category>    
    <description>&lt;h4&gt;C’est le premier jour où il fait vraiment froid. Un matin de décembre. Sous
mes fenêtres, la brume glacée envahit la cour et je me dis qu’ils en
interdiront l’accès. Les jours de brouillard, les promenades ne sont pas
ouvertes et nous restons confinés dans les bâtiments.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;Et puis j’aperçois la silhouette de Pit moulé dans sa tenue intégrale de
joggeur. Il se met à tourner comme l’aiguille des secondes sur ma pendule.
J’allume mon ordinateur et tente d’écrire. Pit tourne en rond. Et mes idées
aussi. Après deux heures, je n’y tiens plus et sors téléphoner. Au bout de la
coursive, un gars informe ceux qui sortent de la douche : « Johnny
est mort. » Les télés ayant annoncé son coma hier soir, je me dis qu’il
n’a pas passé la nuit… Et un vieil air m’envahit : &lt;em&gt;Retiens la nuit /
Pour nous deux jusqu’à la fin du monde / Retiens la nuit / Pour nos cœurs dans
sa course vagabonde…&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maintenant, tout un groupe commente cette disparition. Quelques bribes de la
conversation me parviennent malgré moi. « Il est mort en jeans… — Au pied
de son lit… — Le procureur va débarquer, il y aura une enquête… » Comment
connaissent-ils tous ces détails ? Par BBC News ? Par LCI ? À
moins que je sois tombé sur une tribu de mythos comme il en prolifère par chez
nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je compose le numéro d’une belle brune. Elle ne répond pas et la sonnerie
fredonne à mon oreille : &lt;em&gt;Nous n’avons plus rien à nous dire / Je suis
plus dure que tu le crois… / Ne joue pas de rock and roll pour
moi…&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand je quitte la cabine en pétard, un gugusse drapé dans son peignoir
raconte à haute voix que Johnny a ingurgité deux berlingots d’alcool de riz et
pas mal de saloperies (en comprimé et en poudre). Cette histoire ne tourne pas
rond. Quelque chose ne colle pas. Mais la population de cette taule est si
bizarre que je ne m’étonne de rien. Et puis je ne suis plus dans mon assiette
depuis quelques semaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’empoigne mon sac de sport, avale un énorme cachet d’acides aminés et me
voici en route pour la salle de musculation. Depuis que ma souris m’a jeté, je
m’offre deux heures quotidiennes de sport. Autour des machines, les musculators
y vont de leurs réquisitoires. « De toute manière Johnny… c’était un
pédé ! » Je m’installe à un engin, tire une longue série en soufflant,
rajoute du poids. (Hier, un gremlin&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/15/#pnote-480072-1&quot; id=&quot;rev-pnote-480072-1&quot; name=&quot;rev-pnote-480072-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; s’était
inquiété : « Oh l’ancien, ne soulève pas si lourd, tu vas te
canner ! »)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Les mauvais garçons, s’ils donnent des coups, / Ne sont pas méchants je
vous l’avoue / C’est qu’ils en ont reçu de partout…&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jaco s’approche. « Tu te rends compte ?! Dire qu’hier il était là,
comme tous les matins. » Du doigt, il montre la presse. « Qui ?
— Eh bien, Johnny ! » Et il me jette un regard inquisiteur. Je me crois
obligé de donner une explication : « Je marche à côté de mes pompes
depuis quelques temps. » Mais sans préciser – sinon il se foutrait de
moi : « Pour une greluche ! T’as disjoncté ou quoi ? »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La bouille de notre Johnny me revient à l’esprit. Une binette de dessins
animés. La quarantaine passée ? Des lunettes. Je ne sais pas grand-chose
de lui. Sauf qu’il était poète et peintre. Et qu’il se la faisait avec un petit
musclé du deuxième étage. La rumeur raconte qu’ils passaient leurs après-midi à
se maquiller et à se marrer en buvant du thé. S’appelle-t-il Francky ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Francky n’aimait que son Johnny / C’était toute sa vie. / Elle dit à
Johnny / Tu es à moi surtout ne l’oublie pas&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous les jours, je croisais Johnny, aux heures d’atelier, quand nous ne
sommes qu’une poignée d’« inoccupés » à traîner. (Sur chaque porte
est inscrit le nom du gars et celui de son atelier. Aussi, je ne m’étais pas
posé plus de question que ça en découvrant l’étiquette « INO »,
m’imaginant un boulot en relation avec la chaîne des supermarchés !) Je
côtoyais donc Johnny dans la cour, à la salle de sport, dans les couloirs, dans
les halls des bâtiments… (La prison ressemble tant à une cité de transit des
années 1960 que nous ne sommes pas dépaysés !) Des gestes anarchiques le
secouaient parfois. Aussi, le premier soir où je l’ai rencontré, à l’ombre d’un
préau, j’ai tiré une drôle de tête. Jaco m’a lancé un clin d’œil, ajoutant en
aparté « Bienvenue à Muret ! » Il est vrai que je n’ai jamais connu
autant de trognes et de gueules cassées que dans cette zonzon. Des boiteux, des
borgnes, des bigleux, des défigurés, des cachetonnés, des junkies… et des
groupes de pépés tout droits sortis de l’hospice. L’autre jour, sur un banc,
l’un d’eux, tout recroquevillé et tout fripé, m’a avoué : « Je
préfère vivre ici qu’à la maison de retraite, il y a plus d’animation. Et des
bagarres ! J’aime les bagarres… »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Si tu cherches la bagarre / Tu es bien tombé / Si tu cherches la bagarre
/ Tu m’as trouvé…&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est rare de croiser un gars plutôt normal. Aussi, l’autre jour, en voyant
un type traverser le rond-point, j’ai soufflé à mon voisin : « Au
moins celui-là ressemble aux gens du dehors. » (Voilà juste un an que je
suis revenu, alors je vous ai gardés en mémoire.) Le compère rigola :
« Tu parles ! Ce mec, il a violé un bébé de trois mois et il l’a
zigouillé… » Depuis, je fais un détour pour bien marquer sa nature de
réprouvé.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Souvent j’accompagne aux répètes mes potos Juju et Jaco, guitaristes du
groupe de rock de notre Alcatraz. Parfois Johnny nous rejoint. Une fin
d’après-midi, ils avaient joué le fameux &lt;em&gt;Hey Joe&lt;/em&gt;. Le batteur (un vrai
musico) secouait l’atmosphère de pulsations crescendo et Jaco suivait d’un riff
caniculaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Hey Joe, ce qui m’attend chez moi, / Je le sais, rien qu’un lit froid /
Sans personne dedans…&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Juju improvisait, changeant « du Vietnam et de la bombe… » par
« de nos perms et de la condi, tu t’en fous de tout ça ». D’un coup, notre
Johnny s’était mit à se trémousser comme si on l’avait branché sur cent mille
volts : il courait dans la pièce le long des murs en imitant Picasso. Je
me suit dit qu’il avait dû péter une durite. Mais je ne savais pas encore qu’il
était déjà passé par la case UMD de Cadillac&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/15/#pnote-480072-2&quot; id=&quot;rev-pnote-480072-2&quot; name=&quot;rev-pnote-480072-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À la sortie de la salle de musculation, je reste bloqué dans le sas en
compagnie d’un jeune renoi de la banlieue parisienne. « Merde, le
macab ! » souffle le gremlin. Johnny passait une dernière fois devant
nous : emballé dans un sac plastique gris anthracite, il s’éloigne le long
de l’interminable couloir vers l’entrée. Je suis des yeux sa dernière
promenade. Le chariot franchit les grilles. Il passe devant les distributeurs
de boissons, devant les parloirs, la fouille, le greffe… Pas de ralentissement
pour lui. « De nos perms et de la condi, hey Joe, tu t’en fous de tout ça.
Pour toi, c’est la liberté immédiate… »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelqu’un dit : « C’est le deuxième en quinze jours. » Et un
autre ajoute : « Le quatrième en un mois. » Dans quelle
statistique sera désormais inscrit notre Johnny : suicidé ? maladie
naturelle ? accident domestique ? sorti de prison ?…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Les portes du pénitencier / Vont bientôt se fermer / Et c’est là que je
finirai ma vie / Comme d’autres gars l’ont finie…&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Regarde les chefs se marrer, ils étaient sûrs qu’ils finiraient par
le niquer. » Je suis mis au parfum de la vendetta. Johnny était tombé pour
l’assassinat d’une matonne ou d’une greffière judiciaire, on ne sait plus très
bien, mais il payait la misère pour ça depuis des années.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En début d’après-midi, on me raconte l’épisode de la nuit. Johnny avait bu.
Trop sans doute. Il avait promis à son voisin Tintin de lui faire entendre la
Callas jusqu’au matin. Et le bordel commença dès huit heures. Le son de la
radio ou de la télé poussé au maximum. « C’est l’autre que je préfère, il
n’a rien mais il me plaît. L’amour, l’amour… » Deux heures du matin.
« Quand je vous aimerai ? Ma foi, je ne sais pas, peut-être jamais,
peut-être demain ?... » Tintin gueula par la fenêtre. « Salaud, moi,
demain je te fais expédier au D1&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/15/#pnote-480072-3&quot; id=&quot;rev-pnote-480072-3&quot; name=&quot;rev-pnote-480072-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. — Écoute, écoute
Tintin, la Callas… La Callas… » Trois heures, Tintin entend une dernière
fois notre Johnny tousser et dégueuler, puis, d’un coup d’un seul, plus rien,
ni Callas ni Johnny... Rien !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À l’ouverture de 7 heures, le maton l’a découvert recroquevillé sur le sol.
Tout bleu comme un Schtroumpf. Le ventre gonflé pareil à un ballon d’hélium. Et
la rigidité cadavérique avait figé sur son visage un masque d’épouvante.
« Putain, des morts j’en ai vu », dit un mec (condamné pour plusieurs
crimes), « mais des comme ça, jamais ! Ça fout les
chocottes… »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute la journée, la prison a tourné sur trois pattes. Les détenus sont
patraques et la direction se fait un film. Elle ordonne une fouille générale.
Des troupeaux de matons se baladent armés de barres de sondage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Y en a qui naissent dans le respect des lois / Ils veulent faire
carrière / Leur paradis, c’est un bureau étroit / Dans un immense ministère /
Mais pas moi, non pas moi… / Je ne suis pas né fonctionnaire&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En début de soirée, je tourne seul dans l’obscurité, évitant les grands
cercles lumineux des projecteurs. Je me demande comment je connais autant de
chansons de Johnny Hallyday, moi qui ne l’écoute jamais. Les messages de
l’ordre et la culture kleenex franchissent ainsi tous les barrages qu’on tente
de dresser entre eux et nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je passe sous la fenêtre du défunt. Deux pots de fleurs encadrent son
sèche-linge. Un mec m’a promis qu’il essaierait de me récupérer son bureau et
son fauteuil. Le haut-parleur annonce la fermeture des cours de promenade. Je
suis le dernier. Quand je remonte, je me trouve nez à nez avec un petit vieux
traînant à notre étage tout le jour en pantoufles. Quand je passe, il
soliloque. « Johnny est mort, quelle tristesse… J’aimais quand il
chantait… et j’aime beaucoup sa dame, Sylvie Vartan… »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je veux partager cette nouvelle avec vous. Avant qu’on oublie tout à fait,
vous dire qu’à la prison de Muret, le vendredi 11 décembre 2009, Johnny est
mort. Il aimait la poésie, le rock and roll, les beaux mecs, la peinture et la
Callas.&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Jean-Marc Rouillan&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Centre de détention de Muret, décembre 2009&lt;/p&gt;
&lt;div class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;h4&gt;Notes&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/15/#rev-pnote-480072-1&quot; id=&quot;pnote-480072-1&quot; name=&quot;pnote-480072-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;] « Les gremlins écoutent du rap à fond la caisse,
parfois le soir tard. Ils parlent aux fenêtres et roulent des épaules sur les
coursives… Ce n’est pas bien grave. Pour le moment, ils sont abonnés aux
petites peines, peuplent les maisons d’arrêt et les centres de détention
régionaux. Ils n’ont jamais su créer une délinquance nouvelle, ils sont restés
dans leur quartier, en bas de leur immeuble, et ils se débrouillent seulement à
la petite semaine… » Jann-Marc Rouillan, « La génération perdue… », &lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/memoiressociales/lettreajules/&quot;&gt;Lettre à Jules&lt;/a&gt;,
Agone, 2004, p. 99-100. [ndlr]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/15/#rev-pnote-480072-2&quot; id=&quot;pnote-480072-2&quot; name=&quot;pnote-480072-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;] Hôpital psychiatrique de la région bordelaise où se
trouve la principale unité pour malades difficiles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/15/#rev-pnote-480072-3&quot; id=&quot;pnote-480072-3&quot; name=&quot;pnote-480072-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;] Quartier de la centrale à régime fermé.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>L’imagination au Panthéon</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2010/02/04/L-imagination-au-Pantheon</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:2a4c832b2c02dd783a96f8a90ad2812d</guid>
    <pubDate>Tue, 09 Feb 2010 14:31:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>La chronique d'Alain Accardo</category>
        <category>Camus-Albert</category><category>Critique-des-intellectuels</category>    
    <description>&lt;h4&gt;L’Elysée se propose, dit-on, de mettre Albert Camus au Panthéon. Pourquoi
pas ? Le grand écrivain n’en est ni plus ni moins digne que certains de
ceux qui y sont déjà. Ce n’est pas tant sur ses mérites qu’il faut s’interroger
que sur les motivations de ceux qui veulent le panthéoniser.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;S’agissant des titres qu’il peut avoir à la reconnaissance de la nation, il
est permis de les résumer en disant qu’il fut, dans sa personne et dans ses
œuvres, malgré ou peut-être à cause de ses origines très modestes, une
incarnation accomplie de l’intelligentsia petite-bourgeoise du XXe siècle (et
même encore du XXIe) irrémédiablement partagée, jusqu’au déchirement, entre
l’horreur et le refus que lui inspirait un ordre bourgeois devenu la négation
même de tout humanisme et de toute justice, et le désir forcené de s’en faire
bienvenir, donc de s’y intégrer. Les plus talentueux des écrivains et artistes
de cette génération marquée par l’abomination, entre autres, de la Seconde
Guerre mondiale, ont exprimé leur désenchantement sous une forme culturelle
originale, l’existentialisme, à la fois mode de vie et doctrine philosophique
qui théorisait leur sensibilité particulière en la dotant d’une consistance
ontologique et d’une signification universelle. Sartre et Camus, chacun à sa
manière, en ont été les phares. Au fond, le grand problème qui occupa cette
génération tourmentée et meurtrie fut de concilier les termes de la
contradiction qui est au cœur de la conscience occidentale et qui a été portée
à son acmé par l’hégémonie du libéralisme capitaliste : l’ambition de
parvenir au plus haut point d’accomplissement de soi-même et de distinction
personnelle, et la volonté de ne pas se séparer des autres, surtout des plus
opprimés. Il faut être un saint, croit-on, pour réussir en pratique une telle
gageure. Le commun des mortels (du moins dans la classe moyenne) semble voué à
vivre ballotté entre recherche égotiste du bonheur individuel et solidarité
exaltante de l’engagement dans le combat collectif, un peu à la façon du très
ambigu peintre Jonas de &lt;em&gt;L’Exil et le royaume&lt;/em&gt;, dont les efforts
pathétiques pour être « solitaire » tout en restant
« solidaire » semblent ne pas avoir connu une franche réussite.
