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  <title>éditions Agone</title>
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  <description>Blog des éditions Agone</description>
  <language>fr</language>
  <pubDate>Thu, 02 Feb 2012 16:40:57 +0100</pubDate>
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  <item>
    <title>Bêtise à haut débit</title>
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    <pubDate>Thu, 02 Feb 2012 17:40:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>La chronique d'Alain Accardo</category>
        <category>Education-politique</category><category>TIC</category>    
    <description>&lt;h4&gt;Naguère encore, si on était d’humeur à entendre un échantillon de la bêtise
humaine ordinaire, il suffisait de s’accouder au zinc d’un bistrot de quartier
à l’heure de l’apéritif et d’écouter les buveurs de blanc sec et de pastis
débiter à visage découvert des inepties qui parfois faisaient rire. Aujourd’hui
la bêtise, sous le masque du pseudonymat, vient à domicile vous sauter à la
gorge chaque fois que vous ouvrez la page d’accueil de votre fournisseur
d’internet, pas seulement sous la forme des innombrables annonces publicitaires
dont les déjections à géométrie variable maculent la page comme les virgules
marron et les inscriptions pornos sur les murs des toilettes publiques, mais
aussi sous la forme des commentaires que les internautes sont invités à déposer
au bas de chaque dépêche d’information.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;Quels que soient les faits d’actualité concernés, les commentaires auxquels
ils donnent lieu sont, à quelques exceptions près, d’une bêtise crasse, qu’on
aurait peine à imaginer si on ne la voyait s’étaler là, sous ses yeux,
péremptoire, agressive, révoltante, ouvrant des aperçus vertigineux sur
l’inaptitude à toute réflexion, l’étroitesse d’esprit, l’absence de générosité,
la fureur intolérante que des êtres soi-disant pensants sont capables de
manifester envers autrui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n’est pas nécessaire d’être un spécialiste de sociologie politique pour
repérer dans le flux ininterrompu de sottises l’ensemble des thèmes
habituellement exploités par l’idéologie d’extrême droite, avec une dominante
raciste et xénophobe dont la ferveur &lt;em&gt;patrouillotique&lt;/em&gt; (comme aurait dit
Rimbaud), qui commande de privilégier tout ce qui est bien français, n’empêche
pas néanmoins d’infliger les pires outrages à la langue française.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’anti-intellectualisme toujours sous-jacent à la pensée réactionnaire,
combiné au ressentiment d’extrême droite, conduit à une sorte de paranoïa à
bouffées délirantes très semblable à celle des fondamentalistes américains du
Tea-party, aux yeux de qui un Obama, à cause de ses timides préoccupations
sociales, fait figure de « communiste » : de la même façon, pour nos
commentateurs internautes, tous les journalistes par exemple sont d’abominables
« gauchos » socialistes téléguidés par le PS et le PS lui-même est un
repaire de « cocos » qui veulent brader l’héritage de Saint-Louis et
de Jeanne d’Arc. En arriver à faire à nos Pujadas et à nos Hollande l’honneur
de les tenir pour des suppôts de l’extrême gauche, voilà qui donne bien la
mesure des divagations internautiques !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi donc faut-il que le site de mon fournisseur d’accès soit devenu le
rendez-vous préféré des pires imbéciles de la Toile ? Dois-je changer
d’auberge ? Hélas, je sais que c’est inutile, c’est partout la même
désolation : Internet a ouvert les vannes de la stupidité humaine en
3G ; ce n’est plus qu’un immense Bistrot de la Gare où l’on ne rit même
plus et d’où les internautes sensés sont chassés par les incultes comme la
bonne monnaie est chassée par la fausse. Le règne de la communication
généralisée, c’est le triomphe de la sottise de masse. À cet égard le
philosophe Alain avait raison de souligner que, dans la pensée en cercle, le
niveau intellectuel ne tend pas spontanément à s’établir au plus haut, avec les
meilleurs, mais toujours au plus bas, avec les plus obtus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a beau se dire qu’à l’origine de cette haine obsessionnelle de la gauche
il y a très souvent une forme de souffrance sociale née précisément de la
trahison par « la gauche de gouvernement » de sa mission historique,
qui était de servir de rempart aux gens modestes contre la domination
bourgeoise, on ne peut s’empêcher de repenser à tous ces précédents
historiques, quand des foules de travailleurs réduits au chômage, à
l’exclusion, à une vie indigne et sans horizon, saluaient bras tendu l’aube
trompeuse d’un ordre qui se disait nouveau. Le monde capitaliste a toujours été
générateur de vrais maux et de faux remèdes et ses vieilles recettes, remises
au goût du jour, sont toujours efficaces : diviser le peuple, dresser les
travailleurs les uns contre les autres, attiser le racisme, détourner la colère
sociale sur des boucs émissaires, rendre les malheureux responsables du malheur
des autres, culpabiliser les pauvres. Et ça marche toujours, grâce à
l’imbécillité ambiante. Il suffit de lire les commentateurs d’Internet pour
s’en convaincre et pour comprendre que si les premiers ennemis du peuple sont
ceux qui vivent sous les lambris des salons bourgeois et des palais
ministériels, il en est d’autres, non moins virulents, qui se trouvent dans le
peuple lui-même et dont il n’y a aucune arrogance élitiste à dénoncer la
malfaisance.&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Alain Accardo&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Chronique initialement parue dans le journal &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.ladecroissance.net&quot;&gt;La Décroissance&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, du mois de février
2012.&lt;br /&gt;
——&lt;br /&gt;
Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/denotreservitudeinvolontaire&quot;&gt;De notre servitude
involontaire&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2001), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/introductionaunesociologiecritique&quot;&gt;Introduction à une
sociologie critique&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2006), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/journalistesprecairesjournalistesauquotidien&quot;&gt;Journalistes
précaires, journalistes au quotidien&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2006), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/lepetitbourgeoisgentilhomme&quot;&gt;Le Petit Bourgeois
Gentilhomme&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2009), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/engagements&quot;&gt;Engagements. Chroniques et autres textes
(2000-2010)&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2011).&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>De l’intérêt de lire Jünger et ses aficionados</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2012/01/25/De-l-interet-de-lire-Junger-et-ses-afficionados</link>
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    <pubDate>Thu, 26 Jan 2012 12:05:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>Tout le reste est littérature</category>
        <category>Jünger-Ernst</category><category>Littérature-pure</category>    
    <description>&lt;h4&gt;Dans la patrie des droits de l'homme, l'Église littéraire est bien plus
généreuse que son équivalente catholique : elle n'offre pas seulement
l'asile politique aux fascistes qui peuvent faire valoir une œuvre de
papier ; elle leur ouvre leur Panthéon des Lettres. La réception française
d'Ernst Jünger est à cet égard édifiante, sur laquelle revient le germaniste
Michel Vanoosthuyse.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;« Il apparaît que le contact avec l’écrivain ne s’est pas figé ici dans
des travaux d’érudition mais relève bien plutôt d’affinités secrètes et du
partage d’une quête essentielle où Jünger se révèle comme un maître. Bien plus
que l’objet d’une étude, Jünger est en France le sujet d’un dialogue qui peut
prendre tous les visages de l’amitié. » Cette phrase d’un adepte fait
sienne l’opposition classique entre une critique de type herméneutique, conçue
comme aventure spirituelle qui lie deux intimités, dont la condition est
l’effacement de la distance entre le sujet et l’objet (d’où le terme
« amitié », qui implique une réciprocité, selon la formule immortelle
« Parce que c’était lui, parce que c’était moi ») et une approche
analytique, rationnelle, objective, pour laquelle la distance entre le sujet et
l’objet est au contraire la condition même de la connaissance. Cette dernière
approche est ici clairement disqualifiée comme « figement » dans
l’« érudition » (topos classique aussi, l’érudition étant
implicitement suspectée d’être la science des ânes). On observera toutefois la
modalité particulière de cette « amitié » : ce n’est pas d’un rapport
d’égal à égal qu’il s’agit mais d’une relation de type hiérarchique, de
disciple à maître, attachés l’un à l’autre dans une « quête »
qualifiée d’« essentielle », dans laquelle le maître est un guide (on
ignore quelle est cette « essence » ; c’est sans doute un synonyme de
« profondeur », dont Brecht explique que, tout ce qu’on peut en dire,
c’est qu’elle est « profonde »). On voit que la relation herméneutique
classique s’augmente ici incontestablement d’une dimension de type initiatique
et sacrale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette description correspond à une réalité incontestable : Jünger est
en France un maître charismatique qui réunit autour de lui une communauté de
zélateurs, qui, pour différents qu’ils soient, les uns parfois frottés de
culture classique, les autres ignorants, parfois franchement idiots (voir en
particulier le blog « Assouline » &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2012/01/25/#pnote-662826-1&quot; id=&quot;rev-pnote-662826-1&quot; name=&quot;rev-pnote-662826-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;), vivent tous dans
la vénération d’une personnalité d’exception supposée détentrice de vérités
inaccessibles au commun des mortels : au contact du maître, les disciples
croient saisir l’éternité par ses basques. Julien Gracq leur a fourni la
formule inégalée de cette relation d’exception : « Le public que
s’est conquis cette œuvre en France est un public restreint d’initiés aptes à
faire société entre eux sur le seul lien de leur admiration commune. Une œuvre
castée, qui se refuse à la collaboration de l’intouchable. Il y a des livres
aujourd’hui, le cœur vous bondit de plaisir à la pensée de tous les lecteurs
qu’ils vont rejeter. » On remarquera l’impertinente et hautaine
formulation finale : ce n’est pas le lecteur qui rejette l’œuvre mais
c’est l’œuvre, destinée exclusivement au &lt;em&gt;happy few&lt;/em&gt; des élus, qui
rejette le lecteur – ce qui revient à ranger ce malheureux lecteur parmi les
béotiens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tant pis : l’« œuvre castée » de Jünger se refuse obstinément
à la collaboration de l’intouchable que je suis. J’ai beau faire : elle me
laisse sur les bas-côtés de son mystère. Je le confesse : je ne suis pas
« de bonne compagnie, de nature assez fervente et subtile pour comprendre
que les écrits de Jünger sont les traces des Dieux enfuis ». Je ne parviens pas
à participer « à la joie et à l’ivresse de la Toute-Possibilité », je ne
réussis pas à « m’élever dans les régions hauturières du Temps immobile »,
et c’est en vain que je cherche « à me rebrousser jusqu’à l’être nu, à me
retrousser jusqu’au cœur pour faire l’expérience du Vivant cru ». Oui, du
Vivant cru, pas à point, pas saignant, pas bleu, cru. Quelque chose en moi
résiste. Est-ce une fragilité d’estomac ? Un manque de souplesse (se
rebrousser jusqu’à l’être nu réclame un exercice régulier) ? Ma position
est-elle celle du valet de chambre pour lequel, on le sait depuis Hegel au
moins, il n’est pas de héros ? Tout cela sans doute, mais aussi une autre
raison, la principale : c’est que mon esprit critique invétéré me joue une
fois encore des tours et creuse une distance là où il conviendrait qu’elle soit
effacée. Alors, j’essaie de me rassurer, et c’est chez Kant que je trouve une
raison de croire encore un petit peu en moi. Oui, Kant me vient en aide :
« &lt;em&gt;Sapere aude&lt;/em&gt;. Aie le courage de te servir de ton propre
entendement. » Alors en dépit de Gracq, de Julien, de Bob, d’Olivier, de
Bob encore, de Bob toujours, de &lt;em&gt;tutti quanti&lt;/em&gt;, et de Jünger
&lt;em&gt;ipse&lt;/em&gt;, je fais crédit au logos et à ses misérables tâtonnements, à
l’analyse et à son pas-à-pas médiocre, à l’enquête loin de toute illumination,
de toute épiphanie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La simple curiosité intellectuelle fait vite comprendre que les formulations
haut perchées ou comiques, grotesques ou crétines qu’on pourrait multiplier à
l’envi sont juchées sur un socle invisible de mensonges, d’occultations, de
ruses et autres petits arrangements avec la réalité. Cela a sa raison d’être.