L’idéalisation inhérente au travail intellectuel pour transposer la réalité
empirique en représentations philosophiques, a conduit Camus à traiter comme
une métaphore de la condition humaine tout entière le destin absurde de
Sisyphe, condamné par les dieux à pousser éternellement un lourd rocher
jusqu’au sommet d’une montagne d’où il retombe inéluctablement. L’image est
belle, mais elle a le grave inconvénient de transfigurer un processus
historico-social en une théodicée, plus précisément l’exploitation et
l’oppression des classes laborieuses par les classes possédantes, en une espèce
de malédiction métaphysique sans recours. C’est exactement le genre de fable
dont les puissants ont toujours eu besoin pour se mettre à l’abri de la
contestation. Imaginons un instant que Camus, approfondissant son analyse, ait
finalement réalisé qu’il tombait lui-même sous le coup de la critique qu’il
adressait à tous les philosophes auxquels il reprochait de « faire le
saut » irrationnel dans une transcendance ou une autre, pour ne plus voir
l’absurdité de notre condition. Imaginons que, lassé des abstractions
idéalisantes, il ait porté, comme cela lui arrivait dans son travail
journalistique, un regard un peu plus sociologique sur les conditions concrètes
d’existence des légions de Sisyphes de la planète. Il aurait été obligé de
reconnaître, car il était intellectuellement honnête, que dans la réalité
historique, Sisyphe et ses pareils, les « prolétaires des dieux », sont
d’abord et surtout les victimes d’un système institutionnalisé de domination,
qui leur fait accepter servilement l’inique sentence les condamnant à un labeur
sans fin et « sans espoir », au profit d’une minorité de malins qui vivent
comme des divinités sur l’Olympe, à l’abri de leurs murailles, de leurs codes
et de leurs frontières. Alors la probabilité eût été grande qu’il s’écriât,
comme d’autres avant lui : « Sisyphes de tous les pays,
unissez-vous ! » « Mais justement, objecteront certains, quand la
masse des Sisyphes algériens s’est unie pour se dresser contre l’oppression
colonialiste, Camus ne s’en est guère montré solidaire, à la différence de
Sartre.» C’est que pour Camus, « il faut imaginer Sisyphe heureux »
de son sort. Hélas, les Sisyphes réels n’ont pas les moyens de s’élever à des
vues si sublimes. Ils doivent certainement manquer d’imagination.&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Alain Accardo&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Chronique initialement parue dans le journal &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.ladecroissance.net&quot;&gt;La Décroissance&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, du mois de février
2010.&lt;br /&gt;
——&lt;br /&gt;
Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/denotreservitudeinvolontaire&quot;&gt;De notre servitude
involontaire&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2001), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/introductionaunesociologiecritique&quot;&gt;Introduction à une
sociologie critique&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2006), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/journalistesprecairesjournalistesauquotidien&quot;&gt;Journalistes
précaires, journalistes au quotidien&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2006), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/lepetitbourgeoisgentilhomme&quot;&gt;Le Petit Bourgeois
Gentilhomme&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2009).&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Portrait de l’administration pénitentiaire en agent littéraire</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2010/01/29/Portrait-de-l-administration-penitentiaire-en-agent-litteraire</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:0d67ca30f43718cbcdc10b7feb293d74</guid>
    <pubDate>Mon, 08 Feb 2010 17:11:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>La chronique de Jann-Marc Rouillan</category>
        <category>Conditions-de-détention</category><category>Prison</category>    
    <description>&lt;h4&gt;La juridiction d’exception qui dispose de Jean-Marc Rouillan l’est-elle
vraiment ? Ce « détenu particulièrement surveillé » l’est-il à
ce point ? Les administrations pénitentiaires et juridiques qui décident
de sa vie et de sa mort ont-elles remarqué qu’après sa semi-libération l’auteur
a cessé la livraison de ses chroniques au mensuel &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.cequilfautdetruire.org/&quot;&gt;CQFD&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; ?&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;Printemps 2005, centrale de Lannemezan. Alors que venait de paraître son
récit picaresque &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/marginales/lapartdesloups/&quot;&gt;La Part des
loups&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, le détenu Rouillan racontait que, pour commencer à écrire, il
lui avait fallu « d’abord vivre assez, et aussi survivre à la vie [qu’il
s’était] choisie…&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/29/#pnote-480057-1&quot; id=&quot;rev-pnote-480057-1&quot; name=&quot;rev-pnote-480057-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;». De fait, la dizaine de livres qu’il a
signés illustrent ce diagnostic : un témoin de son temps qui s’est donné
les moyens de l’écrivain ; devant quoi l’auteur fait parfois preuve
d’humilité – qui n’est pas sa vertu cardinale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peu marquée par la fiction, la première partie de son livre &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/elements/pauldesepinettesetmoi/&quot;&gt;Paul des Épinettes
et moi&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; relève bien du témoignage le plus direct sur ce que l’auteur a
nommé en 2004 les « éliminatoriums de la République&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/29/#pnote-480057-2&quot; id=&quot;rev-pnote-480057-2&quot; name=&quot;rev-pnote-480057-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;». Le plus direct au sens où ce n’est plus
seulement de l’élimination de ses congénères qu’il témoigne mais de la sienne.
En un certain sens, par la révocation de sa semi-liberté et son renvoi en
prison début octobre 2008, l’administration pénitentiaire et le juge
d’application des peines ont offert à l’auteur les conditions nécessaires à la
poursuite de son œuvre&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/29/#pnote-480057-3&quot; id=&quot;rev-pnote-480057-3&quot; name=&quot;rev-pnote-480057-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Désormais sur le thème de la maladie en
prison. Et on voit bien qu’en agents littéraires peu scrupuleux ceux-là
n’hésitent pas à mettre en place le contexte utile à son témoignage le plus
immédiat sur la mort en prison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si seulement c’était par souci littéraire que le juge d’application des
peines avait couvert le curieux dossier de réincarcération de l’auteur, nous en
serions presque rassurés sur les dysfonctionnements de la magistrature. Ce
n’est évidemment pas l’explication qu’avance une juriste dans son analyse de
l’« interview qui coûte cher à un ancien terroriste ». Professeure à
l’université de Reims, Martine Herzog-Evans ne conclut pas seulement à une
« sanction disproportionnée et inhabituelle », elle met à jour la manière
dont l’application de la juridiction d’exception, désormais seule valable en
matière d’« anti-terrorisme », introduit de graves errances dans
l’exercice du droit. Une juridiction qui manifeste un tel « irrespect des
principes processuels de droit commun pénal » qu’il entre en contradiction
avec « ce qui est enseigné aux étudiants en droit dès la première année
».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du point de vue de la procédure de réinsertion, signalons seulement que,
pour cette juriste, la vision des « juridictions “spécialisées” en matière
de terrorisme » lui semble « en contradiction avec l’idée qui fonde
l’application des peines, car c’est dans la société elle-même que les condamnés
se réinsèrent ». Si Mme Herzog-Evans peut trouver choquant que, « pour
s’être exprimé dans la presse, peut-être de manière imprudente, mais certes ni
de manière dangereuse ni de manière vindicative », le détenu purge encore on ne
sait combien d’années, il lui semble en conclusion qu’un tel traitement prend
le risque de « radicaliser encore le discours antisocial »&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/29/#pnote-480057-4&quot; id=&quot;rev-pnote-480057-4&quot; name=&quot;rev-pnote-480057-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Peut-être est-ce la manière dont cette
« application des peines » prépare la paix (sociale) : &lt;em&gt;Si
vis pacem para bellum…&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Portraitiste hors pair des huis clos groupusculaires, Jean-Marc Rouillan n’a
livré, en semi-liberté, que deux textes, chacun écrit durant un week-end
prolongé, à la prison des Baumettes. Le premier accompagne « vingt et une
interventions » du peintre Dado et entre dans la composition d’un petit
livre, édité par La Différence en 2009 sous le titre &lt;a href=&quot;http://www.ladifference.fr/litterature.html?catalogue=5&amp;amp;livre=1985#livre1985&quot;&gt;
Les Viscères polychromes de la peste brune&lt;/a&gt;. Le second était destiné à
inaugurer une « Chronique de semi-liberté » pour le mensuel de
critique sociale &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.cequilfautdetruire.org/&quot;&gt;CQFD&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;
(Marseille) : écrit en août 2008, &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2008/09/23/La-chronique-du-Bar-du-Vallon&quot;&gt;« Les révolutionnaires du
bar du Vallon »&lt;/a&gt; n’est finalement jamais paru. Si la période fut donc maigre
en écriture, elle était en revanche intense en demandes d’entretiens de
presse&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/29/#pnote-480057-5&quot; id=&quot;rev-pnote-480057-5&quot; name=&quot;rev-pnote-480057-5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Dont le dernier a brusquement clôturé le
cycle en renvoyant l’interviewé derrière les barreaux à plein temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dix mois de semi-liberté plus tôt, la plupart d’entre nous voyaient leur
nouveau collègue pour la première fois. À cinquante-cinq ans, celui-ci avait
passé la plus grande partie de sa vie d’adulte en prison, où il était entré
alors que l’un de nous n’était pas né depuis quatre ans. Si le détenu
découvrait le quotidien de ceux de l’extérieur – il livre quelques éléments de
sa vision au fil des premiers textes qui suivent –, nous découvrions en même
temps la profondeur des effets d’une vie d’incarcération sur les habitudes
inscrites dans le corps d’un être humain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Le deuxième jour&lt;/em&gt;. Si la veille il avait été accompagné, à l’aller
et au retour, par deux membres des services de probation et d’insertion
professionnelle, nous avions convenu que ce matin-là un ami irait chercher le
paquet en voiture. Cafouillage de rendez-vous, le chauffeur n’a pas retrouvé le
semi-libéré. Des Baumettes au bureau, près de la gare Saint-Charles, le trajet
en transports en commun demande de prendre un bus, un métro et dure une bonne
heure. Dans une ambiance de panique – « … ça fait vingt ans qu’il… venu
qu’une fois ici… rien pour téléphoner… connaît au moins notre adresse ?… »
–, nous avons attendu. Enfin, blouson de cuir noir et bonnet vert enfoncé sur
le crâne, le nouvel employé a sonné, « à l’heure ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Avant le glas&lt;/em&gt;. Les conditions de visite en prison avaient déjà
montré à quelques-uns d’entre nous comment il se protégeait par l’anticipation
préventive des mots d’ordre, par exemple en se levant avant l’arrivée des
matons dans le parloir. Il n’a jamais parlé de cette « stratégie »
aussi exactement que lors d’un entretien téléphonique, en février 2002, alors
qu’il était à la centrale d’Arles : « Le temps carcéral, pour les
très longues peines, est un analgésique qui te laisse juste assez de vie en toi
pour que tu puisses t’observer mourir. J’ai pris le parti de m’imposer une
discipline plus forte que celles qu’ils pouvaient m’imposer. Il fallait que je
sois plus dur que le rythme disciplinaire lui-même. Alors j’avais des horaires
extrêmement fixes, je me levais avant l’ouverture [des portes], je travaillais,
j’écrivais. Après la promenade je travaillais à nouveau, j’écrivais encore. En
fait, je maintenais un emploi du temps très obstiné. Une obstination très
ascétique. Voilà, finalement, c’est comme ça que je n’ai pas
sombré.&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/29/#pnote-480057-6&quot; id=&quot;rev-pnote-480057-6&quot; name=&quot;rev-pnote-480057-6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;» Ainsi les premiers mois nous surprenait-il
souvent par l’anticipation exagérée (mais chaque semaine un peu moins), sur le
moment de se préparer, à quitter les bureaux pour arriver à l’heure de l’autre
côté de la ville où se trouve le centre de détention.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Au déjeuner&lt;/em&gt;. Une assiette, un verre, des couverts. Et un couteau,
pointu. L’un d’entre nous a-t-il remarqué qu’il n’y touchait qu’avec
appréhension ? C’est lors de sa première vaisselle qu’il a raconté comment
l’interdit, depuis si longtemps, sur tout objet coupant était si fort qu’il ne
pouvait plus prendre un couteau en mains sans crainte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;L’ouverture des portes&lt;/em&gt;. Aucune illustration du fait que le geste le
plus banal peut devenir extraordinaire n’est sans doute aussi parlante que
celle de quelqu’un se surprenant à pouvoir débloquer et ouvrir lui-même, pour
la première fois depuis vingt ans, une porte d’entrée devant celui (en
l’occurrence, celle) qui vient de sonner et à qui il apparaît sur le pallier
avec un visage littéralement radieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Enfantillages&lt;/em&gt;. Ce qui avait fait l’objet d’une discussion inquiète
– à quel bureau installer le nouvel employé ? – fut très vite réglé par la
force des choses ; si on peut appeler comme ça le choix du fraîchement
semi-libéré de rester aussi loin que possible des fenêtres sur la rue, et pas
seulement après que les feux de la presse soient allés nuire ailleurs.
Difficile toutefois, quand on voyait le nouvel employé installé à sa place, de
ne pas se dire que l’aménagement de son bureau, au pied de notre seule fenêtre
à barreaux, dans l’endroit le plus sombre des locaux, évoquait quand même un
peu une cellule… Mais ceux qui arrivaient tôt le matin le trouvaient toujours
déjà là, attendant que sa journée de travail commence devant son ordinateur où,
un casque sur les oreilles et un sourire enfantin sur tout le visage, il
regardait des vidéos de groupes de rock des années 1970, évidemment, mais
s’étonnait de tout ce à quoi Internet donne accès en matière d’images et de
sons. Puis il s’est bientôt lassé. Et il a déménagé pour un bureau près des
fenêtres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un compte en banque. Il est vrai que cette formalité n’en est plus une
aujourd’hui dès lors que le postulant ne dispose que d’un salaire modeste, pour
ne rien dire des chômeurs. Pourquoi alors aller aux problèmes en voulant ouvrir
un compte sans preuve de domiciliation courante ni antécédent d’activité
salariée ? C’était une demande expresse de l’administration pénitentiaire,
qui imposait de rembourser les « parties civiles » en ponctionnant un
tiers des mille euros que gagnait M. Rouillan. Accompagné d’une collègue, le
nouvel employé essaye une première banque, qui refuse l’ouverture du compte au
motif que les pièces fournies ne sont pas conformes. Autre collègue, autre
banque, même issue… Quelqu’un a-t-il suggéré de faire intervenir le juge
d’application des peines auprès de sa propre agence bancaire ? Avant d’en
arriver à ces extrémités, nous avons pris rendez-vous avec la banque de
l’entreprise, où l’employé s’est rendu accompagné de son directeur éditorial.
« Et avant, vous étiez à l’étranger ? » Un silence. « En quelque
sorte. » Un silence. « J’étais en prison. — Ah… Et depuis
longtemps ? — Vingt ans. — Ah… Bon, eh bien, on va se passer de ces
pièces. » Quelques jours plus tard l’administration disposait du numéro de
compte en banque sur lequel prélever sa dîme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est ainsi que, pendant plusieurs semaines, le vieux taulard a joué pour
nous son rôle de révélateur des mœurs invisibilisées par les habitudes – celles
qu’il n’a pas eu le temps de faire siennes. Les premières courses chez
l’épicier du coin, la première balade dans les rues en plein jour, les premiers
déjeuners en terrasse, la première visite en librairie, etc. Bien sûr, les
capacités de notre quotidien propres à l’émerveillement étant limitées, cette
position d’observateur (entre le Huron de Voltaire et le Persan de Montesquieu)
a vite reflué au profit de celle, moins littéraire, de collègue en formation.