Pour qu’elle puisse être aimée, il faut que la figure du Maître soit dégagée de
sa gangue d’impuretés. C’est la condition de l’abandon à sa sagesse et à sa
leçon : rien ne doit ternir son éclat rayonnant. Mieux : la condition
du coup de foudre (et Gracq, dans la relation qu’il fait de sa découverte de
Jünger nous décrit un coup de foudre), c’est que l’autre soit pure présence,
pure manifestation hic et nunc, et donc que sa figure ne soit pas précédée par
son passé. Et il est bien possible que Gracq ne serait pas tombé amoureux des
&lt;em&gt;Falaises de marbre&lt;/em&gt; sur son banc de la gare d’Angers un soir de 1942 ou
1943 ; et qu’il n’aurait pas vu dans ce récit la transmutation accomplie
« jusqu’à la dernière parcelle » dans le monde de l’art des données
empiriques s’il avait su que l’auteur avec lequel il entrait ainsi soudain en
communion était aussi celui qui, dix ou quinze ans plus tôt, avait, entre
autres criailleries fascistes, reconnu « les qualités destructrices de la
race juive », avait écrit que le Juif jamais ne pourrait être Allemand parce
qu’il était l’« ennemi du sang », et avait jugé les éructations
antisémites des nazis inefficaces, une simple « désinfection extérieure »,
alors que lui, l’auteur du livre, proposait la solution (dirons-nous finale ?)
d’une vraie désinfection. Peut-être Gracq se serait-il demandé comment ceci, le
récit qu’il lisait avec tant de ferveur et qui lui paraissait de la littérature
enfin accomplie, était compatible avec cela et si cela, certes d’une manière
subtile et cachée, ne travaillait pas encore le texte qu’il tenait entre ses
mains frileuses – on était en décembre. Mais c’est sans doute le propre du coup
de foudre de reposer sur un mirage et Gracq ignorait jusqu’au nom même de
Jünger. D’autres, qui savent, détournent pudiquement le regard : c’est que
la transfiguration de Jünger en Sage, en Poète, en Maître, ou en Goethe
&lt;em&gt;redivivus&lt;/em&gt; commande le refoulement des vérités qui font tache ; et
c’est aussi que, pour eux, cette transfiguration « sans reste »
historique et politique a pour effet public et donc aussi pour fonction de
détourner de ces réalités-là. Ne parlons pas de la cohorte des imbéciles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le résultat est positif en France, où l’image d’un Jünger grand écrivain
politiquement &lt;em&gt;clean&lt;/em&gt; est dominante. Mais l’occultation ou
l’euphémisation ont des limites. Il y a toujours des esprits chagrins ou de
« petits Djerzinski de faculté », de vilains inquisiteurs pour faire
resurgir du placard les choses qui fâchent. Et si s’est fixée chez nous, de
haut en bas, peut-on dire, de l’Élysée jusqu’au gogo basique, l’image lisse
d’un Jünger au-dessus de tout soupçon et grand styliste, il reste que la
légende est toujours exposée à un mauvais coup. Et c’est bien pourquoi une
stratégie de substitution est parfois nécessaire. Appelons-la la stratégie de
la concession. Oui, dit-on en substance, Jünger a été fasciste, et alors ?
Son œuvre est-elle moins intéressante pour autant ? Ne peut-on trouver un
intérêt historique, philosophique, littéraire à ses textes ? Et
faudrait-il les rejeter parce qu’ils recèlent des « pépites brunes »
(Jünger &lt;em&gt;dixit&lt;/em&gt;) ? Quid alors de Céline, de Drieu ? quid
aussi, dans un autre genre, d’Aragon ? d’Eluard ? Je reconnais le
bien-fondé de ces questions, j’applaudis des deux mains. Oui, je l’affirme haut
et fort et avec la solennité qui est due à un auteur aussi immense : la
réalité de l’engagement fasciste d’Ernst Jünger n’altère en rien l’intérêt de
son œuvre. C’est même tout le contraire. Seulement, il y a façon et façon de
poser la question et façon et façon d’y répondre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il en est une, qui dit en substance : certes Jünger fut fasciste, mais
c’est quand même, par ailleurs, un essayiste, voire un philosophe de haut
vol ; certes Jünger fut fasciste, mais c’est quand même, par ailleurs, un
grand écrivain. Dans le blog « Assouline », un mercenaire jüngérien,
courageusement caché sous un pseudo, déclare péremptoirement :
« Jünger est un écrivain, ce qui rend franchement secondaires les
considérations politiques à son endroit. &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2012/01/25/#pnote-662826-2&quot; id=&quot;rev-pnote-662826-2&quot; name=&quot;rev-pnote-662826-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; » C’est un
écrivain, silence dans les rangs. Basta. Le roman, la fiction, &lt;em&gt;Le Cœur
aventureux&lt;/em&gt; ou les &lt;em&gt;Falaises&lt;/em&gt; n’ont rien à voir avec la politique
puisque c’est de la littérature et que c’est un écrivain qui écrit. Puisque
c’est de la littérature, ce n’est pas politique ; et ce qui est politique
n’est pas de la littérature. C’est de la schizophrénie élevée au rang d’idéal
critique. Et c’est une copie, un mime de la pratique de Jünger : la
séparation entre ce qu’il appelle, avec la modestie qui le caractérise, son
Ancien Testament (entendre les écrits politiques de la période nationaliste
pure et dure, dont il a enfoui une bonne partie jusqu’à sa mort dans un placard
et dont il a lifté le reste au cours des âges) et son Nouveau Testament
d’« homme des Muses » (à savoir les écrits dits de retrait
contemplatif), relève de cette pratique ; elle est à l’œuvre dans la
volonté de dissocier le substantiel (ce qui relève de l’écrivain et qu’il faut
retenir) du circonstanciel (ce qui est politique, donc inessentiel,
anecdotique, digne d’oubli ou réduit au seul intérêt documentaire) : c’est
l’opération menée après-coup avec &lt;em&gt;La Mobilisation Totale&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Le
Travailleur&lt;/em&gt;. Chez les émules, la méthode est constante. En Allemagne,
c’est Karl Heinz Bohrer qui l’inaugure en abordant l’œuvre de Jünger dans le
langage de la « littérature pure ». En France, cette technique se
retrouve, par exemple, chez les commentateurs du &lt;em&gt;Travailleur&lt;/em&gt;. Le thème
est alors : &lt;em&gt;Le Travailleur&lt;/em&gt; est une œuvre fasciste mais c’est
aussi, par ailleurs, une grande œuvre prophétique décrivant le triomphe
planétaire de la technique, etc., etc. – &lt;em&gt;cf&lt;/em&gt;. Palmier,
Hervier, Merlio, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La procédure qui consiste à « oublier » ou à secondariser un
contenu déplaisant pour promouvoir ce qui serait acceptable est
méthodologiquement injustifiable. Bien entendu, chacun est libre de chercher
dans le menu Jünger les plats qui lui plaisent. Chacun est libre aussi d’y
projeter son désir : c’est d’ailleurs ce que fait Gracq. Chacun est libre
aussi d’y trouver des éléments exploitables. Ce qui pose problème, c’est de
donner un goût pour une vérité universelle ; et c’est que la promotion des
éléments exploitables s’effectue par soustraction arbitraire du reste. La
lecture hémiplégique de Jünger est (au mieux) une abdication devant l’effort
intellectuel d’analyse. Par exemple, &lt;em&gt;Le Travailleur&lt;/em&gt; est
l’aboutissement de douze années pendant lesquelles Jünger a déployé une
activité intense d’auteur, de publiciste et d’essayiste, et la distinction
entre l’écrivain et le publiciste est donc en ce cas nulle et non avenue.