Bref, une situation cohérente avec l’idée que tout un chacun (pour peu qu’il
n’appartienne pas à un service pénitentiaire d’insertion et de probation) se
fait du processus de réinsertion : se réalisant au sein de la société.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est donc une fois le quotidien de Jean-Marc Rouillan redevenu carcéral à
plein temps que l’écrivain est revenu habiter le détenu. Les six premiers
textes de &lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/elements/pauldesepinettesetmoi/&quot;&gt;Paul des Épinettes
et moi&lt;/a&gt; nous sont parvenus entre l’été et l’automne 2009, toutes les trois à
quatre semaines. La réincarcération de Jean-Marc Rouillan aux Baumettes n’a
toutefois pas été aussitôt suivie par le retour pavlovien de l’écriture mais
perturbé par une hospitalisation d’urgence, en mars, qui allait déboucher sur
le diagnostic d’une histiocytose rare, dite maladie de Chester-Erdheim. Les
deux premiers textes font le récit de son séjour en milieu médical. Mais pas
des conditions qu’il a fallu rassembler pour obtenir que lui soit faite la
prise de sang à la suite de laquelle il fut immédiatement admis aux urgences de
l’hôpital Nord, où les internes l’ont accueilli comme un patient en état
terminal de cancer… Au détenu qui se plaignait d’avoir perdu tout appétit et de
fièvres qui l’empêchaient de dormir, la médecine pénitentiaire – qui est donc
bien à la médecine ce que la musique militaire est à la musique – prescrit des
anti-inflammatoires. Les alertes des visiteurs qui avaient constaté la
dégradation de son état de santé étaient restées lettre morte. Il a fallu qu’un
ami médecin profite d’un parloir pour l’examiner puis réclame une
hospitalisation d’urgence par lettre envoyée en recommandé avec accusé de
réception au directeur des Baumettes…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Précisons que ce niveau de négligence ne relève pas du traitement
d’« exception » dont ce détenu fait habituellement l’objet mais
constitue le lot commun, qui donne donc une idée de la faible probabilité de
survie du détenu ordinaire qui tombe gravement malade en prison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite, la non-vie a repris, si l’on peut dire, d’un côté le quotidien
entre quatre murs gris auxquels le romancier ne donne pas que des couleurs
chatoyantes ; et de l’autre les pratiques dilatoires d’une administration
de la justice qui fait se succéder, entre deux décisions, les semaines comme
les heures. Fin octobre, la demande de suspension de peine pour raison médicale
déposée par le porteur de la maladie de Chester-Erdheim au titre de la loi
Kouchner lui a été refusée&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/29/#pnote-480057-7&quot; id=&quot;rev-pnote-480057-7&quot; name=&quot;rev-pnote-480057-7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est ainsi que Jean-Marc Rouillan poursuit son rôle de témoin qui s’est
donné les outils de l’écrivain. Un témoin de la vie de misère des prisons de
France. Et de révélateur politique d’un système pénitentiaire qui s’est donné
les moyens (juridiques et médiatiques) d’éliminer physiquement les populations
qui dérangent. Aujourd’hui, l’impression que donne la lecture de ce témoignage
est que le dernier moyen fourni à l’auteur est de jouer cette fois lui-même le
rôle du mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;––&lt;br /&gt;
&lt;em&gt;Extrait de la préface des éditeurs à&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/elements/pauldesepinettesetmoi/&quot;&gt;Paul des Épinettes
et moi. Sur la maladie et la mort en prison&lt;/a&gt;&lt;em&gt;, Agone, 2010&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;h4&gt;Notes&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/29/#rev-pnote-480057-1&quot; id=&quot;pnote-480057-1&quot; name=&quot;pnote-480057-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;a href=&quot;http://www.atheles.org/agone/marginales/lapartdesloups/#article1625&quot;&gt;Entretien
du samedi 12 mars 2005 par Thierry Discepolo&lt;/a&gt;, paru dans &lt;em&gt;Le Monde
libertaire&lt;/em&gt; le 4 mai 2005.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/29/#rev-pnote-480057-2&quot; id=&quot;pnote-480057-2&quot; name=&quot;pnote-480057-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;] « Les éliminatoriums de la République » est le titre
d’une chronique parue en annexe de &lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/memoiressociales/lettreajules/&quot;&gt;Lettre à Jules&lt;/a&gt;,
Agone, 2004, p. 81 ; lire également &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/elements/chroniquescarcerales/&quot;&gt;Chroniques carcérales
(2004-2007)&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, Agone, 2008, spéc. n° 3 à 5, p. 23-35.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/29/#rev-pnote-480057-3&quot; id=&quot;pnote-480057-3&quot; name=&quot;pnote-480057-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;] Sur le contexte de réincarcération de Jean-Marc
Rouillan, lire &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2009/11/24/Retour-sur-les-conditions-de-rupture-d-une-semi-liberte&quot;&gt;«
Retour sur les conditions de rupture d’une semi-liberté »&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/29/#rev-pnote-480057-4&quot; id=&quot;pnote-480057-4&quot; name=&quot;pnote-480057-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;a href=&quot;http://herzog-evans.com&quot;&gt;Martine
Herzog-Evans&lt;/a&gt;, « Une interview qui coûte cher à un ancien terroriste »,
recueil Dalloz 2009, p. 1388-1393 ; extraits disponibles dans la &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2009/07/08/Une-interview-qui-coute-cher-a-un-ancien-terroriste&quot;&gt;chronique
de Jean-Marc Rouillan&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/29/#rev-pnote-480057-5&quot; id=&quot;pnote-480057-5&quot; name=&quot;pnote-480057-5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;] Suivant les conditions fixées par le juge d’application
des peines en janvier 2008, Jean-Marc Rouillan devait se limiter à la presse
écrite : ni radio ni télévision ; en outre, il était interdit d’intervention
dans tout lieu public, y compris les librairies, sur quelque thème et
territoire que ce soit – sur ces conditions, lire &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2009/11/24/Retour-sur-les-conditions-de-rupture-d-une-semi-liberte&quot;&gt;«
Retour sur les conditions de rupture d’une semi-liberté »&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/29/#rev-pnote-480057-6&quot; id=&quot;pnote-480057-6&quot; name=&quot;pnote-480057-6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;] Entretien diffusé sur Televisió de Catalunya et intégré
au film de Pierre Carles et Georges Minangoy, &lt;a href=&quot;http://fr.wikipedia.org/wiki/Ni_vieux,_ni_tra%C3%AEtres&quot;&gt;Ni vieux ni
traîtres&lt;/a&gt;, Pages et images, 2006&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/29/#rev-pnote-480057-7&quot; id=&quot;pnote-480057-7&quot; name=&quot;pnote-480057-7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;] Adoptée en 2002, la loi dite Kouchner autorise une
suspension de peine « pour les condamnés dont il est établi qu’ils sont
atteints d’une pathologie engageant le pronostic vital ou que leur état de
santé est durablement incompatible avec le maintien en détention ». En 2008,
ont été retenues 269 demandes sur 533 ; dans le même temps, plus de 400
personnes sont mortes en prison, hors cas de suicides – données 2007 du « Pôle
suspension de peine », composé notamment d’&lt;a href=&quot;http://www.actupparis.org/&quot;&gt;Act Up&lt;/a&gt;, d’&lt;a href=&quot;http://www.aides.org/&quot;&gt;Aides&lt;/a&gt; et du &lt;a href=&quot;http://www.syndicat-magistrature.org/&quot;&gt;Syndicat de la magistrature&lt;/a&gt;. Cette
loi a bénéficié à Nathalie Ménigon en 2008, à Joëlle Aubron et à Loïk Le
Floch-Prigent en 2004 ; et à Maurice Papon, à propos duquel la &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/29/www.ldh-toulon.net/spip.php?article445&quot;&gt;LDH de Toulon précise&lt;/a&gt; : « Condamné
à dix ans de prison pour complicité de crimes contre l’humanité, l’ancien haut
fonctionnaire de Vichy a été libéré en 2002 après deux années d’emprisonnement.
Présenté à l’époque comme étant à l’article de la mort, Maurice Papon [décédé
en 2007] préparait activement [en 2004] la révision de son procès »&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Howard Zinn (1922-2010). Retour sur l’autobiographie d’un historien et militant</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2010/02/02/Howard-Zinn-1922-2010</link>
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    <pubDate>Wed, 03 Feb 2010 11:31:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>Inactualités</category>
        <category>Etats-Unis</category><category>Luttes-politiques</category><category>Luttes-sociales</category><category>Zinn-Howard</category>    
    <description>&lt;h3&gt;Post-scriptum : « Bibliographie en langue française »&lt;/h3&gt;
&lt;h4&gt;L’autobiographie de Howard Zinn livre la trame individuelle d’une
conception du métier d’historien soucieuse de remettre le plus grand nombre,
avec son quotidien et ses idéaux, à sa place d’acteur principal de
l’histoire.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;Mais cette autobiographie est avant tout une formidable leçon d’enthousiasme
et d’optimisme sans illusions. Il est vrai que les deux principales luttes dans
lesquelles Howard Zinn s’est engagé, pour l’égalité raciale et contre la guerre
du Vietnam, aboutirent à de grandes victoires ; luttes dont il montre
qu’elles ont commencé sous l’impulsion d’une poignée de militants pour
mobiliser finalement des millions de personnes. Et son métier fournit à Howard
Zinn comme un antidote au flot d’images et d’articles déversé quotidiennement,
qui nous maintient à la surface désespérante du présent, quand il faudrait au
contraire garder en mémoire les surprises que l’histoire nous a toujours
réservées.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En se racontant simplement, sans invocations théoriques et loin de toute
grande fresque historique, Howard Zinn montre comment apparaissent, « à
partir des plus légers mouvements d’indignation, des échos assourdis de la
protestation et au milieu des signes diffus de résistance, les présages de
l’exaltation du changement ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Où l’on voit que l’historien – qui analyse dans ses autres livres comment
les gouvernements font de toutes leurs interventions militaires des
« causes justes » – fut aussi, en 1943, dans le ventre d’un
bombardier de l’US Air Force, un combattant de la plus « juste » des
guerres, dont il sortira en pacifiste farouchement opposé à l’impérialisme
états-unien, du continent américain lui-même jusqu’en Asie du Sud-Est.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Où l’on découvre dans quel quotidien Howard Zinn a bâti sa déontologie et sa
méthodologie d’historien&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/02/#pnote-481009-1&quot; id=&quot;rev-pnote-481009-1&quot; name=&quot;rev-pnote-481009-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. L’auteur et sa famille, les amis ou les
compagnons d’un moment occupent cette fois le devant de la scène :
l’expérience de la Grande Dépression et du New Deal ; celle du militant et
universitaire qui témoigne comme expert dans des procès intentés aux amateurs
d’action directe ; enfin, avec les étudiants, l’expérience du combat pour
la liberté d’expression sur le campus de la Boston University. Une fois encore,
mais cette fois à leurs côtés, Howard Zinn témoigne pour les anonymes
ordinaires, et pourtant extraordinaires, qui s’affrontent à une Amérique aux
blocages puissants, mais que les forces de progrès et de contestation font
malgré tout avancer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Où l’on voit ce que mettre ses idées en pratique – ou plutôt à l’épreuve –
veut dire : enseignant blanc dans une université noire, il refuse l’ordre
social raciste (auquel participe une partie de la bourgeoisie noire) et y
perdra son emploi ; universitaire expliquant à ses étudiants la place de
la désobéissance civile dans l’histoire politique des États-Unis, il connaîtra
la prison pour avoir choisi d’honorer une invitation à un meeting pacifiste
plutôt qu’une citation à comparaître devant un tribunal ; militant
anti-guerre de la première heure, il acceptera une invitation à se rendre en
territoire nord-vietnamien, en plein conflit, pour aider à la libération de
trois soldats américains prisonniers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’édition américaine de son autobiographie paraît au milieu des années 1990,
quelque temps après que l’auteur eut quitté l’enseignement. Un retrait de la
vie publique – toutefois très relatif : en plus des invitations faites à
l’ex-enseignant de revisiter les grands mythes fondateurs des États-Unis,
Howard Zinn a continué de faire paraître des ouvrages d’historien et des
articles de presse sur l’actualité politique, nationale comme internationale.
Il semble même qu’après le succès de son œuvre majeure, &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/memoiressociales/unehistoirepopulairedesetatsunis&quot;&gt;Une
histoire populaire des États-Unis&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/02/#pnote-481009-2&quot; id=&quot;rev-pnote-481009-2&quot; name=&quot;rev-pnote-481009-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;, cette perspective
historique en rupture avec l’histoire officielle éveille un intérêt croissant
chez de nouvelles générations, tant chez les militants proprement dits que chez
bon nombre de personnalités artistiques. Ainsi, à la suite du chanteur Bruce
Springsteen qui, dans les années 1980, avait écrit et enregistré son album
Nebraska sur la base de sa lecture d’&lt;em&gt;Une histoire populaire&lt;/em&gt;, ce sont
désormais, pour ne citer qu’eux, les acteurs Matt Damon et Ben Affleck qui
travaillent sur un projet télévisuel inspiré de ce livre – auquel faisait
ouvertement référence le film &lt;em&gt;Good Will Hunting&lt;/em&gt;, réalisé en 1997 par
Gus Van Sant à partir de leur scénario.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus que jamais, l’œuvre de Howard Zinn – dont la personnalité a fait
l’objet d’un documentaire sorti pendant la campagne présidentielle de
2004&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/02/#pnote-481009-3&quot; id=&quot;rev-pnote-481009-3&quot; name=&quot;rev-pnote-481009-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;– est, dans son pays, au cœur de la réflexion
de ceux qui ne croient pas à la « fin de l’histoire », pour qui la notion
de « lutte des classes » n’a perdu ni ses vertus explicatives ni son
actualité et qui n’ont pas remisé le projet d’une société égalitaire dans un
monde en paix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l’un des deux principaux axes du militantisme de Howard Zinn est la
défense d’une société sans classes où le racisme ne serait plus qu’un mauvais
souvenir, l’autre est sans conteste un pacifisme nourri de son expérience de
combattant de la Seconde Guerre mondiale. Les attentats du 11 septembre 2001 et
leurs « conséquences », l’escalade de la « guerre contre le
terrorisme », avec les interventions militaires des États-Unis en Afghanistan
puis en Irak, ont donc mobilisé son indestructible ferveur pacifiste et fait de
lui l’un des principaux porte-parole du mouvement anti-guerre américain,
multipliant les attaques contre la politique belliciste du président George W.
Bush. « Notre travail est simple : il faut les arrêter »,
déclarait-il dans un article paru en décembre 2002 dans &lt;em&gt;The
Progressive&lt;/em&gt; – avant, donc, que la guerre en Irak ne devienne réalité.
Puis, dans la même revue, en mars 2003, à la veille de cette guerre, Zinn
préconise de « se lancer dans un processus de délégitimation du
gouvernement. […] Après tout, ne s’est-il pas installé au pouvoir à la suite
d’un coup d’État et au mépris de la volonté populaire ? »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle que soit la lutte dans laquelle il s’engage, Howard Zinn reste
l’inlassable défenseur de la désobéissance civile et de l’action directe non
violente. Sur le plan de la politique intérieure américaine, Howard Zinn
apporta son soutien à Ralph Nader, candidat inattendu à la présidentielle de
2000, censé incarner les revendications des mouvements protestataires. En 2004,
alors que le candidat démocrate qui perdra contre le président sortant George
W. Bush n’est pas encore connu, Howard Zinn écrit pour lui un discours intitulé
« The Logic of Withdrawal », où il donne des « raisons
honorables » de retirer les troupes américaines – discours sur le modèle
de celui qu’il avait destiné, en pleine guerre du Vietnam, au président Lyndon
B. Johnson.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les rendez-vous électoraux – qui restent toutefois un pis-aller en période
de régression sociale et politique – sont surtout, pour ce spécialiste de la
Constitution américaine, l’occasion de rappeler quel piège constitue, dans le
cadre des démocraties formelles, le système de bipartisme à
l’américaine&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/02/#pnote-481009-4&quot; id=&quot;rev-pnote-481009-4&quot; name=&quot;rev-pnote-481009-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais Howard Zinn ne s’est pas contenté, bien sûr, d’écrire ou de répondre,
semble-t-il sans se lasser, à d’innombrables entretiens. Son autobiographie
foisonne de récits où ce témoin (plus ou moins autorisé) est devenu acteur, de
manifestations en sit-in et en teach-in. Au cours de l’été 2004 encore, ne
fait-il pas la tournée des campus universitaires américains, où, chaque fois,
des milliers d’étudiants sont venus l’écouter dénoncer la guerre en Irak. Il a
également participé activement à l’émergence d’un mouvement social qui culmine
en novembre et décembre 1999 à Seattle avec les manifestations contre
l’Organisation mondiale du commerce. L’historien se réjouit d’y constater le
grand retour de la question syndicale et des rapports de classes aussi bien sur
le plan national qu’à l’échelle mondiale. Et cet événement fut pour lui comme
« un tournant essentiel dans l’histoire des mouvements de revendication
des dernières décennies : une rupture avec les revendications focalisées
sur une unique demande »&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/02/#pnote-481009-5&quot; id=&quot;rev-pnote-481009-5&quot; name=&quot;rev-pnote-481009-5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si Howard Zinn occupe aujourd’hui une place particulière dans le paysage
intellectuel américain, c’est sans doute parce qu’il a éprouvé, à la manière du
plus grand nombre, la réalité de quelques-uns des événements majeurs de la vie
américaine depuis les années 1930. À l’opposé de l’universitaire
« objectif » et distant, il apparaît, en ce début de XXIe siècle,
comme un intellectuel aussi populaire dans le monde militant que controversé
dans l’univers académique américain. Rejetant la tradition de la
« neutralité » du savant, il fait reposer sur l’honnêteté, valeur
cardinale dans la recherche et l’exposition des faits, nos seules chances
d’approcher une objectivité que menace leur dissimulation. Et c’est
l’affirmation d’un point de vue intégrant une analyse sociale et critique –
contre l’histoire comme « description » – qui nous offre le seul
contrôle d’une subjectivité constitutive de nos activités&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/02/#pnote-481009-6&quot; id=&quot;rev-pnote-481009-6&quot; name=&quot;rev-pnote-481009-6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En plus de montrer comment sa formation savante ne l’a jamais éloigné des
valeurs de la classe sociale dont il est issu (celles du monde ouvrier), pas
plus que sa notoriété ne lui a fait abandonner ses idéaux égalitaires, son
autobiographie est aussi celle d’un universitaire qui n’a jamais sacrifié au
désenchantement, gardant au contraire intacte sa confiance dans l’« esprit
de lutte » des êtres humains pour plus de justice et de liberté.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n’est donc pas seulement un autre visage des États-Unis que Howard Zinn a
livré ; il permet aussi de retrouver une tradition qui, d’une révolution à
l’autre, s’est faite rare dans l’Europe qui l’a vu naître : ne pas quitter
le rang des déshérités et ne jamais servir les maîtres.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Frédéric Cotton &amp;amp; Thierry Discepolo&lt;br /&gt;&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Extrait de la préface à &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/memoiressociales/limpossibleneutralite&quot;&gt;L’Impossible
Neutralité. Autobiographie d’un historien et militant&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (Agone,
2006).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
——&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;Bibliographie de Howard Zinn en langue française&lt;/h3&gt;
&lt;h4&gt;LIVRES&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/elements/desobeissancecivileetdemocratie&quot;&gt;Désobéissance
civile et démocratie. Essais sur la guerre et la justice&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; [rééd. de
&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/contrefeux/nouslepeupledesetatsunis/&quot;&gt;Nous le
peuple…&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;], traduit par Frédéric Cotton, Préface inédite de Jean-Luc
Chappey, Agone, 2010, 576 p.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.luxediteur.com/content/la-mentalit%C3%A9-am%C3%A9ricaine&quot;&gt;La
Mentalité américaine. Au-delà de Barack Obama&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, Lux Éditeur, 2009, 132
p.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/memoiressociales/limpossibleneutralite&quot;&gt;L’Impossible
neutralité. Autobiographie d’un historien et militant&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, traduit par
Frédéric Cotton, Agone, 2006, 400 p.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/marginales/ensuivantemma&quot;&gt;En suivant
Emma. Pièce historique sur Emma Goldman, anarchiste et féministe
américaine&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, traduit par Julie David, Agone, 2006, 176 p.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/contrefeux/nouslepeupledesetatsunis&quot;&gt;« Nous, le
Peuple des États-Unis… » Essais sur la liberté d’expression et
l’anticommunisme, le gouvernement représentatif et la justice économique, les
guerres justes, la violence et la nature humaine&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, traduit par Frédéric
Cotton, Agone, 2006, 476 p.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/memoiressociales/levingtiemesiecleamericain&quot;&gt;Le XXe
siècle américain. Une histoire populaire de 1890 à nos jours&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; [extrait
de &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/memoiressociales/unehistoirepopulairedesetatsunis&quot;&gt;Une
histoire populaire des États-Unis…&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;], traduit par Frédéric Cotton,
Agone, 2003, 476 p.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/marginales/karlmarxleretour&quot;&gt;Karl
Marx, le retour. Pièce historique en un acte&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, traduit par Thierry
Discepolo, Agone, 2002, 96 p.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/memoiressociales/unehistoirepopulairedesetatsunis&quot;&gt;Une
histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, traduit par
Frédéric Cotton, Agone, 2002, 812 p.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;pre&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/pre&gt;
&lt;h4&gt;ARTICLES &amp;amp; ENTRETIENS&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2009/10/14/Le-Prix-Nobel-de-la-Paix-c-est-la-Guerre&quot;&gt;« Le Prix
Nobel de la Paix, c'est la Guerre ! »&lt;/a&gt;, &lt;em&gt;The Guardian&lt;/em&gt;, le 10
octobre 2009&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://www.article11.info/spip/spip.php?article443&quot;&gt;« Parvenir
à la justice sociale en faisant l’économie de la guerre »&lt;/a&gt;, intervention à
la librairie Quilombo (Paris, 11e), 2 juin 2009&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://www.grenouille888.org/dyn/spip.php?article1830&quot;&gt;« Sans
actes de désobéissance civile, Obama ne mènera pas de politique de
gauche »&lt;/a&gt;, entretien avec Thierry Discepolo et Ambre Ivol, janvier
2009&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/22/L-Amerique-en-son-miroir-brise&quot;&gt;« L’Amérique
en son miroir brisé »&lt;/a&gt;, entretien avec Alexis Brocas, &lt;em&gt;Le Magazine
littéraire&lt;/em&gt;, février 2009&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://www.telerama.fr/livre/l-historien-howard-zinn-les-etats-unis-reconnaissent-enfin-qu-ils-sont-une-societe-multiculturelle,35037.php&quot;&gt;
« Les États-Unis reconnaissent enfin qu'ils sont une société
multiculturelle »&lt;/a&gt;, entretien avec Martine Laval, &lt;em&gt;Télérama&lt;/em&gt;, 22
novembre 2008&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2009/02/27/Esperances-et-mefiances-apres-l-election-de-Barack-Obama-a-la-presidence-des-Etats-Unis&quot;&gt;
« Espérances et méfiances après l'élection de Barack Obama à la présidence
des États-Unis »&lt;/a&gt;, entretien avec Guy Taillefer, &lt;em&gt;Le Devoir&lt;/em&gt;, 19
novembre 2008&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2008/11/04/Renflouer-la-classe-moyenne-plutot-que-les-banques&quot;&gt;« Renflouer
la classe moyenne plutôt que les banques »&lt;/a&gt;, &lt;em&gt;The Nation&lt;/em&gt; le 27
octobre 2008&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://www.michelcollon.info/index.php?option=com_content&amp;amp;view=article&amp;amp;id=148&amp;amp;catid=6:articles&amp;amp;Itemid=11&quot;&gt;
« Les États-Unis ont besoin d’un esprit révolutionnaire »&lt;/a&gt;, entretien
avec &lt;em&gt;Al Jazeera&lt;/em&gt;, traduit par Oscar Grosjean pour Investig'Action -
michelcollon.info, septembre 2008&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/03/01/Folie-electorale-a-l-americaine&quot;&gt;« Folie
électorale à l’américaine »&lt;/a&gt;, &lt;em&gt;The Progressive&lt;/em&gt; &amp;amp; &lt;em&gt;Il
manifesto&lt;/em&gt;, 28 février 2008, traduit de l'italien par Marie-Ange
Patrizio&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/22/Apres-cette-guerre&quot;&gt;« Après cette
guerre »&lt;/a&gt;, Z Space, 3 janvier 2006 et traduit en français sur le site
de la &lt;em&gt;Revue politique virtuelle&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2005/08/ZINN/12400&quot;&gt;« Que
faisons-nous en Irak ? »&lt;/a&gt;, &lt;em&gt;Le Monde diplomatique&lt;/em&gt;, août
2005&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/03/Le-mythe-de-l-exceptionnalisme-des-Etats-Unis&quot;&gt;« Le
mythe de l’“exceptionnalisme” américain »&lt;/a&gt;, conférence donnée pour le
Programme spécial du MIT pour les Études urbaines et régionales, traduit par
Jean-Marie Flémal pour Investig'Action - &lt;a href=&quot;http://www.michelcollon.info&quot;&gt;michelcollon.info&lt;/a&gt;, 2005&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2004/04/ZINN/11102&quot;&gt;« L’ultime trahison
»&lt;/a&gt;, &lt;em&gt;Le Monde diplomatique&lt;/em&gt;, avril 2004&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2004/01/ZINN/10939&quot;&gt;« Un
pouvoir que nul ne peut réprimer »&lt;/a&gt;, &lt;em&gt;Le Monde diplomatique&lt;/em&gt;, janvier
2004&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=152&quot;&gt;« Autour
d’une histoire populaire des États-Unis » (2e partie)&lt;/a&gt;, entretien
Là-bas si j’y suis, janvier 2004&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=483&quot;&gt;« Autour
d’une histoire populaire des États-Unis » (1re partie)&lt;/a&gt;, entretien
Là-bas si j’y suis, décembre 2003&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/03/Une-juste-cause-pas-une-juste-guerre&quot;&gt;« Une
juste cause, pas une juste guerre »&lt;/a&gt; (&lt;em&gt;The Progressive&lt;/em&gt;, décembre
2001), &lt;em&gt;in&lt;/em&gt; &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.editionstextuel.com/index.php?cat=020202&amp;amp;id=425&amp;amp;d=64&quot;&gt;L’Autre
Amérique. Les Américains contre l’état de guerre&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, Textuel, 2002&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/1976/07/ZINN/18836&quot;&gt;« La
légalisation de l’injustice »&lt;/a&gt;, &lt;em&gt;Le Monde diplomatique&lt;/em&gt;, juillet
1976&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;——&lt;/p&gt;
&lt;div class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;h4&gt;Notes&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/02/#rev-pnote-481009-1&quot; id=&quot;pnote-481009-1&quot; name=&quot;pnote-481009-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;] Sur la conception que se fait Howard Zinn du métier
d’historien – et notamment sa critique de la neutralité –, lire les chapitres I
et III, respectivement sur le « réalisme machiavélien » et les usages de
l’histoire, dans &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/elements/desobeissancecivileetdemocratie&quot;&gt;Désobéissance
civile et démocratie&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (Agone, 2010).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/02/#rev-pnote-481009-2&quot; id=&quot;pnote-481009-2&quot; name=&quot;pnote-481009-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;] Les ventes des éditions successives de &lt;em&gt;A People’s
History of the United States&lt;/em&gt; ont dépassé en 2005 le million et demi
d’exemplaires aux États-Unis, ce qui en fait l’un des plus gros succès
éditoriaux américains dans le domaine des sciences humaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/02/#rev-pnote-481009-3&quot; id=&quot;pnote-481009-3&quot; name=&quot;pnote-481009-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;] Ce documentaire de Deb Ellis et Denis Mueller, intitulé
&lt;em&gt;You Can’t Be Neutral on a Moving Train&lt;/em&gt; – qui reprend le titre
l’autobiographie de Howard Zinn, littéralement : « Vous ne pouvez rester neutre
dans un train en marche » –, fut considéré à sa sortie comme « le complément du
&lt;em&gt;Farenheit 9/11&lt;/em&gt; de Michael Moore » (&lt;em&gt;Boston Globe&lt;/em&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/02/#rev-pnote-481009-4&quot; id=&quot;pnote-481009-4&quot; name=&quot;pnote-481009-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;] Sur la critique par Howard Zinn des libertés formelles,
lire aussi les chap. VII et VIII, respectivement sur la liberté d’expression et
le gouvernement représentatif, de &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/elements/desobeissancecivileetdemocratie&quot;&gt;Désobéissance
civile et démocratie&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;op. cit.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/02/#rev-pnote-481009-5&quot; id=&quot;pnote-481009-5&quot; name=&quot;pnote-481009-5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;] Howard Zinn, « A Flash of the Possible », &lt;em&gt;The
Progressive&lt;/em&gt;, janvier 2000.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/02/#rev-pnote-481009-6&quot; id=&quot;pnote-481009-6&quot; name=&quot;pnote-481009-6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;] Non seulement Howard Zinn se présente donc en historien
hétérodoxe, mais il semble également ignorer le marxisme dans les versions
savantes qu’abrite l’université américaine, et, pour en diffuser sa version
diluée dans l’anarchisme, l’enseignant s’est fait dramaturge – il est vrai
aussi que, comme on le voit dans son autobiographie, toute la famille Zinn, son
épouse Roz et leurs deux enfants, Jeff et Myla, a attrapé le virus du théâtre…
Après une pièce consacrée à l’anarchiste et féministe américaine Emma Goldman,
&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/marginales/ensuivantemma&quot;&gt;En suivant
Emma&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; – qui lui permet de donner à voir sa vision de l’éternelle
révolte de la jeunesse –, Howard Zinn a fait revenir Karl Marx sur terre à la
fin du XXe siècle pour affirmer la nécessité du combat social contre le
fatalisme de la pensée libérale dominante ; au moment où nous rédigions cet
avant-propos, sa pièce intitulée &lt;em&gt;Marx in Soho&lt;/em&gt; était encore représentée
à Boston, interprétée par l’acteur Bob Wieck, figure connue pour son soutien à
la cause palestinienne et son engagement contre l’occupation de l’Irak par les
États-Unis. (Nous avons traduit et édité sous le titre &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/marginales/karlmarxleretour&quot;&gt;Karl Marx, le
retour&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; ce « monologue historique en un acte ».)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Renouer avec un anticapitalisme assumé</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2010/01/06/Renouer-avec-un-anticapitalisme-assume</link>
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    <pubDate>Tue, 02 Feb 2010 09:31:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>La chronique de Jean-Pierre Garnier</category>
        <category>Altermondialisme</category><category>Capitalisme</category><category>Changement-social</category>    
    <description>&lt;h4&gt;Au risque de paraître paradoxal sinon provocateur, je dirai que le
principal acquis de l’altermondialisme réside dans ses limites.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;Au vu des (maigres) résultats obtenus face aux « mutations » et
aux « bouleversements » non pas du début du siècle – ils ne datent
pas du 11 septembre 2001 – mais des dernières décennies, ce qui est acquis ou
devrait l’être, en effet, c’est la difficulté pour ne pas dire l’incapacité du
mouvement altermondialiste à répondre de manière offensive aux trois
« défis majeurs » suscités par le règne désormais sans contrepoids du
capitalisme : la mise en concurrence généralisée entre travailleurs à
l’échelle planétaire, le recours systématique au terrorisme d’État pour écraser
les résistances sociales à l’extérieur comme à l’intérieur, et la poursuite de
la dévastation écologique que les secteurs éclairés des classes dirigeantes
cherchent maintenant, sous le signe du « développement durable », à
rentabiliser économiquement – &lt;em&gt;cf&lt;/em&gt;. le « capitalisme vert » –
et idéologiquement – &lt;em&gt;cf&lt;/em&gt;. la mobilisation consensuelle en faveur de
« l’environnement ».&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;De l’alter à l’anti&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Le passage du mouvement « antimondialiste » à
l’« altermondialisme » a été qualifié par certains de ses promoteurs
de « bifurcation historique ». Erreur d’aiguillage idéologique et
politique, plutôt : il aurait mieux valu renouer avec l’anticapitalisme,
quitte à en renouveler la vision et la visée, aux plans théorique et pratique.