&lt;em&gt;Le Travailleur&lt;/em&gt; m’impose en outre d’articuler et de hiérarchiser ce qui
est politique et ce qui relève d’une phénoménologie de la modernité, et non de
séparer ces aspects. La description de la modernité comme mobilisation totale
de la technique par la Figure du &lt;em&gt;Travailleur&lt;/em&gt; n’est pas séparable de la
fin poursuivie, la Domination et du combat néo-nationaliste. &lt;em&gt;Le
Travailleur&lt;/em&gt; conjugue étroitement un versant polémique (contre le
libéralisme et le marxisme), un versant descriptif (la modernité technique) et
un versant programmatique (la construction du nouvel État néo-nationaliste,
celui qui saura reprendre la guerre provisoirement perdue). Et ce n’est
qu’après-coup, par un coup de force, qu’on inscrit ce texte dans la haute
spéculation philosophique (haute spéculation dont, on le sait maintenant, l’ami
Heidegger au demeurant se moquait, même s’il lui est arrivé, comme recteur nazi
de l’université de Freiburg, d’utiliser politiquement et publiquement le texte
de Jünger). La promotion du &lt;em&gt;Travailleur&lt;/em&gt; en texte philosophique
« autonome » participe donc, chez Jünger et ses thuriféraires, du
déminage idéologique dans son intention, mais elle est en outre, dans tous les
cas, le résultat d’une procédure dépourvue de toute pertinence
méthodologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste le domaine où la technique du clivage se déploie avec prédilection et
le plus de succès : celui de la Muse. Reste l’art. La réception de Jünger
offre un cas exceptionnellement intéressant de fonctionnalisation du topos
répandu sur l’« autonomie de l’art » (sur le primat de la
représentation sur la chose représentée et du dire sur la chose dite). On
ramène alors en règle générale la littérarité au « style », et on fait de
Jünger moins l’homme des idées que l’homme du style, par quoi on le transforme,
sans doute sans le savoir, en clone de son ennemi Céline, qui déclarait de son
côté, comme par hasard, « Je ne suis pas un homme à idées, je suis un
homme à style », celui-ci, le style, devant sans doute faire oublier celles-là,
les idées. L’identification de Jünger à un styliste hors-pair (sur laquelle il
y aurait d’ailleurs beaucoup à dire) s’établit donc par soustraction. Le style
de Jünger, c’est ce qui reste quand on veut tout oublier. Or, « c’est ici
que gît le lièvre » –« dans le poivre », ajoutent les Allemands,
c’est là que le bât blesse. Car c’est se faire une conception bien étroite du
littéraire que de le confiner dans les limites du « style ». Et quand on
veut mettre en avant les particularités formelles, encore faudrait-il aller au
bout de la démarche. Car la forme elle-même est lourde d’une métaphysique –
comme le dit à peu près Sartre à propos de Faulkner. Et lourde d’une politique.
Faut-il rappeler ce b-a-ba ? La forme des &lt;em&gt;Falaises de marbre&lt;/em&gt;, par
exemple, en ses diverses déterminations, c’est aussi bien une construction
spatiale, une organisation temporelle, la conduite d’une narration, une
histoire de focalisation, un système de personnages, et aussi un lexique. Et
tout cela induit des signifiés fort suspects recouverts par un style noble et
archaïsant (d’aucuns diraient kitsch). On y retrouve ici des schèmes
reconnaissables, tout à fait acceptables par le régime et même utilisables par
lui : cela explique que cette œuvre, donnée depuis comme pur chef-d’œuvre
de la littérature mondiale et récit antinazi notoire, est non seulement
traduite (de manière euphémisante et parfois franchement fautive) dans la
France de Vichy et dans l’Italie fasciste, mais qu’on la trouve mentionnée dès
1940 dans certaines histoires national-socialiste de la littérature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par conséquent, une enquête qui n’évacue pas le souvenir de la fabrication
des textes, qui tente au contraire de saisir ceux-ci au plus près de leur
production concrète dans des contextes historiques concrets, et tâche de suivre
dans la mesure du possible le fil entortillé de leur réécriture, de leurs
métamorphoses, de leur réinterprétation après-coup, de leur réorientation
circonstancielle ; une telle enquête, que quelques imbéciles
jüngériennement corrects qualifient d’« inquisition », ou dans laquelle
des ignorants veulent voir la trace de Lukacs (ce qui n’est pas une injure,
mais en l’occurrence assurément une stupidité), exclut d’isoler et de donner à
lire un surplus purement philosophique ou purement littéraire, qui, une fois
l’œuvre dégagée de ses éléments politiquement incorrects, serait seul digne
d’intérêt. Car le but n’est pas de distribuer les bons et les mauvais points,
d’établir un bilan avec ses débits et ses crédits. Il s’agit de décrire dans
son ordre complexe une activité d’écriture de plusieurs dizaines
d’années ; d’éclairer les liens originaux et évolutifs que cette œuvre
&lt;em&gt;in progress&lt;/em&gt; établit entre le politique, le philosophique et le
littéraire, de préciser le sens des réorientations subtiles qu’elle pratique en
permanence et de définir les relations qu’elle noue avec ceux qui se chargent
de sa réception. Et le constat, c’est que le fascisme est au cœur de cette
production, soit parce qu’elle élabore avec un talent d’écriture certain un
projet politique et une stratégie de prise de pouvoir entrant en concurrence,
au demeurant toute relative et tardivement, avec le projet et la stratégie
national-socialistes, soit parce que, le nationalisme dans sa version nazie
exterminatrice imposant des réajustements et des repositionnements, elle
élabore des produits de substitution au fascisme ardent et combattant initial,
des versions &lt;em&gt;soft&lt;/em&gt; en quelque sorte, qui seront utilisées après-guerre
pour dédouaner l’auteur de toute compromission avec les bourreaux. Jünger est
ainsi le parfait exemple d’un écrivain qui n’a jamais vraiment renié son
« Ancien Testament » mais a su le réaménager. Et son activité
d’écrivain consiste largement en ce réaménagement même. C’est là, par exemple,
entre autres, le sens de la réécriture en 1938 du &lt;em&gt;Cœur aventureux&lt;/em&gt; de
1929. À quoi il faut ajouter une habileté peu commune à tirer parti de la
labilité même des concepts : ainsi, &lt;em&gt;Le Travailleur&lt;/em&gt; version
fasciste dur, enrôlé dans le combat antilibéral et antimarxiste pour la
Domination, est identifié ensuite aux tares de la société technique, le mal
étant désormais associé à la technique, la technique au nihilisme (ce concept
ouvert à tous les vents), c’est-à-dire ici au triomphe du &lt;em&gt;demos&lt;/em&gt; et,
enfin, le triomphe du &lt;em&gt;demos&lt;/em&gt; à 1789. La boucle est alors bouclée.