Choisir l’« anti » plutôt que de l’« alter » n’est pas se
complaire dans la négativité. D’abord, parce qu’il faut se méfier des fausses
positivités adoptées au nom du « réalisme » et dictées en fait par
l’opportunisme, synonymes d’impuissance face à l’adversaire voire de connivence
avec lui – &lt;em&gt;cf&lt;/em&gt;. les syndicats comme « force de protestation »
et de « proposition » ; les partis comme « culture
d’opposition » et de « de gouvernement ». Ensuite, il faut quand même
rappeler que l’anticapitalisme n’a de sens que par rapport à l’horizon de
l’engagement et de la lutte. À savoir le communisme ou le socialisme, dans le
sens fort et entier du terme, c’est-à-dire un mode d’organisation sociale
radicalement autre et non une variante de celui qui existe, et sans rapport
aucun avec les régimes ou les partis qui ont usurpé ces appellations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Troquer l’« anti » pour l’« alter », c’est au contraire se
placer sur le terrain idéologique de l’ennemi. Donc se condamner à être
récupéré, comme le prouvent la reprise des thématiques et le débauchage de
certaines figures de proue de l’altermondialisme. Et parler de
« mondialisation » revient, au plan idéologique, à avaliser le
postulat devenu vulgate selon lequel le devenir-monde du capitalisme daterait
des dernières décennies du XXe siècle. Or, un minimum de connaissances
historiques permettrait de savoir que le processus a pris naissance dès la
formation du mode de production capitaliste avec l’expansion commerciale et
coloniale à partir de la fin du XVe siècle et surtout au XVIe siècle. Ce qu’on
appelle à tort « mondialisation » ou « globalisation »
correspond à la troisième phase du développement du capitalisme – après sa
nationalisation et son internationalisation –, à savoir celle de sa
transnationalisation, à la fois cause et effet de l’invalidation de
l’État-nation qui constituait le cadre structurant du capitalisme au cours de
l’étape précédente de son évolution, la période internationale. Autrement dit,
le processus par lequel le capitalisme produit un monde propre, un système
socio-spatial aux traits spécifiques, a débuté bien avant qu’il ne devienne une
réalité planétaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au plan politique, ensuite, faute de saisir le lien entre le devenir-monde
du capitalisme et le devenir-capitaliste du monde, on en vient à ne plus
envisager le mythique « autre monde possible » que sous la forme d’un
autre monde capitaliste ou un monde autrement capitaliste, mais non d’un monde
autre que capitaliste. Dès lors, le refus affiché du libéralisme ne peut
qu’aller de pair avec l’acceptation implicite du capitalisme. On s’en prend à
la « marchandisation du monde » sans engager la bataille contre les
rapports de production qui opèrent cette marchandisation universelle. Le
capitalisme n’est critiqué que pour l’irrationalité de son fonctionnement et
l’immoralité de ses excès, mais non en tant que système d’exploitation divisant
l’humanité en classes dominantes ou dominées. On espère l’amender, le
moraliser, l’humaniser, le civiliser, bref le réformer, perspective
prétendument réaliste opposée aux « utopies révolutionnaires ». Réformisme
à courte vue, car toute l’histoire du capitalisme a montré que la bourgeoisie
n’acceptait les réformes favorables aux couches populaires que sous la menace –
fantasmée ou non, peu importe – d’une révolution. Que cette menace disparaisse,
les capitalistes et leurs fondés de pouvoir gouvernementaux repartent à
l’offensive, comme c’est le cas depuis plus de trois décennies. D’où l’urgente
nécessité de renouer avec un internationalisme anticapitaliste. Renouement qui
implique, bien sûr, un renouvellement. À commencer par celui des pratiques de
lutte.&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Un esprit de corps cosmopolite&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Sans vouloir leur faire un procès d’intention, on ne peut que noter la
propension des chefs de file, des maîtres à penser et des experts de
l’altermondialisme à fonctionner en vase clos, c’est-en dire entre eux et avec
les leaders politiques, syndicaux ou associatifs plus ou moins notabilisés de
la gauche institutionnelle, voire les ministres ou les présidents des
gouvernements jugés « progressistes » auprès desquels ils aiment à
jouer les conseillers du Prince. D’où une certaine allergie de leur part – pour
ne pas parler d’arrogance – face aux interpellations venues d’« en bas »,
qui les conduit à ne pas supporter le rappel de quelques vérités élémentaires
qui vont à l’encontre de leurs prétentions ou de leurs illusions, pour ne rien
dire de leur autosatisfaction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ce qui est de leurs prétentions, chacun sait que l’ère est révolue où
les « forums sociaux mondiaux » pouvaient apparaître comme le terreau
où allait éclore le fameux « autre monde possible ». Après avoir atteint
un pic en 2003, les contre-sommets, « décentralisés » à partir de
2006, ont perdu le peu d’impact qu’ils avaient eu sur le cours concret de
l’évolution du monde « globalisé ». En cette année 2008, les initiatives
se sont limitées à une seule journée, le 28 janvier, éparpillées en une myriade
de rencontres intellectuelles comme celle d’aujourd’hui ici. Fort utiles pour
maintenir le moral des participants et enrichir leur réflexion critique sur
l’état du monde, il faut cependant admettre qu’elles ne sont pas de nature à
faire trembler le gratin réuni au même moment à Davos !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’innocuité de ces rassemblements face à l’ennemi vaut aussi pour les
« forums continentaux ». Celui, « européen », de Saint-Denis, par
exemple, où l’on parlait de tout sauf de ce qui se passait sur place, n’a en
rien contribué à améliorer la situation des habitants des cités du « 9-3
», comme devaient le confirmer les « émeutes » de novembre 2005. À
l’étranger, le premier forum congolais de 2007 n’a pas enclenché le processus
escompté, alors qu’il était censé, paraît-il, marquer « l’entrée du pays
dans une dynamique nouvelle », qui donnerait au peuple « la maîtrise de
son propre sort, le contrôle de ses dirigeants pour que leur action se situe
dans la ligne du bien commun », avec pour horizon la « reconstruction
», la « transformation » et le « bien-être ». Pourtant, selon un
rapport publié le 22 janvier 2008 par l’association International Rescue
Committee sur la base de cinq études de mortalité, 5,4 millions de
ressortissants de cette bien mal nommée république démocratique du Congo
auraient perdu la vie depuis 1998, en raison non seulement de la guerre
(1998-2003) et de la poursuite des violences ici et là, mais aussi des maladies
non soignées et de la sous-nutrition. Et que dire d’un autre forum africain,
celui de Nairobi ? Les événements actuels survenus au Kenya se sont
chargés de mettre en lumière &lt;em&gt;a posteriori&lt;/em&gt; le déphasage complet entre
les envolées optimistes des têtes d’affiche altermondialistes venues d’Europe
et la situation réelle du pays, au plan socio-économique, mais aussi politique
et culturel. Même si cela risque de déplaire, cette déconnexion entre les
discours un peu trop triomphalistes des ténors de l’altermondialisme et la
réalité doit pouvoir être interrogée. Elle a quelque chose à voir avec un
phénomène de classe qu’il ne sert à rien de dissimuler plus longtemps : la
plupart des membres de ce qu’il faut bien appeler la « jet-set
altermondialiste » ne voient ni ne savent de la réalité d’un pays que ce
que les visites guidées et commentées par leurs hôtes leur permettent de voir
et de savoir. Des hôtes à leur image avec lesquels ils se sentent d’autant plus
d’affinités que ces derniers ne sont pas en reste pour calquer leurs manières
d’agir et de penser sur celles de leurs invités.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Les grands vivent dans de grands espaces », énonce un dicton. Ils ne
sont pas les seuls : c’est également le cas des franges supérieures de la
petite bourgeoisie intellectuelle, bien dotées en capitaux scolaire, culturel
et relationnel. Immergés eux aussi dans la « mondialisation libérale »,
les membres de la haute et moyenne intelligentsia, fût-elle « de
gauche » voire « gauche de la gauche », partagent avec les bourgeois
un trait commun : être animés par un « esprit de corps transnational
», pour reprendre une formulation d’Anne-Catherine Wagner. Cet esprit les porte
à ne frayer qu’avec leurs semblables lorsqu’ils se trouvent à l’étranger,
exactement comme il le font en France, d’ailleurs. D’où une même méconnaissance
que les bourgeois – concertée, il est vrai, chez ces derniers, indifférents au
sort des exploités – des conditions d’existence réelles des couches populaires
dans les pays où ils sont invités et, plus encore, une ignorance de ce que ces
dernières peuvent effectivement ressentir face à ces conditions. Ce qui
n’empêchera pas ces globe-trotters diplômés et bien intentionnés de parler au
nom des dépossédés et des humiliés.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’inefficacité des contre-sommets organisés par le mouvement
altermondialiste n’est pas sans lien avec le fait que celui-ci soit porté par
ces catégories sociales. Alors que le cosmopolitisme élitiste des classes
dominantes est parfaitement congruent avec le statut et la fonction de
« nouveaux maîtres du monde » qui doivent se concerter et se
coordonner pour en garder la maîtrise, celui pratiqué par les franges
supérieures de la petite bourgeoise intellectuelle « critique » à
l’égard du néolibéralisme va à l’encontre du rôle auquel elle prétend. Déjà
structurellement coupée des masses par sa position dans la division sociale du
travail et, politiquement, par son refus de la remettre en cause, sinon de
façon rhétorique, elle ne peut qu’approfondir ce fossé en se transnationalisant
du fait du caractère sélectif de l’accès aux ressources internationales. Car
n’oublions pas que la mobilité géographique volontaire est un privilège de
classe. Et plus la mondialisation des échanges se développe, plus l’autochtonie
des couches populaires est dévalorisée, y compris aux yeux de ceux qui se
veulent solidaires de leurs luttes. Il n’est dès lors pas étonnant que les
appels à la mobilisation émanant des (contre-)sommets en direction de la base
soient inopérants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Penser globalement, agir localement. » Ce mot d’ordre ressassé
ne doit pas servir de prétexte aux préposés à la pensée globale pour laisser à
d’autres l’action locale, au risque de sous-estimer voire d’oublier
l’enracinement national du combat à mener contre la domination et
l’exploitation. Tout se passe comme si les luttes populaires menées dans des
contrées exotiques importaient plus que celles qui sont menées chez soi.
Illustration de cette indifférence à l’égard du « local » : le
silence assourdissant de l’élite altermondialiste hexagonale face à la
criminalisation et à la répression de la révolte des futurs sous-prolétaires
des « cités », en novembre 2005 ou, plus récemment, à Villiers-le-bel, à
la fin de l’an passé. Assisterait-on à un remake de la dérive
tiers-mondiste ? Non plus pour « faire la révolution » par
procuration mais pour combattre le néolibéralisme par peuples du
« Sud » interposés – &lt;em&gt;cf&lt;/em&gt;. la fascination actuelle pour
l’Amérique latine. Ne conviendrait-il pas, plutôt, de se recentrer davantage
nos efforts militants, dans la réflexion comme dans l’action, sur le cadre
national ? Pas seulement pour défendre des acquis dans des batailles
perdues d’avance débouchant tout au plus sur des victoires éphémères. Mais pour
reprendre l’offensive dans la perspective de l’ouverture d’un nouveau front
anticapitaliste, en Europe et non ailleurs ? En soutenant activement, par
exemple, le néo-prolétariat qui s’éveille à la politique, au sens non
politicien du terme, dans et par la lutte contre l’exploitation : les
livreurs de Pizza Hut, les « équipiers » de Mac Do, les vendeurs de
la FNAC, les « nettoyeuses de surfaces », les caissières de supermarché,
etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que l’on ne vienne pas objecter que s’impliquer en priorité dans la lutte
anticapitaliste au niveau national est une démarche dépassée voire
réactionnaire. Jusqu’à plus ample informé, le caractère national de la
Révolution française, de la révolution d’Octobre, de la révolution cubaine, si
souvent évoquées ou invoquées, n’a pas limité leur impact international. Si
elles ont pu « ébranler le monde », c’est par la radicalité des
transformations sociales qu’elles ont enclenchées. C’est l’altérité de la
société qui émergeait de ce processus, la preuve en acte qu’un « autre
monde » était effectivement possible qui soulevèrent un immense espoir
parmi les exploités et les dominés des autres pays, qui provoquèrent
parallèlement la fureur et la crainte des possédants par-delà les frontières,
et qui, par contrecoup, suscitèrent un mouvement de solidarité
internationaliste de la part des opprimées.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En guise de conclusion, je terminerai à la manière de Margaret
Thatcher : « Il n’a pas d’autre alternative. » Je veux dire,
vous l’aurez compris, pas d’alternative au capitalisme autre que le communisme
ou, si le mot effraie, qu’un socialisme au sens où l’entendait Rosa Luxembourg
lorsqu’elle parlait de l’alternative « socialisme ou barbarie ».&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Jean-Pierre Garnier&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Intervention au colloque « Altermondialisme et post-altermondialisme »,
organisé par &lt;a href=&quot;http://www.medelu.org/&quot;&gt;Mémoire des luttes&lt;/a&gt; le 26
janvier 2008.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Texte reproduit dans &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://ml.federation-anarchiste.org/&quot;&gt;Le
Monde libertaire&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, 29 décembre 2009-22 février 2010.&lt;br /&gt;
——&lt;br /&gt;
Jean-Pierre Garnier est notamment l'auteur de &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/contrefeux/uneviolenceeminemmentcontemporaine/&quot;&gt;Une
violence éminemment contemporaine. Essais sur la ville, la petite-bourgeoisie
intellectuelle et l'effacement des classes populaires&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; à paraître en
mars 2010 aux éditions Agone.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Livres, articles et entretiens (2000-2010)</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2009/11/24/Livres%2C-articles-et-entretiens</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:db4fca841e737e79325fcf367bb3bc60</guid>
    <pubDate>Mon, 01 Feb 2010 17:37:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>La chronique de Jann-Marc Rouillan</category>
            
    <description>&lt;h3&gt;Bibliographie de Jann-Marc Rouillan&lt;/h3&gt;    &lt;p&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;Livres&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.agone.org/pauldesepinettesetmoi/&quot;&gt;Paul des Épinettes
et moi. Sur la maladie et la mort en prison&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (récits), Agone 2010&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.agone.org/dememoire2/&quot;&gt;De mémoire 2. Le deuil de
l'innocence : un jour de septembre 1973 à Barcelone&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (chroniques),
Agone, 2009&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.ladifference.fr/litterature.html?catalogue=5&amp;amp;livre=1985#livre1985&quot;&gt;
Les Viscères polychromes de la peste brune&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (illustrations du peintre
Dado), La Différence, 2009&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.agone.org/chroniquescarcerales/&quot;&gt;Chroniques
carcérales. 2004-2007&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (chroniques), Agone, 2008&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.agone.org/dememoire1/&quot;&gt;De mémoire I. Les jours du
début : un automne 1970 à Toulouse&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (chroniques), Agone, 2007&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Le Capital humain&lt;/em&gt; (roman), L'Arganier, 2007&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.agone.org/lapartdesloups/&quot;&gt;La Part des
loups&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (roman), Agone, 2005&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.agone.org/lettreajules/&quot;&gt;Lettre à Jules, suivi de
Voyages extraordinaires des enfants de l'Extérieur&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (chroniques),
Agone, 2004&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Le Roman du Gluck&lt;/em&gt; (roman), L'Esprit frappeur, 2003&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Paul des Épinettes ou La myxomatose panoptique&lt;/em&gt; (récit),
L'Insomniaque &amp;amp; Agnès Viénot, 2002&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Je hais les matins&lt;/em&gt; (chroniques), Denoël, 2001&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.librairie-quilombo.org/Le-proletaire-precaire&quot;&gt;Le
Prolétaire précaire&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (avec Nathalie Ménigon, Joëlle Aubron, Régis
Schleicher), Acratie 2000&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;Articles &amp;amp; entretiens&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/20/Notre-devoir-de-resistance&quot;&gt;Notre devoir de
résistance&lt;/a&gt;, 2010&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/02/15/L-autre-Johnny&quot;&gt;« L’autre Johnny »&lt;/a&gt;,
décembre 2009&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« La nouvelle adresse », &lt;em&gt;Siné Hebdo&lt;/em&gt;, 9 novembre 2009, n° 66,
p. 9&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://www.libemarseille.fr/henry/2008/10/rouillan-lib-ja.html&quot;&gt;« J'assume
totalement mon passé mais je n'incite pas à la violence »&lt;/a&gt; (entretien par
Michel Henri), &lt;em&gt;Libération&lt;/em&gt;, 2 octobre 2008&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://www.lexpress.fr/actualite/politique/action-directe-rouillan-parle-et-pourrait-se-voir-prive-de-sa-semi-liberte_579389.html&quot;&gt;
L'entretien de Gilles Rof&lt;/a&gt; qui a permis à la justice
« anti-terroriste » de renvoyer Jean-Marc Rouillan en prison,
&lt;em&gt;L'Express&lt;/em&gt;, 1er octobre 2008&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2008/09/23/La-chronique-du-Bar-du-Vallon&quot;&gt;Les
révolutionnaires du bar du Vallon&lt;/a&gt;, août 2008&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://www.cequilfautdetruire.org/spip.php?article1588&quot;&gt;« Jann-Marc
Rouillan raconte sa semi-liberté »&lt;/a&gt; (entretien avec Gilles Lucas et Nicolas
Arraitz), &lt;em&gt;CQFD&lt;/em&gt;, 15 janvier 2008&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://www.lemague.net/dyn/spip.php?article4442&quot;&gt;« Questions à
Jann-Marc Rouillan, écrivain semi-libéré »&lt;/a&gt; (entretien avec Paco), Le Mague,
2 février 2008&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://www.atheles.org/agone/memoiressociales/dememoire1/#article1074&quot;&gt;« Après-68
à Toulouse: les années de braises de Jean-Marc Rouillan »&lt;/a&gt; (entretien par
Jean-Manuel Escarnot), Libération, 19 février 2008&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« La bande à Sten », préface au livre de Sergi Rosès Cordovila,
&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.librairie-quilombo.org/Le-MIL-une-histoire-politique&quot;&gt;Le MIL :
une histoire politique&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, Acratie, 2007&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://lmsi.net/spip.php?article672&quot;&gt;« On dit bien que la
justice est aveugle »&lt;/a&gt; (avec Thierry Discepolo), Les mots sont importants,