Jünger tourne contre le nazisme son aristocratisme, mais son aristocratisme est
puisé aux mêmes sources que le nazisme : la haine de la démocratie et la
haine des Lumières. Et par ce pervers tour de passe-passe il se retrouve
exonéré du reproche de complicité intellectuelle et militante avec le
national-socialisme, auquel il attribue la Révolution française comme ancêtre,
tout en maintenant l’essentiel de son fond de commerce idéologique, qu’il tient
désormais en « homme des Muses » avisé.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne s’étonnera donc pas de voir des tenants de La Nouvelle Droite, des
nostalgiques de Vichy et des partisans de Le Pen jouxter le « public
restreint des élus et des initiés » dont nous parle Gracq. Avec le temps,
le contact avec Jünger a pu prendre en effet « tous les visages de
l’amitié », même les plus rébarbatifs. Tous ont trouvé en Jünger un écrivain
selon leur cœur, et un cœur qui ne bat pas seulement pour le « style ». La
cohabitation entre ces deux mondes, l’aristocratie des élus et la plèbe des
fascistes n’a rien d’étrange. Sont-ce d’ailleurs deux mondes ? L’œuvre de
Jünger nous prouve le contraire, c’est le même monde, avec des modulations
différentes. Le rejet de la raison, la quête de l’« essentiel », le
mythique et le mystique, mais aussi le dilettantisme distingué ont toujours
fait bon ménage avec la haine de la démocratie. Toutefois, on aurait tort
d’identifier Jünger et son œuvre à ce seul monde-là. Si l’œuvre de Jünger est
un phénomène si intéressant, c’est bien aussi qu’elle réussit habilement à
s’affranchir des clivages idéologiques traditionnels, particulièrement en
France. Beaucoup se plaisent à se regarder dans le miroir complaisant que leur
tend le grand homme. Séduits par la représentation qu’il donne de lui-même en
berger de la culture française, par son goût affiché de nos vieilles demeures,
nos vieilles familles, nos vieilles cathédrales, nos vieux vins et notre vieux
Paris, ils ne voient pas ou feignent de ne pas voir que, derrière ces
déclarations d’amitié et cette passion française, il y a une passion
antidémocratique tenace et la haine de deux cents ans d’histoire de France. Et
c’est ainsi que, loin d’être, selon Gracq, l’œuvre « castée »
destinée à une aristocratie d’élus, l’œuvre de Jünger est devenue au fil du
temps plutôt un attrape-tout, voire un attrape-nigauds. Contrairement à ce que
pensait l’auteur du &lt;em&gt;Rivage des Syrtes&lt;/em&gt;, cette œuvre ne
« rejette » pas, elle se prête : des partisans de Le Pen aux
bobos-gogos-écolos de gauche, elle embarque bien des publics. Ce n’est pas un
signe de sa hauteur, c’est plutôt un signe de son habileté. Mais l’habileté est
une valeur vulgaire.&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Michel Vanoosthuyse&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Texte d’une conférence donnée à la Maison Heine (Paris) en mars
2006&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur ce thème, Michel Vanoosthuyse a publié, aux éditions Agone, &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/bancdessais/fascismelitteraturepure/&quot;&gt;Fascisme et
littérature pure. La fabrique d’Ernst Jünger&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2005) ; lire
également un dossier que lui a consacré la revue &lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/revueagone/agone34&quot;&gt;Agone sous le titre « Ernst
Jünger ou “Le roi du lifting” »&lt;/a&gt; (2005, n° 34) :&lt;br /&gt;
— &lt;a href=&quot;http://revueagone.revues.org/118&quot;&gt;« Phénomène cacochyme. Petite
Bibliothèque en mal d’évasion —Erratum n° III »&lt;/a&gt;, par Klaus Bitterman
(traduit de l’allemand par Anacharsis Toulon) ;&lt;br /&gt;
— &lt;a href=&quot;http://revueagone.revues.org/121&quot;&gt;« Le charme discret de la
propagande »&lt;/a&gt;, par Isabelle Kalinowski ;&lt;br /&gt;
— &lt;a href=&quot;http://revueagone.revues.org/123&quot;&gt;« Sur Les Falaises de
marbre : (auto)critique ou (auto)mystification ? Extrait de Fascisme
et littérature pure »&lt;/a&gt;, par Michel Vanoosthuyse.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;——&lt;br /&gt;
Michel Vanoosthuyse a publié, aux éditions Agone, &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/bancdessais/fascismelitteraturepure/&quot;&gt;Fascisme et
littérature pure. La fabrique d’Ernst Jünger&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2005) ; par
ailleurs auteur des préfaces à plusieurs livres d’Alfred Döblin :
&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/manufacturedeproses/lestroisbondsdewanglun/&quot;&gt;Les
Trois Bonds de Wang Lun&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2011) et à la tétralogie &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/trouver?main=recherche&amp;amp;ref_editeur=1&amp;amp;cherche=novembre+1918&amp;amp;go=Chercher&quot;&gt;
Novembre 1918&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2008-2009).&lt;/p&gt;
&lt;div class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;h4&gt;Notes&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2012/01/25/#rev-pnote-662826-1&quot; id=&quot;pnote-662826-1&quot; name=&quot;pnote-662826-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;]  Il s'agit du blog de &lt;a href=&quot;http://passouline.blog.lemonde.fr/livres/2005/05/jnger_dmasqu.html&quot;&gt;Pierre
Assouline pour ''Le Monde''&lt;/a&gt;, qu'il faut saluer ici pour son innovation
avant-gardiste dans la frivolité avec une recension du livre de Michel