avril 2007&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Chroniques carcérales », parution mensuelle dans &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.cequilfautdetruire.org&quot;&gt;CQFD&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, 2004-2007&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/26/Le-meme-chantage-repentir-contre-liberation&quot;&gt;Le
même chantage : repentir contre libération&lt;/a&gt;, 2007&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Le premier matin sans elle », Texte en hommage à Joëlle Aubron, mars
2006&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/03/02/Le-pays-du-dedans&quot;&gt;« Le pays du
dedans »&lt;/a&gt;, octobre 2005&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2005/06/ROUILLAN/12499&quot;&gt;« Ces
prisonniers qui ne cessent de payer »&lt;/a&gt;, », &lt;em&gt;Le Monde diplomatique&lt;/em&gt;,
juin 2005&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://www.atheles.org/agone/marginales/lapartdesloups/#article1625&quot;&gt;« Écrire,
c'est ne pas renoncer à nos rêves de bouleversement révolutionnaire »&lt;/a&gt;
(entretien avec Thierry Discepolo), &lt;em&gt;Le Monde libertaire&lt;/em&gt;, 4 mai
2005&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/18/L-ecriture-proletarienne-1&quot;&gt;L'écriture
prolétarienne. Correspondance entre Jann-Marc Rouillan et Jean Pierre Levaray
autour de la réédition de Putain d’usine&lt;/a&gt;, printemps 2005&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/19/La-lettre-non-postee&quot;&gt;La lettre non postée&lt;/a&gt;,
2003&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/12/En-direct-de-la-centrale-d-Arles&quot;&gt;En direct de la
centrale d'Arles&lt;/a&gt;, 2003&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« De mémoire proscrite », &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.letempsdescerises.net/noyau/index.php?menu_id=38&amp;amp;type=contenu&quot;&gt;Commune&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;,
n° spécial sur la lutte armée, 2002&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2009/12/30/La-torture-blanche&quot;&gt;La « torture blanche
»&lt;/a&gt;, 2001&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/05/Celebration-du-vingtieme-anniversaire-de-l-abolition-de-la-peine-de-mort&quot;&gt;
Célébration du vingtième anniversaire de l'abolition de la peine de mort&lt;/a&gt;,
2001&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Exilé ou incarcéré : le destin des militants chiliens qui ont lutté contre le régime de Pinochet</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2010/01/29/Exile-ou-incarcere-le-destin-des-militants-chiliens-qui-ont-lutte-contre-le-regime-de-Pinochet</link>
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    <pubDate>Sun, 31 Jan 2010 12:04:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>Inactualités</category>
        <category>Chili</category><category>Justice</category><category>Luttes-politiques</category><category>Pinochet-Augusto</category><category>Prison</category>    
    <description>&lt;h4&gt;Voilà vingt ans, quarante-neuf prisonniers politiques s'évadaient de la
prison de haute sécurité de Santiago du Chili.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;En mars dernier nous faisions paraître &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/memoiressociales/lesderniersexilesdepinochet&quot;&gt;Les
Derniers Exilés de Pinochet&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, du journaliste catalan Xavier Montanyà,
consacré à la résistance des Chiliens et des militants du Front Patriotique
Manuel Rodriguez à la terrible dictature du général Pinochet. Ce livre évoque
notamment l'héroïque évasion de militants politique, le 29 janvier 1990, grâce
à un tunnel creusé à la cuillère et à la fourchette pendant plus de dix-huit
mois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, vingt ans après la chute du dictateur, la transition
démocratique est bien loin d'être achevée. Une centaine d'anciens activistes
vivent toujours en exil forcé et sous la menace des longues peines de prison
prononcées par les tribunaux militaires de l'époque. Le centre-gauche, au
pouvoir jusque récemment depuis la chute du dictateur - grâce notamment à la
lutte de ces militants révolutionnaires ! -, n'a jamais voulu s'occuper de
leur cas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'un des quarante-neuf évadés, Jorge Martin, fils d'exilés espagnols arrivés
au Chili sur le Winnipeg, vivait depuis l'évasion à Madrid. Il a participé au
lancement, en novembre dernier, avec d'autres exilés chiliens et Xavier
Montanyà, de la &lt;a href=&quot;http://vimeo.com/8087598&quot; hreflang=&quot;es&quot;&gt;version
castillane des Derniers exilés de Pinochet&lt;/a&gt; (&lt;em&gt;La Gran evasion&lt;/em&gt;,
Pepitas de calabazas/Llaüt).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a quelques jours, Jorge Martin, qui avait décidé de rentrer au pays, a
été arrêté à l'aéroport de Santiago du Chili et incarcéré. Son unique
délit : avoir lutté contre la dictature de Pinochet. Toutefois, une rapide
mobilisation populaire a permis sa remise en liberté provisoire et il vit
depuis avec sa famille. Mais il attend le règlement juridique de son cas...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour plus d'information : &lt;a href=&quot;http://www.vuelvo.cl/&quot; hreflang=&quot;es&quot;&gt;sur les exilés politiques chiliens&lt;/a&gt; (en espagnol) ; &lt;a href=&quot;http://eurolatinpress.com/index.php/2010/01/27/detienen-en-santiago-de-chile-a-jorge-martin-fugado-de-la-carcel-publica-hace-20-anos/&quot; hreflang=&quot;es&quot;&gt;sur l'incarcération de Jorge Martin&lt;/a&gt; (en espagnol) ;
&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/memoiressociales/lesderniersexilesdepinochet/#article1602&quot;&gt;
une interview de Francisco Peña, ex-prisonnier politique du FPMR&lt;/a&gt; (en
espagnol et français).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;http://blog.agone.org/public/DerniersExiles_Prison.jpg&quot; alt=&quot;DerniersExiles_Prison&quot; style=&quot;display:block; margin:0 auto;&quot; title=&quot;DerniersExiles_Prison&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h5&gt;&lt;em&gt;Jorge Marin (à droite) avec ses compagnons de cellule de la prison
publique de Santiago du Chili, avant l'évasion de janvier 1990&lt;/em&gt;&lt;/h5&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Howard Zinn n’est plus</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2010/01/29/Howard-Zinn-n-est-plus</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:807d495260d13dcc6db7e333266c2807</guid>
    <pubDate>Fri, 29 Jan 2010 23:50:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>Inactualités</category>
        <category>Etats-Unis</category><category>Luttes-sociales</category><category>Zinn-Howard</category>    
    <description>&lt;h4&gt;Le 27 janvier à Santa Monica (Californie), Howard Zinn, âgé de 87 ans, a
succombé à une crise cardiaque après une réunion publique, en se rendant à une
manifestation. Sa fin aura ressemblé à tout ce qui la précéda.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;Dans les années 1930, jeune ouvrier dans la réparation navale, à New York,
faisant son éducation politique et syndicale avec la lecture des classiques du
communisme et de l'anarchisme, sa première rencontre avec la liberté
d'expression réelle prend la forme d'une matraque policière lors d'une
manifestation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est alors la période du New Deal, véritable « mythe familial »
de sa famille d'immigrants : il en fera, vingt plus tard la critique, en
historien, celle des limites de l'État-providence et de l'ordre social et
économique inspiré par les classes dirigeantes et promues par leurs officines
médiatiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1943, il anticipe son engagement dans l'US Air Force pour se battre
contre le fascisme, le racisme et pour la démocratie ; il en reviendra en
opposant résolu à toutes les guerres et, en historien, mettra en doute l'idée,
vendue par les États, que ce conflit fut une « guerre juste ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au milieu des années 1950, diplômé en histoire à la Columbia University, il
enseigne au Spelman College (Atlanta) à des jeunes Noires de la classe moyenne
du Sud. Engagé aux côtés des militants dans la lutte pour les droits civiques,
il prône l'action directe non-violente et devient l'un des historiens des
groupes militants radicaux comme le SNCC (Student Nonviolent Coordinating
Committee).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les années 1960, licencié de son poste d'enseignant pour
insubordination, il trouve un emploi à la Boston University. Jusqu'au milieu
des années 1970, sa vie sera rythmée par les luttes contre la guerre du
Vietnam. Le discours qu'il propose (en vain) au président Lyndon Johnson, afin
d'expliquer au peuple américain pourquoi les États-Unis doivent se retirer du
conflit, atteint rapidement une dizaine d'édition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les années 1980 sont marquées par la parution de son livre &lt;em&gt;A People's
History of the United States&lt;/em&gt;, dont le succès démultiplie ses interventions
publiques ; qui s'ajoutent aux nombreuses qu'il mène à titre d'historien
des traditions de désobéissance civile et de spécialiste de la constitution
américaine dans des procès intentés aux amateurs d'action directe ou aux côtés
des étudiants, dans des batailles pour la liberté d'expression et la &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/1976/07/ZINN/18836&quot;&gt;justice sociale&lt;/a&gt;. Sa
carrière d'enseignant se termine en 1988 ; mais il mènera jusqu'au dernier
moment son activité d'inlassable conférencier contre la guerre et pour la
défense d'une société sans classes où le racisme ne serait plus qu'un mauvais
souvenir. Aussi le retrouve-t-on aussi bien au cœur des mobilisations contre
l'impérialisme américain, en particulier avec les &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2005/08/ZINN/12400&quot;&gt;interventions militaires
en Afghanistan puis en Irak&lt;/a&gt;, que &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2008/11/04/Renflouer-la-classe-moyenne-plutot-que-les-banques&quot;&gt;contre la
réponse si impudiquement partisane que l'État a donnée à la crise bancaire de
2008&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 2009, son enthousiasme pour l'élection de Barack Obama s'arrêtait à la
&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2009/02/27/Esperances-et-mefiances-apres-l-election-de-Barack-Obama-a-la-presidence-des-Etats-Unis&quot;&gt;
nécessité, pour que cette élection ne soit pas une nouvelle source de
désespérance, d'une mobilisation populaire sociale et politique&lt;/a&gt;. Un
diagnostic confirmé, au moins pour la politique étrangère américaine par son
&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2009/10/14/Le-Prix-Nobel-de-la-Paix-c-est-la-Guerre&quot;&gt;analyse de
l'attribution du prix Nobel de la Paix au nouveau Président&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Howard Zinn aura fait paraître une trentaine de livres, recueils
d'entretiens et d'articles et ouvrages collectifs. Son œuvre a reçu de
nombreuses distinctions - dont l'American Historical Association's Beveridge
Prize, l'Eugene V. Debs Award et le &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2004/01/ZINN/10939&quot;&gt;prix des Amis du Monde
diplomatique&lt;/a&gt;. Et sur la base de son autobiographie, Deb Ellis et Denis
Mueller ont réalisé un documentaire qui en reprend le titre, &lt;em&gt;You Can't Be
Neutral on a Moving Train&lt;/em&gt; (2004).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son œuvre majeure, &lt;em&gt;A People's History of the United States&lt;/em&gt;,
traduite dans de nombreuses langues, a fait l'objet d'une série exceptionnelle
d'adaptations. Outre plusieurs versions abrégées, dont une pour la jeunesse, et
une adaptation en bande dessinée, la partie consacrée au XXe siècle existe en
CD-audio, lue par l'acteur Matt Dammon. Si plusieurs lectures publiques ont été
organisées depuis quelques années, la mise en scène et la lecture d'extraits de
&lt;em&gt;A People's History&lt;/em&gt; par une série d'acteurs américains est diffusée
depuis décembre 2009, sous le titre &lt;a href=&quot;http://www.history.com/peoplespeak&quot; hreflang=&quot;en&quot;&gt;« The People Speak
»&lt;/a&gt;, sur le site History Channel - documentaire de Chris Moore, Anthony
Arnove et Howard Zinn.&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Les éditeurs et éditrices&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt;
&lt;img src=&quot;http://blog.agone.org/public/.Zinn_Montreal2008_m.jpg&quot; alt=&quot;Zinn_Montreal2008&quot; style=&quot;display:block; margin:0 auto;&quot; title=&quot;Zinn_Montreal2008&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h5&gt;&lt;em&gt;Photo Jean-François Nadeau (Montréal, 2008)&lt;/em&gt;&lt;/h5&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Ecrire à Jean-Marc Rouillan</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2010/01/28/Ecrire-a-Jean-Marc-Rouillan</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:59bbffc934b4bef1100cb94da6088356</guid>
    <pubDate>Fri, 29 Jan 2010 10:04:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>La chronique de Jann-Marc Rouillan</category>
        <category>Justice</category><category>Prison</category>    
    <description>&lt;h4&gt;Jean-Marc Rouillan est incarcéré à Fresnes pour six semaines
d'« observation ».&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;[5 mars 2010] Après quelques jours à l'hôpital de la Pitié Salpêtrière de
Paris, Jean-Marc Rouillan est de retour à Fresnes et devrait retourner au
centre de détention de Muret autour du 15 mars.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous pouvez lui écrire à l'adresse suivante en n'oubliant pas de joindre des
timbres et des enveloppes à votre courrier pour qu'il puisse vous répondre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean-Marc Rouillan&lt;br /&gt;
Maison d'arrêt&lt;br /&gt;
Numéro d'écrou 947 912&lt;br /&gt;
CNO - 1re division&lt;br /&gt;
Allée des Thuyas&lt;br /&gt;
94 261 Fresnes Cedex&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean-Marc Rouillan&lt;br /&gt;
Numéro d'écrou 9496 A109&lt;br /&gt;
Centre de détention de Muret&lt;br /&gt;
route de Seysses&lt;br /&gt;
31600 MURET&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://www.lepost.fr/article/2010/01/17/1892238_la-dangerosite-de-jean-marc-rouillan-va-etre-examinee.html&quot;&gt;
Sur le cadre de cette nouvelle affectation.&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://www.lepost.fr/article/2010/02/21/1953033_trois-manifs-pour-georges-cipriani-et-jean-marc-rouillan-et-apres_1_0_1.html&quot;&gt;
Sur les manifestations de soutien du mois de février.&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Le libertaire du Président</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2010/01/25/Le-libertaire-du-President</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:b8cca6aa9b47dca3c033cd70de7b3f29</guid>
    <pubDate>Thu, 28 Jan 2010 12:05:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>La chronique de Jean-Pierre Garnier</category>
        <category>Capitalisme</category><category>Changement-social</category><category>Onfray-Michel</category>    
    <description>&lt;h3&gt;Sur l’alternative au capitalisme selon Michel Onfray&lt;/h3&gt;
&lt;h4&gt;Certains de ceux qui s’aventurent encore, par curiosité sinon par
masochisme, à lire le journal de révérence qu’est &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt; se sont
déclarés atterrés par la lettre ouverte adressée, le 25 novembre 2009, par
Michel Onfray à Nicolas Sarkozy qui venait d’exprimer son désir de voir les
cendres d’Albert Camus transférées au Panthéon.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;Il faut dire que notre chantre hexagonal de l’« hédonisme
libertaire » n’y était pas allé de main morte. Non content de prendre au
pied de la lettre et pour argent comptant la énième profession de foi
démagogique du président de la République, il le mettait au défi de mettre ses
actes en accord avec ses paroles en le sommant d’inscrire dorénavant son combat
« dans la logique du socialisme libertaire » dont Albert Camus aurait
été, si l’on en croit Onfray, l’une des figures majeures. « En agissant de
la sorte », certifiait ce dernier pour clore sa supplique, Nicolas Sarkozy se
trouverait « à l’origine d’une authentique révolution qui nous
dispenserait d’en souhaiter une autre ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne seront cependant surpris par cet étalage d’infatuation et de servilité
que ceux à qui avait échappé, deux ans auparavant, le « dialogue »,
pourtant fortement médiatisé, opposant comme larrons en foire le philosophe et
le futur président de la République dans l’un des salons confortables du
ministère de l’Intérieur, où le patron des flics de France avait invité son
libertaire à un petit déjeuner pour débattre, entre autres, de l’existence de
Dieu et de la différence entre le Bien et le Mal&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/25/#pnote-473816-1&quot; id=&quot;rev-pnote-473816-1&quot; name=&quot;rev-pnote-473816-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. À lire la
présentation que fit par la suite Onfray de cette rencontre au sommet de
l’ineptie et de la cuistrerie, avantageuse pour lui et reproduite par ses soins
sur plusieurs sites Internet, l’incompatibilité de la vision du monde des deux
zigotos serait totale. La suite devrait néanmoins permettre d’en douter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On sait que, jour après jour, la criminalisation des formes non homologuées
par l’État de résistance à l’ordre capitaliste progresse à pas de
géant&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/25/#pnote-473816-2&quot; id=&quot;rev-pnote-473816-2&quot; name=&quot;rev-pnote-473816-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Elle a revêtu un aspect aussi spectaculaire
que grotesque avec la rafle opérée le 11 novembre 2008 sur le plateau des
Millevaches d’un prétendu groupe de terroristes virtuels qui avaient osé mener
une vie non conforme à cet ordre, avec, circonstance aggravante, l’assentiment
et l’appui de la population locale. Or, voilà qu’un philosophe, tendance
hédonisto-égologique, très coté dans les salons libertaires et les salles de
rédaction des grands médias, quand ce n’est pas dans les palais de la
République, n’avait rien trouvé de mieux que de jouer les Monsieur Loyal dans
ce show sécuritaire en traitant ces jeunes dissidents de « rigolos »,
« crétins » et « adolescents attardés »&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/25/#pnote-473816-3&quot; id=&quot;rev-pnote-473816-3&quot; name=&quot;rev-pnote-473816-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Comparons avec la réaction d’un autre
philosophe, italien celui-là, qui prenait leur défense, discernant en eux de
nouvelles victimes de « lois et de mesures de police qu’on aurait
autrefois jugé barbares et antidémocratiques », n’ayant « rien à envier à
celles qui étaient en vigueur en Italie durant le fascisme »&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/25/#pnote-473816-4&quot; id=&quot;rev-pnote-473816-4&quot; name=&quot;rev-pnote-473816-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fait, les « rigolos », les « crétins » et autres
« adolescents attardés » n’étaient pas à rechercher du côté d’un
village perdu de Corrèze. Mais bien plutôt dans les salles de rédaction, les
studios de radio ou sur les plateaux de télévision parisiens où le
rocambolesque &lt;em&gt;storytelling&lt;/em&gt; antiterroriste concocté par la DCRI
(Direction centrale du renseignement intérieur) avait fait saliver les
journaleux du Parti de la presse et de l’argent au point de leur faire oublier
les rudiments les plus élémentaires de ce qui est supposé être leur métier.