Vanoosthuyse sur Jünger dont il n'a rien lu d'autre que la recension par
&lt;a href=&quot;http://www.agone.org/fascismeetlitteraturepure&quot;&gt;Jean-Pierre Lefebvre
dans L'''Humanité''&lt;/a&gt;. On peut comparer avec son &lt;a href=&quot;http://passouline.blog.lemonde.fr/2008/02/21/junger-en-guerre&quot;&gt;traitement des
''Journaux de guerre'' de Jünger&lt;/a&gt;, parus dans un « duo de Pléiades si riches
et si denses »… Le bon employé ne manque pas d'audaces : non seulement, pour
lui, l'« officier d'occupation est en proie à un désarroi moral, religieux et
métaphysique car où qu'il soit, l'écrivain charrie sa complexité en lui » ;
mais il nous exhorte, « plutôt que de voir en Ernst Jünger un pur homme de
guerre marqué à jamais par ses quinze années passées sous l'uniforme, […] à le
considérer avant tout comme un homme qui aura passé sa longue vie à lire et à
écrire ». [ndlr] &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2012/01/25/#rev-pnote-662826-2&quot; id=&quot;pnote-662826-2&quot; name=&quot;pnote-662826-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;] Le blog de Pierre Assouline a permis à quelques membres
de la secte jüngérienne de s'épancher sur le « livre honteux de Vanoosthuyse »,
également qualifié par le blogueur « Bob Denard » de « sophismes lamentables »,
d'« assimilations sans fondement », de « raisonnements circulaires scandaleux
», d'« arguments indignes d'une démagogie aberrante », de « déformations
odieuses », d'« anachronismes », de « malhonnêteté intellectuelle », de «
propagande », d'« essai débilissime », de « sottises pures et simples ». À quoi
Pierre Assouline répondra avec bienveillance : « À Bob Denard et quelques
autres. Si j'ai écrit ce billet, c'est bien parce que Jünger (homme et œuvre)
me fascine. J'ai un peu correspondu avec lui, davantage avec Julien Hervier son
traducteur. &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2012/01/25/%E2%80%A6&quot; title=&quot;…&quot;&gt;…&lt;/a&gt; Le plus troublant &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2012/01/25/chez%20J%C3%BCnger&quot; title=&quot;chez Jünger&quot;&gt;chez Jünger&lt;/a&gt; est le contraste entre
l'absence d'esprit critique des Français et la sévérité ultra-critique des
Allemands à son endroit. Ce nouveau livre &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2012/01/25/de%20Michel%20Vanoosthuyse&quot; title=&quot;de Michel Vanoosthuyse&quot;&gt;de Michel Vanoosthuyse&lt;/a&gt; sur lui &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2012/01/25/J%C3%BCnger&quot; title=&quot;Jünger&quot;&gt;Jünger&lt;/a&gt;, encore une fois je ne l'ai pas lu, le
compte-rendu me suffit pour savoir qu'il existe, je n'irais pas au-delà car
dans le domaine de l'histoire des idées ce qui est “militant” provoque en moi
une mise en distance plutôt qu'autre chose. &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2012/01/25/%E2%80%A6&quot; title=&quot;…&quot;&gt;…&lt;/a&gt;
Cela dit on apprend un tas de choses à vous lire. » (Extrait des commentaires
au &lt;a href=&quot;http://passouline.blog.lemonde.fr/livres/2005/05/jnger_dmasqu.html&quot;&gt;blog de
Pierre Assouline&lt;/a&gt;) [ndlr]&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Ode à Chérèque</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2011/12/14/Ode-%C3%A0-Ch%C3%A9r%C3%A8que</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:b4f660ed0c36cc004feb4129c218e25a</guid>
    <pubDate>Thu, 22 Dec 2011 09:41:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>La chronique d'Alain Accardo</category>
        <category>Chérèque-François</category><category>Syndicalisme</category>    
    <description>&lt;h4&gt;Après Air France, la SNCF, La Poste, l’Éducation nationale, le secteur
hospitalier, la réforme des retraites, bref, tous les champs de bataille où le
mouvement syndical n’a cessé d’aller d’Azincourt en Pavie et de Pavie en
Waterlooo, le Medef a diffusé parmi ses adhérents et alliés l’ordre du jour
suivant :&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;Patrons et dirigeants, cadres sup', managers,&lt;br /&gt;
Ne vous tracassez plus quand éclate une grève.&lt;br /&gt;
En tout état de cause, elle sera trop brève&lt;br /&gt;
Pour mettre vos profits et vos plans en danger.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Laissez les syndicats s’occuper de l’affaire ;&lt;br /&gt;
Après deux ou trois jours, les plus minoritaires&lt;br /&gt;
Commenceront à dire : « Il est temps d’arrêter. »&lt;br /&gt;
Bornez-vous à promettre au personnel qui gronde&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D’organiser demain une autre table ronde…&lt;br /&gt;
Et invitez Chérèque à venir blablater.&lt;br /&gt;
Avec le syndicat dont il est secrétaire,&lt;br /&gt;
Il s’est juré d’avoir pour seule utilité&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De faire dérailler le convoi prolétaire,&lt;br /&gt;
Saboter sans tarder toute lutte unitaire,&lt;br /&gt;
Des grévistes casser la combativité&lt;br /&gt;
Et à nous, grands patrons, servir de janissaire.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien sûr Mailly, Thibault, et autres petits chefs,&lt;br /&gt;
Peuvent aussi voler au secours du Medef ;&lt;br /&gt;
Mais quand il faut tuer une grève en beauté,&lt;br /&gt;
Patrons, faites confiance à la CFDT !&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chérèque est le meilleur : totale est sa maîtrise&lt;br /&gt;
Pour démobiliser cheminots ou postiers&lt;br /&gt;
Et remettre au travail tous les corps de métiers.&lt;br /&gt;
Plus dure est une grève, et plus vite il la brise.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce talent est précieux, surtout en temps de crise.&lt;br /&gt;
Pour dire aux salariés leurs quatre vérités,&lt;br /&gt;
Faire entrer dans la tête à tous les excités&lt;br /&gt;
Que la Révolution n’est plus du tout de mise,&lt;br /&gt;
Patrons, faisons confiance à la CFDT !&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Alain Accardo&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;——&lt;br /&gt;
Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/denotreservitudeinvolontaire&quot;&gt;De notre servitude
involontaire&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2001), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/introductionaunesociologiecritique&quot;&gt;Introduction à une
sociologie critique&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2006), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/journalistesprecairesjournalistesauquotidien&quot;&gt;Journalistes
précaires, journalistes au quotidien&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2006), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/lepetitbourgeoisgentilhomme&quot;&gt;Le Petit Bourgeois
Gentilhomme&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2009), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/engagements&quot;&gt;Engagements. Chroniques et autres textes
(2000-2010)&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2011).&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Laurence Parisot-Michel Destot, même combat !</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2011/12/14/Laurence-Parisot-Michel-Destot%2C-m%C3%AAme-combat-%21</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:702ce6404d8a30f42128ab4b2358d82d</guid>
    <pubDate>Thu, 15 Dec 2011 16:57:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>La chronique de Jean-Pierre Garnier</category>
        <category>Destot-Michel</category><category>Parisot-Laurence</category>    
    <description>&lt;h4&gt;Lors de la &lt;a href=&quot;http://www.lesmutins.org/La-Nuit-des-rapaces.html&quot;&gt;« Nuit des rapaces
»&lt;/a&gt;, organisée le 9 novembre dans la salle Olympe de Gouges (Paris) par la
joyeuse équipe de &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.fakirpresse.info/&quot;&gt;Fakir&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, où
il s’était agi d’élire sous les huées du public le suppôt hexagonal le plus
répugnant, le plus arrogant et le plus méritant du capitalisme transnational,
Jean-Pierre Garnier avait proposé comme candidat Michel Destot, maire PS de
Grenoble. Il confirme ici ce choix.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;Pourquoi le choix de Michel Destot ? Pour une raison
structurelle : signaler ou rappeler que le pouvoir de
l'« oligarchie » (classe dominante) capitaliste ne pourrait s'exercer
sans le concours actif des « oligarchies » locales issues de la
petite bourgeoisie intellectuelle chargée de relayer la domination. Mais aussi,
en raison du caractère particulièrement malfaisant de ce personnage qui, en
plus des ses casquettes de maire et de président de l'Association des maires
des grandes villes de France, porte celle de président de « Inventer à
Gauche », un « cercle de réflexion réformiste et européen » censé
aider le PS à justifier son appellation usurpée de « socialiste ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous l'intitulé aussi pompeux que convenu de « Pour un socialisme
européen », M. Destot et deux comparses livraient le 1er décembre dernier
dans &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt; une analyse de « la crise financière » et des
propositions pour en sortir qui ne pouvaient qu'enchanter le patronat. Et qui
l'enchantent certainement, puisque, sur la même page et dans les colonnes en
vis-à-vis du journal, on pouvait lire un plaidoyer de la même eau signé par la
lauréate de la « Nuit des rapaces », Laurence Parisot. L'horizon de l’une
et de l’autre est le même. Une seule solution : plus d'intégration
européenne. Seuls diffèrent le rythme auquel elle doit se poursuivre et les
arguties mises en avant pour justifier cette option.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour la représentante des exploiteurs hexagonaux, il faut « créer
d'urgence les États-Unis d'Europe ». Pour le notable « socialiste », il
faut d'abord passer par la « création d'un petit groupe
d'avant-garde » composé des six pays fondateurs de l'Europe plus
l'Espagne, qui pourraient « entamer une coopération renforcée ». Dans les
deux cas, ce qui reste de semblant de démocratie, c'est-à-dire pouvoir
populaire, achèverait de se diluer pour d'être transféré à des instances
européennes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Déléguons davantage notre souveraineté », brame Laurence Parisot.
Commençons par nous doter d'« un budget commun substantiel en fusionnant
une partie des budgets nationaux », clament Destot et ses deux complices ;
et confions à une « agence européenne d'investissement » le soin
d'identifier les « projets à haut rendement » – étant entendu que ne
seraient retenus que ceux « financièrement rentables » – dans
l'enseignement supérieur et la recherche, les infrastructures de transport et
de communication intra-européennes, le secteur de l'énergie et de
l'environnement. Et la Banque européenne d’investissement (BEI) fera le reste.