Sans doute est-ce parce qu’il est devenu un assidu de ces hauts lieux de la
désinformation que le philosophe français mentionné plus haut en est venu à
gober sans broncher les fariboles du premier plumitif venu. « La
présentation des faits par les médias, relayant à chaud, faute de mieux
[&lt;em&gt;sic&lt;/em&gt;], la version policière ne semblait faire aucun doute »,
expliquera-t-il peu après à &lt;em&gt;Libération&lt;/em&gt; en guise d’excuse&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/25/#pnote-473816-5&quot; id=&quot;rev-pnote-473816-5&quot; name=&quot;rev-pnote-473816-5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Sans s’apercevoir qu’il ne faisait
qu’aggraver son cas. Car, fût-il autoproclamé, comme c’est souvent le cas, un
« libertaire » est tout de même censé savoir que la presse de marché
n’a jamais répugné à relayer, quand elle ne les anticipe pas, les mensonges les
plus éhontés des pouvoirs en place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut dire qu’à cet adepte d’une « gestion libertaire du capitalisme
», selon ses propres termes, la critique radicale dont ce dernier fait l’objet
est toujours demeurée totalement étrangère. La veille du raid des encagoulés
sur Tarnac, il faisait encore part aux téléspectateurs d’une chaîne publique de
son opinion à propos du capitalisme, réduit par lui à « un mode de
production de richesses qui suppose la propriété privée. Qui peut être
contre ? Comment peut-on être contre ? », feignait-il de
s’interroger&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/25/#pnote-473816-6&quot; id=&quot;rev-pnote-473816-6&quot; name=&quot;rev-pnote-473816-6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Que cette propriété privée soit celle des
moyens de production, et que ladite richesse ne soit pas autre chose que de la
plus-value extorquée aux prolétaires sur la base du travail salarié, ne paraît
pas effleurer le conscience de notre philosophe. Qui parle
d’« exploitation » ? Pas lui, en tout cas. Et pour cause.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://ml.federation-anarchiste.org/&quot;&gt;Le Monde
libertaire&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; vient de publier un « hors série » de fin d’année
où figure, en cahier central, une série de points de vue, émanant de lecteurs
de ce journal, censés répondre à la question « Quelle alternative au
capitalisme et à la social-démocratie ? »&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/25/#pnote-473816-7&quot; id=&quot;rev-pnote-473816-7&quot; name=&quot;rev-pnote-473816-7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; Interrogation
qui a dû paraître bien saugrenue à notre rebelle de confort. Parmi ces points
de vue, en effet, on trouve, outre le mien&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/25/#pnote-473816-8&quot; id=&quot;rev-pnote-473816-8&quot; name=&quot;rev-pnote-473816-8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;, celui de Michel
Onfray. Or, cet anarchiste couronné se déchaîne, avec une fougue digne d’un
BHL, d’un André Glucksman ou d’un Alexandre Adler, contre le marxisme,
« qui a montré ses limites dans ses grandes largeurs » ; contre le
« communisme pour demain », qui « a surtout prouvé la dictature pour
aujourd'hui » ; et contre « ces prétendus révolutionnaires, animés la
plupart du temps par le ressentiment doublé d’une forte passion pour la pulsion
de mort ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Onfray en profite pour nous resservir en prime sa conception d’un
« socialisme libertaire » qui aurait l’« avantage de mettre le
prétendu révolutionnaire au pied du mur », car non seulement un
« capitalisme libertaire est possible », mais il est, pour ainsi dire,
inévitable puisque, toujours selon notre fonctionnaire de l’incorrection
politique, « le capitalisme est aussi vieux que le monde et durera autant
que lui », donc compatible avec « une perspective de révolution concrète
libertaire ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Telle serait donc cette « authentique révolution qui nous dispenserait
d’en souhaiter une autre » qu’Onfray avait donné pour mission de réaliser
à Sarkozy. Dans quel sens ? Les gens intéressés pourront découvrir la
réponse, aussi indigente que prétentieuse, dans le reste de l’article.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faut-il laisser passer sans réagir une profession de mauvaise foi qui
témoigne à la fois d’une ignorance crasse de ce qu’est le capitalisme (et la
pensée marxienne, confondue avec l’idéologie marxiste) ? Faut-il laisser
fleurir ces illusions mêlées de couardise typiques du néo-petit-bourgeois qui
rêve d’en finir avec la domination sans avoir à s’affronter avec les
dominants ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Onfray libertaire ? À lire ou à entendre ses propos, ce serait plutôt
Onfray-mieux-de-se-taire.&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Jean-Pierre Garnier&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;——&lt;br /&gt;
Jean-Pierre Garnier est notamment l'auteur de &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/contrefeux/uneviolenceeminemmentcontemporaine/&quot;&gt;Une
violence éminemment contemporaine. Essais sur la ville, la petite-bourgeoisie
intellectuelle et l'effacement des classes populaires&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; à paraître en
mars 2010 aux éditions Agone.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;h4&gt;Notes&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/25/#rev-pnote-473816-1&quot; id=&quot;pnote-473816-1&quot; name=&quot;pnote-473816-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;] Entretien Onfay-Sarkozy, &lt;em&gt;Philosophie magazine&lt;/em&gt;,
n° 8, mars 2007.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/25/#rev-pnote-473816-2&quot; id=&quot;pnote-473816-2&quot; name=&quot;pnote-473816-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;] On s’en convaincra en lisant l’ouvrage roboratif
récemment paru de Claude Guillon, &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://editionslibertalia.com/La-Terrorisation-democratique.html&quot;&gt;La
Terrorisation démocratique&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, Libertalia, 2009.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/25/#rev-pnote-473816-3&quot; id=&quot;pnote-473816-3&quot; name=&quot;pnote-473816-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;] Michel Onfray, &lt;em&gt;Siné hebdo&lt;/em&gt;, 19 novembre,
2008.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/25/#rev-pnote-473816-4&quot; id=&quot;pnote-473816-4&quot; name=&quot;pnote-473816-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;] Giorgio Agamben, &lt;em&gt;Libération&lt;/em&gt;, 19 novembre
2008.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/25/#rev-pnote-473816-5&quot; id=&quot;pnote-473816-5&quot; name=&quot;pnote-473816-5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;] Michel Onfray, « Rebonds », &lt;em&gt;Libération&lt;/em&gt;, 3
décembre 2008.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/25/#rev-pnote-473816-6&quot; id=&quot;pnote-473816-6&quot; name=&quot;pnote-473816-6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;] Michel Onfray, « Mots croisés », France 2, 10 novembre
2008.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/25/#rev-pnote-473816-7&quot; id=&quot;pnote-473816-7&quot; name=&quot;pnote-473816-7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;em&gt;Le Monde libertaire&lt;/em&gt;, 29 décembre 2009-22
février 2010.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/25/#rev-pnote-473816-8&quot; id=&quot;pnote-473816-8&quot; name=&quot;pnote-473816-8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;] Il s’agit du texte &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/06/Renouer-avec-un-anticapitalisme-assume&quot;&gt;« Renouer avec un
anticapitalisme assumé »&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Notre devoir de résistance</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2010/01/20/Notre-devoir-de-resistance</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:182289a61296233d9cbc364d3c4a4542</guid>
    <pubDate>Wed, 20 Jan 2010 16:38:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>La chronique de Jann-Marc Rouillan</category>
        <category>Conditions-de-détention</category><category>Prison</category>    
    <description>&lt;h4&gt;Au moment où Jean-Marc Rouillan fait paraître un &lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/pauldesepinettesetmoi/&quot;&gt;livre consacré à « la
maladie et la mort en prison »&lt;/a&gt; annonçant en quatrième de couverture que,
« longtemps témoin des ravages de la maladie en milieu carcéral, l’auteur
témoigne désormais d’une expérience plus directe encore : la sienne », ce
texte daté d’un ou deux lustres nous a semblé d’une certaine actualité.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;La peine de mort existe toujours dans les prisons françaises. Il est vrai
que la tête du condamné ne roule plus dans la sciure. Le spectacle sanguinaire
était trop obscène à la tragi-comédie de nos sociétés aseptisées. Mais de nos
jours la peine de substitution perpétue le meurtre. Ce n’est qu’un lent
assassinat façonné de mille morts quotidiennes. Une exécution consommée sur
vingt ans, parfois davantage, mais tout aussi infaillible que la lame du
couteau. La mort a été déléguée à la besogne des arbitraires, des violences
« nécessaires », des jours sans vie, du désespoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant guerre, lorsque les exécutions publiques ne servirent plus au décorum
de la violence d’État, elles furent refoulées dans l’ombre des « cours
d’honneur » de l’administration pénitentiaire (AP). Aujourd’hui, on ne
coupe plus le cou, ni en public ni en douce dans ce meilleur des mondes :
la mort du détenu est présentée comme « naturelle » – suicides,
maladies et folies. Ultime négation puisque ces défunts ne sont pas
comptabilisés comme étant des prisonniers. Car si les conditionnelles médicales
ont quasiment disparu de la réalité carcérale, l’administration se charge
d’évacuer le mourant dans un hôpital extérieur avant qu’il ne trépasse.
Quelquefois, ils attendent jusqu’au dernier coma, jusqu’au dernier souffle
avant de l’effacer de leur registre. Ils craignent la rémission miraculeuse et
surtout que le moribond puisse bénéficier de quelques jours supplémentaires de
« liberté volée ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De stratagèmes en dissimulations, l’administration masque encore l’évidence
de cette gestion mortifère. Peu nombreux osent faire le lien entre les ravages
de la &lt;em&gt;mort lente&lt;/em&gt; et les verdicts en additions incompressibles, la
psychiatrisation des centrales, le pourrissoir général des prisons entretenu
par l’AP et un corps judiciaire entièrement dévoués aux thèses
sécuritaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La peine de mort est devenue impalpable. Sans nom ni contour. Elle est
administrative. Elle n’a pas de visage. Comme les juges d’application des
peines ou les bureaucrates de la place Vendôme qui l’utilisent avec minutie et
« innocence ». Le bourreau portait cagoule. Ces gens-là se cachent
derrière les règlements, les arithmétiques pénales, le conformisme
réactionnaire ambiant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De soumissions en fausses révoltes, nous sommes tous responsables de
l’instauration du nouvel ordre carcéral. Presque sans broncher, sans nous
révolter, dans les prisons comme à l’extérieur, nous avons abandonné le terrain
à l’institution de la &lt;em&gt;mort lente&lt;/em&gt;. Et c’est un nouveau bagne…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La guillotine était réservée à quelques-uns, aux pires, aux moins chanceux,
aux plus misérables. Le système administratif de la &lt;em&gt;mort lente&lt;/em&gt; affecte
des milliers et des milliers d’hommes et de femmes :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;— les perpétuités, d’abord, dont le nombre ne cesse de croître depuis deux
décennies. Avec les nouvelles politiques d’application de peine, ils ne seront
plus commués. Par le passé, la perpétuité était encore, dans l’horreur, une
peine à échelle humaine. Peu ou prou, le condamné savait qu’il effectuerait
dix-sept ou dix-huit ans. Aujourd’hui, avec la peine de trente ans et la
perpétuité « réelle » (comme s’il existait des perpétuités fictives
!), les détenus ayant effectué plus de vingt années ne sont plus des
exceptions ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;— les détenus accumulant plusieurs peines non « confusionnables »
et à qui il faudrait au moins deux vies pour effectuer leurs
condamnations ; ainsi les prisonniers libérables en 2056 ou en 2062 ne
sont pas rares…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;— les détenus ayant des peines incompressibles au-delà de quinze
années ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;— mais la &lt;em&gt;mort lente&lt;/em&gt; touche également des milliers de prisonniers
qui ne trouvent pas en eux les ressources pour résister au rouleau compresseur
de l’anéantissement produit par l’élimination carcérale et en particulier par
le régime des quartiers d’isolement (QI) et des quartier de haute sécurité
(QHS).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout dernièrement encore, la grâce croupion octroyée pour l’an 2000 et le
verdict de la cour d’assises de Troyes contre les évadés de Clairvaux (comment
peut-on présenter une peine de prison assortie de quinze ans de sûreté comme un
verdict de clémence !) démontrent que rien ne pourra changer sans combat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes dos au mur. En particulier tous ceux dans les QI, soumis à la
&lt;em&gt;torture blanche&lt;/em&gt; ; tous ceux détenus dans les centrales de
sécurité ; tous les prisonniers malades qui attendent en vain des
libérations médicales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Combien d’illusions perdues ? De combien de fausses promesses
faudra-t-il attendre en vain l’accomplissement ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La révolte contre la &lt;em&gt;mort lente&lt;/em&gt; prendra-t-elle la forme d’un nouvel
embrasement carcéral aussi violent que les mouvements de l’été 1974 avec sa
cohorte de morts anonymes ou assumera-t-elle les formes de la guérilla telle la
lutte contre les QHS ? Il est encore impossible de l’anticiper dans les
contours du nouvel emprisonnement et des résistances sourdes qu’il provoque.
Une chose est certaine, la prison actuelle n’est déjà plus la prison des années
1970-1980. Le carcéral se périodise avec la société dont elle est la forme
supérieure de répression. Il y avait un lien évident entre les masses ouvrières
de la Grande Fabrique en bleu de travail et les files prisonnières dûment
numérotées en uniforme pénitentiaire. Un lien entre la chaîne de production et
les entraves collectives. Entre les grands ateliers et le travail carcéral
obligatoire. La prison se transforme avec la société : ses nouveaux
caractères renvoient aux qualités des rapports sociaux à l’extérieur.
Aujourd’hui, la &lt;em&gt;mort lente&lt;/em&gt; est une des formes dominantes de la prison
de la société néolibérale. Le « tout-prison » et les longues peines
portent la marque du « zéro défaut » et du « &lt;em&gt;total
control&lt;/em&gt; » du travail flexible. Finalement la &lt;em&gt;mort lente&lt;/em&gt; est
le degré ultime de la prison précaire. Et, comme telle, cette condition
déshumanisée est le reflet des populations en fin de droit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme au-dehors, si le système produit l’inexorable destruction, il assure
simultanément la survie minimale, juste assez pour travestir son crime et
échapper aux révoltes radicales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les débats actuels autour du livre du docteur Vasseur ne s’attaquent en rien
aux réalités du nouveau bagne&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/20/#pnote-471636-1&quot; id=&quot;rev-pnote-471636-1&quot; name=&quot;rev-pnote-471636-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Ils finissent par
être phagocytés à l’institutionnalisation de la &lt;em&gt;mort lente&lt;/em&gt;. Ils
tendent simplement à améliorer la survie. En quelques jours, le thème des
longues peines a été évincé au profit de l’orientation même des projets
ministériels de prisons modèles – mais en son temps Fleury ne fut-elle pas une
prison modèle, comme la centrale de Moulin ?! Demain, les cellules seront
peut-être propres et fonctionnelles, mais les détenus y crèveront de solitude,
d’indifférence, des pathologies physiques et psychiques de la prison
« &lt;em&gt;clean&lt;/em&gt; ». Car tout le décisif de la prison actuelle réside dans
l’explosion des peines prononcées. Aujourd’hui, les cours d’assises condamnent
à vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-huit ans des personnes qui, il y a dix ans
encore, se seraient vu infliger douze, quinze ans peut-être – mais jamais plus.
Les procureurs soutiennent leurs réquisitoires inflationnistes avec les contes
et légendes de futures mises en liberté conditionnelle à mi-peine. Alors qu’ils
savent pertinemment que les libérations conditionnelles sont désormais
exceptionnelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La présentation des statistiques sur la longueur des peines en France est
fallacieuse. Le turn-over des petites peines interdit toute compréhension du
prolongement de la durée effective du nouvel emprisonnement. Et les personnes
emprisonnées pour des délits mineurs qui, hier encore, n’auraient pas
occasionné d’incarcération, permettent de dissimuler la réalité actuelle.
D’autant plus qu’ils bénéficient, comme les VIP, de libération conditionnelle
et autres mesures de l’application des peines&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/20/#pnote-471636-2&quot; id=&quot;rev-pnote-471636-2&quot; name=&quot;rev-pnote-471636-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes également révoltés par le battage médiatique autour de la
pétition des ex-prisonniers VIP&lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/20/#pnote-471636-3&quot; id=&quot;rev-pnote-471636-3&quot; name=&quot;rev-pnote-471636-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Non, M. Marest, ce
genre de témoignage ne nous fait pas avancer même d’une seule année. Il nous
renvoie plutôt aux vieux fantasmes sur la prison. Le carcéral se réduirait,
selon eux, au sanctuaire brutal du rapport de force et du viol entre
prisonniers. Quelle savoureuse pitrerie lorsque la leçon vient d’un Bob
Denard ! Cette barbouze française, serviteur du régime sud-africain de
l’apartheid, qui a vécu à la tête des hordes mercenaires par la violence et le
viol… Et Le Floch-Prigent, ce bon manitou d’Elf, plus prompt à dénoncer la
petite violence quotidienne dans les cellules d’arrivants que celle imposée par
les monopoles des multinationales, dont son employeur : le plus important
réseau de corruption, de racket et de violence néocoloniale des années
1980 !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rapport de force dans les sociétés néolibérales est plus dur à
l’extérieur que dans les prisons. Où la violence et les arbitraires de
l’administration sont d’une violence sans commune mesure avec les pressions
entre prisonniers. Et il ne fait pas de doute que les viols sont beaucoup plus
nombreux dans les bureaux des responsables du personnel, les instituts
religieux ou le simple cadre familial que dans nos cellules
collectives !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous le répétons, toute cette fausse polémique n’a pour seul but que de
faire passer la réforme des prisons dans le sens voulu par Guigou et consorts.
En ignorant les longues peines, l’isolement, les dysfonctionnements de
l’application des peines et toute mesure véritablement favorable à la
réinsertion des détenus. Les réformes de la survie n’assurent que la gestion de
la &lt;em&gt;mort lente&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes déjà des centaines, bientôt des milliers, à prendre conscience
de notre condition de condamnés à mort. Et nous sommes face à cette vérité
crue : seule l’insurrection répond à la fin innommable à laquelle ils nous
destinent ; et notre humanité ne dépend que l’insurrection. Face au crime
administratif, nous n’avons plus seulement le droit de refuser, le droit de
nous révolter mais, aujourd’hui, c’est devenu un devoir pour celui qui en a la
possibilité, où qu’il se trouve, avec ses tous les moyens nécessaires,
individuellement et collectivement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le combat contre l’institution des tortionnaires et des bourreaux sera
sûrement sans concession. La répression sera féroce. Nous avons déjà goûté aux
vendettas de l’administration pour avoir une idée de ce qu’ils nous réservent.
Les crimes masqués en suicides, les tabassages, les années et les années de QI,
les insultes et les vexations… Enfin, tout ce dont ils sont capables sous le
couvert de la loi et des règlements. Néanmoins, notre refus ne craint plus la
trique. Et que peut-il nous arriver de pire ? Si rien ne change
radicalement, &lt;em&gt;nous sommes déjà morts&lt;/em&gt; – et enterrés vivants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a urgence dans les prisons de France :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;— fermeture sans condition des quartiers de &lt;em&gt;torture blanche&lt;/em&gt; que
sont aujourd’hui les QI après les QHS ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;— remise en fonctionnement des procédures d’aménagement des peines
conditionnelles, commutations, compressions, permissions, extension des délais
pour l’octroi de la semi-liberté ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;— libération des prisonniers ayant accompli vingt années
effectives ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;— libération immédiate de tous les prisonniers malades et en fin de vie.&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Jean-Marc Rouillan&lt;/h4&gt;
&lt;div class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;h4&gt;Notes&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/20/#rev-pnote-471636-1&quot; id=&quot;pnote-471636-1&quot; name=&quot;pnote-471636-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;] En référence au livre de Véronique Vasseur, &lt;em&gt;Médecin
chef à la prison de la santé&lt;/em&gt;, Le Cherche Midi, 2000. [ndlr]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/20/#rev-pnote-471636-2&quot; id=&quot;pnote-471636-2&quot; name=&quot;pnote-471636-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;] Les « VIP [&lt;em&gt;very important person&lt;/em&gt;] », qui
connaissent des conditions d’incarcération séparées du reste de la détention,
bénéficient, en plus de ce régime particulier, du régime d’application des
peines défini par la loi : conditionnelle au tiers de la peine et suspension de
peine semble-t-il au moindre problème de santé. [ndlr]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2010/01/20/#rev-pnote-471636-3&quot; id=&quot;pnote-471636-3&quot; name=&quot;pnote-471636-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;] Plusieurs autres VIP avaient signé, derrière Loïk Le
Floch-Prigent, un texte dénonçant l’état des prisons de France. Signalons que
ce dernier, condamné pour abus de biens sociaux, libéré pour raisons de santé
après vingt mois de détention, a vu sa libération conditionnelle révoquée en
juin 2009 pour n’avoir pas respecté les obligations de son contrôle judiciaire.
[ndlr]&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>La ville recyclée</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2010/01/26/La-ville-recyclee</link>
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    <pubDate>Tue, 19 Jan 2010 18:10:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>La chronique de Jean-Pierre Garnier</category>
        <category>Friche-industrielle</category><category>Gentrification</category><category>Ville</category>    
    <description>&lt;h3&gt;Mettre la « destruction créatrice » au service du
néo-petit-bourgeois&lt;/h3&gt;
&lt;h4&gt;Depuis plus d’une une trentaine d’années, un phénomène marque de son
empreinte une partie du paysage urbain des pays capitalistes développés :
le passage à une civilisation qualifiée de « post-industrielle ».&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;Après avoir dévasté des centaines de milliers d’hectares de la surface
terrestre et épuisé des millions de travailleurs, l’industrialisation a peu à
peu fait place à la « tertiarisation » de l’économie, laissant à
l’abandon les bâtiments et les installations correspondant à une phase
antérieure de l’accumulation du capital. Désertifiés, les territoires où ils
étaient implantés sont devenus des zones sinistrées où seuls survivent parfois
les occupants paupérisés d’un habitat ouvrier menaçant ruine, rejoints par des
squatters qui ne pouvaient se loger ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il est évident que ce que l’on n’avait pas tardé à qualifier de
« friches industrielles » ou « urbaines » ne pouvait rester
éternellement en l’état. Plutôt que de chercher des terrains à bâtir de plus en
plus éloignés du cœur des agglomérations, pourquoi ne pas réutiliser des
sites ? Souvent bien placés compte tenu de l’étalement urbain, laissés
vacants par la désindustrialisation, pourquoi ne pas les recycler pour de
nouveaux usages tout aussi profitables que l’activité des usines que l’on y
avait édifiées à une période où la majeure partie du profit était extraite du
travail ouvrier ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme n’importe quelle marchandise, l’espace urbanisé est un produit. Or, en
régime capitaliste, toute production est d’abord production de plus-value.
Promoteurs, investisseurs, aménageurs, élus locaux n’ont pas tardé à s’aviser
que les fameuses friches, longtemps dédaignées car jugées un peu vite
inutilisables, étaient en fait des endroits idoines pour y faire du blé.
Restait à savoir ce que l’on pouvait y faire pousser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour connaître la réponse, il n’est que de voir ce qu’il est advenu de ces
témoignages désolés, quand ils n’ont pas été rasés, de l’ère
industrielle : les emblèmes rutilants d’une urbanité new-look. Alors que
les aménités urbaines haut de gamme jouaient un rôle croissant dans la
consommation des citadins aisés, dans l’attractivité des villes et la
prospérité de ceux qui y tiennent le haut du pavé, il est apparu que la
vocation première des friches industrielles serait précisément d’accueillir le
&lt;em&gt;nec plus ultra&lt;/em&gt; de la prétendue civilisation des loisirs. Dans la
majorité des cas, le « culturel » a défini en tout ou en partie leur
fonction nouvelle. Avec, de plus en plus souvent, une touche écologique en
prime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On n’en finirait plus d’énumérer la liste des anciens bâtiments à usage
industriel ou commercial transformés en hauts lieux de l’art et de la culture
contemporains, c’est-à-dire néo-petits-bourgeois compte tenu du pedigree social
de ceux qui les animent ou les fréquentent : La Sucrière (Lyon), La Friche
de la Belle de Mai (Marseille), La Condition Publique (Roubaix), Les Entrepôts
Laîné (Bordeaux), Le Lieu Unique (Nantes), etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parfois, ce sont des zones entières, notamment industrialo-portuaires,
longtemps demeurées à l’état de friches, qui se sont métamorphosées en espaces
urbains privilégiés… et pour privilégiés. À Londres, par exemple, le long de la
Tamise, au-delà du célèbre London Bridge, les anciens docks datant de l’apogée
de l’Empire britannique comme puissance maritime ont été réaménagés,
reconvertis et complétés par des constructions nouvelles pour servir de
quartier général aux états-majors des multinationales ou de lieux de résidence
et de loisirs aux &lt;em&gt;yuppies&lt;/em&gt; (jeunes professionnels urbains) qu’ils
emploient. Le même processus de reconquête de territoires urbains déshérités
s’est manifesté à New York sur les quais de l’East River, au sud de Manhattan,
à deux pas de Wall Street, où une partie des installations portuaires situées à
l’extrémité du pont de Brooklyn ont été récupérées et transformées en un
mégacomplexe de restaurants, de cafés et de boutiques de luxe surplombant le
fleuve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France, c’est au tour de la presqu’île formée par la jonction de la Saône
et du Rhône à Lyon, longtemps affectée aux activités d’entreposage et de
transport, de faire l’objet d’« un projet de renouvellement urbain sans
précédent » – si l’on en croit les « communicants » de la
municipalité. Tout est mis en œuvre pour mettre en valeur « un espace
d’exception et des paysages uniques ». Musée, logements avec duplex et
terrasses, galeries commerciales longeant les quais, coulées vertes et aires de
détente… Comme il se doit désormais, la haute qualité environnementale (HQE)
est de la partie : « Hier gagné sur les eaux, ce site fluvial
retrouve ses rives et son environnement naturel », nous annonce-t-on. Il
permettra à terme de doubler la superficie de l’hypercentre de l’agglomération.
« Un projet urbain rare en Europe, un enjeu fort pour la métropole et une
chance pour les habitants », proclament ses initiateurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En remplaçant le fleuve par la mer, ce discours aussi euphorisant que
convenu pourrait tout aussi bien accompagner la promotion d’un autre projet
faramineux, à Marseille, cette fois-ci : Euroméditerranée. Là encore, une
friche industrialo-portuaire sous-occupée va se convertir, grâce au coup de
baguette magique d’une « opération d’intérêt national », en un nouveau
centre urbain prestigieux censé placer la ville « au niveau des plus
grandes métropoles européennes ». Sur des kilomètres de quais, un
« univers urbain fascinant » serait en train d’éclore. « Nouveau
phare de la ville », la tour qui abrite le siège de la CGM, groupe mondial de
transport maritime par conteneurs, dresse avec arrogance sa silhouette torsadée
avant que d’autres viennent la rejoindre pour signaler l’existence d’un nouveau
« quartier d’affaires » au gotha de l’économie globalisée. Les
anciens docks de La Joliette, remis à neuf et restructurés, accueillent déjà
des bureaux du « tertiaire supérieur » et des appartements
« innovants ». Le célèbre silo à céréales d’Arenc, où l’on entreposait les
sans-papiers raflés avant d’être réexpédiés dans leurs pays d’origine, va être
transformé en salle de spectacle surmontée d’un restaurant panoramique. Un
musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée ouvrira ses portes
d’ici peu à proximité du fort Saint-Jean, tandis que l’Euromed Center, pourvu,
entre autres, d’un multiplexe cinématographique de quatorze salles, contribuera
à enrichir l’image culturelle des lieux. Et pour parachever la
« réconciliation de la ville avec la mer », un « pôle de
croisière » pour paquebots et navires de plaisance fera de Marseille une
« escale incontournable » pour une clientèle internationale de
touristes fortunés.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme cela se produit inévitablement aux alentours de ce genre d’opérations,
on a procédé, sous couvert de « réhabilitation », au nettoyage en règle
des quartiers avoisinants dont le standing futur excluait le maintien sur place
d’une population pauvre donc indésirable. « L’habitat insalubre disparaît,
la patrimoine ancien est rénové », proclame l’adjoint à l’urbanisme en oubliant
de dire qu’il en va de même pour ses occupants. Les requins de l’immobilier
accourus en nombre se vantent de mettre sur le marché des « produits
atypiques » : lofts, villas-patios, penthouses (appartements de luxe
situés au dernier étage d’immeubles élevés), etc. En France comme ailleurs, le
point commun de ces sites revalorisés et de leur pourtour immédiat rénové est
de s’adresser en priorité (quand ce n’est pas en exclusivité) à des catégories
bien particulières de citadins : n’y ont accès que ceux qui en ont les
moyens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce recyclage urbain s’inscrit dans un processus dont les idéologues
bourgeois n’ont cessé de faire l’apologie, la « destruction créatrice ».
Popularisée par l’économiste Joseph Schumpeter dans son livre &lt;em&gt;Capitalisme,
socialisme et démocratie&lt;/em&gt; publié en 1942, cette expression désigne le lien
entre la disparition de secteurs d’activité devenus non concurrentiels
conjointement à la création de nouvelles activités économiques plus
performantes donc plus rentables. Appliqué à la production de l’espace habité,
ce concept permettrait d’expliquer les dynamiques du changement urbain,
toujours présenté comme positif, comme celles du changement industriel dont la
mutation des villes ne serait, sous bien des aspects, que l’effet obligé.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une première phase, c’est la nature – qui « est là pour être prise
comme une fille publique », selon la formule célèbre de l’un des premiers
théoriciens du capitalisme naissant, Francis Bacon – qui fera les frais d’une
industrialisation et d’une urbanisation directement soumises aux exigences du
cycle de valorisation du capital. Ensuite, ce seront des quartiers édifiés sur
ce saccage écologique, voire des bourgades entières – comme les « villes
fantômes » léguées par la ruée vers l’or ou l’argent aux États-Unis –, qui
seront laissés en friches à la suite des fermetures d’usines lorsqu’il sera
devenu plus profitable de produire autre chose autrement ou la même chose
ailleurs. Dans une troisième phase, celle qui dure encore, c’est au tour de ces
espaces urbains délaissés de fournir le terrain et le terreau, une fois
réaménagés ou reconstruits, pour de juteuses plus-values. On aura compris que,
si la destruction peut être « créatrice » sous le règne de la valeur
d’échange, c’est de profits qu’il s’agit.&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Jean-Pierre Garnier&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Texte initialement paru dans &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://labrique.lille.free.fr/&quot;&gt;La
Brique&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, n° 18, novembre 2009.&lt;br /&gt;
——&lt;br /&gt;
Jean-Pierre Garnier est notamment l'auteur de &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/contrefeux/uneviolenceeminemmentcontemporaine/&quot;&gt;Une
violence éminemment contemporaine. Essais sur la ville, la petite-bourgeoisie
intellectuelle et l'effacement des classes populaires&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; à paraître en
mars 2010 aux éditions Agone.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
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