Parallèlement, pour enduire cet échafaudage technocratique d’un vernis
démocratique, seraient constituées des « listes transnationales » au
sein du groupe d’avant-garde pour l’élection du Parlement européen, en
attendant la désignation d’un président de l’Union par « élection directe
au suffrage universel », qui viendrait couronner le tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Là où la patronne du MEDEF et le hiérarque du PS diffèrent, c'est dans le
choix des arguments pour appuyer leurs préconisations. Mais on y décèle moins
une divergence qu'une complémentarité. Solidarité de classe oblige, c'est
l'inévitable nabab Waren Buffet qui est convoqué par Laurence Parisot, lequel,
évoquant un « défaut majeur de la construction européenne », aurait ajouté
– « non sans cynisme », commente Mme Parisot, orfèvre en la
matière : « Il y a bien une dizaine de sociétés européennes
attrayantes ». Et celle-ci de conclure : « Tout est dit. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’était sans compter avec Michel Destot, qui croit bon d’en rajouter une
louche dans les colonnes voisines. Lui aussi s’inquiète de l’« échec de la
construction européenne », mais, électorat de gauche oblige, cet échec
signifierait ni plus ni moins que l’impossibilité de toute
« alternative » puisque l’avenir de ladite construction ne fait qu’un
avec l’« avenir du socialisme européen ». Pire encore : alors que,
pour Mme Parisot, le « délitement de l’Union européenne »
provoquerait « pour les peuples européens des décennies d’appauvrissement
», Michel Destot voit plus loin : « On entrerait alors dans un cycle
de désespérance avec baisse du niveau de vie, troubles sociaux, puis
politiques. » Et de s’exclamer : « L’aventure n’est pas
loin ! »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle aventure ? Et pour qui ? Pour les « socialistes »
– entendez les politiciens parés de cette étiquette – qui devrait faire face
aux « surenchères des populismes de toute nature ». L’élu du peuple Michel
Destot n’en dit pas plus, mais on aura deviné que ce populisme pluriel n’est
pas uniquement incarné par Marine Le Pen. S’y profile aussi la figure
détestable de Jean-Luc Mélanchon ; voire l’horrible spectre qui hantait
l’Europe au milieu de l’avant-dernier siècle et qu’on avait cru définitivement
exorcisé depuis la chute du mur de Berlin.&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Jean-Pierre Garnier&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;——&lt;br /&gt;
Jean-Pierre Garnier a publié aux éditions Agone : &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/contrefeux/uneviolenceeminemmentcontemporaine/&quot;&gt;Une
violence éminemment contemporaine. Essais sur la ville, la petite-bourgeoisie
intellectuelle et l'effacement des classes populaires&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2010).&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Invitation au décryptage</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2011/12/06/Invitation-au-d%C3%A9cryptage</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:37cfcf4669ce336ce3b1056a1206535f</guid>
    <pubDate>Mon, 12 Dec 2011 09:54:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>La chronique d'Alain Accardo</category>
        <category>Médias</category>    
    <description>&lt;h4&gt;On a certainement remarqué à quel point les journalistes de tous les grands
médias affectionnent les termes « décrypter » et « décryptage »,
désormais intégrés dans la langue de bois rédactionnelle au point que le
commentaire le plus banal sur le sujet le plus rebattu est présenté comme un
travail de « décryptage » de la réalité, ainsi qu’aiment à le répéter
chaque jour les présentateurs de JT.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;Certes, on sait depuis longtemps, du moins chez les esprits les plus
pénétrants, que « les apparences sont trompeuses » et que les choses
sont rarement ce qu’elles semblent à première vue. D’où le thème fondamental
que la &lt;em&gt;philosophia perennis&lt;/em&gt; a inlassablement décliné sous forme
d’oppositions du type noumène-phénomène, substance-accident, essence-existence,
etc., qui se retrouvent d’ailleurs, sous un vocabulaire différent, dans nombre
de cultures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-on croire pour autant que l’invitation quotidienne de nos journalistes
à « décrypter » le monde soit inspirée par leur culture
philosophico-scientifique et par le souci désintéressé de nous aider à mieux
comprendre la vérité des choses ? Pour la plupart, leur formation initiale
ne leur en donne guère les moyens, et les exigences de leur pratique
professionnelle moins encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fait, quand ils nous proposent de « décrypter » en leur
compagnie les événements et les situations, ils ne cherchent nullement à nous
faire découvrir une réalité objective cachée derrière l’écran des apparences.
Tel était le propos de Socrate, de Galilée, de Darwin, de Marx ou de Freud. Ces
gens-là faisaient un métier dérangeant, et on le leur fit sentir de bien des
manières. Ce n’était assurément pas le même que celui de nos mentors
médiatiques. Ces derniers, en effet, ne veulent pas tant dissiper les
apparences que les remplacer par d’autres, accréditer d’autres faux-semblants,
plus propices à la promotion des intérêts des classes dominantes à qui ils
servent de scribes et de truchements. Le journalisme d’investigation a cédé la
place au journalisme de communication.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En usant et abusant de la terminologie du « décryptage », les
journalistes, qui ont toujours aimé s’habiller un peu trop large, se persuadent
eux-mêmes que sans leur médiation éclairée, le tohu-bohu des événements nous
resterait opaque et que, dans la forêt touffue des symboles, ils sont nos
meilleurs guides. Mais ce n’est là en somme qu’un bénéfice secondaire de leur
travail dont la finalité ultime, au stade actuel d’assujettissement des médias
par le pouvoir politique et financier, est d’assurer la police des esprits et
des cœurs, c’est-à-dire le maintien d’un ordre idéologique unilatéral et
consensuel : le néolibéralisme mondialiste dans ses différentes variantes
de droite et de « gauche ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le « décryptage » de la réalité apparaît aux journalistes et à
leurs publics comme un effort d’investigation d’autant plus concluant qu’ils
font davantage appel pour le cautionner à des « spécialistes » et des
« chercheurs » (en sciences économiques et sociales notamment) qui,
tantôt ne voient des choses que ce que permet d’en saisir le créneau étroit de
leur spécialité, tantôt sont par conviction personnelle complètement acquis à
l’orthodoxie officielle. Dans le « décryptage », le journaliste et le
chercheur procèdent à une mutuelle légitimation : celui-ci est désigné
comme savant connaisseur de la réalité, celui-là comme amoureux intrépide de la
vérité. Leur conjonction sur le plateau d’un JT, c’est l’idéal philosophique
enfin réalisé. Par la voix de cet oracle bicéphale, le sens objectif du monde
se révèle à nous, jour après jour, dans son immarcescible pureté.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contrairement aux trompeuses apparences, aux mensongères idées toutes faites
ou aux illusoires enseignements de l’expérience, le monde capitaliste cesse
d’être un système fondamentalement incohérent, inique et cruel, fonctionnant à
la violence, à l’imposture, à la corruption et au déni d’humanité. Il cesse
d’être une vaste machine à exploiter le travail des masses au profit
d’oligarchies mafieuses, une machine de surcroît déglinguée, emballée et folle,
que plus personne ne peut contrôler et qui est en train de tuer physiquement et
moralement la civilisation. Au contraire, le « décryptage » le
transfigure en règne de la justice, de la liberté, de la démocratie et du
bien-être universel. La crise permanente du système ne saurait faire douter de
son excellence profonde ; nos malheurs seraient plutôt la conséquence de
nos propres insuffisances. Le libéralisme économique et politique, ce n’est
rien d’autre, tout bien « décrypté », que le royaume de la justice divine,
et l’information journalistique en est la théodicée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avouons que nous ne nous attendions pas à une telle révélation ! Merci
aux « décrypteurs » et vive le « décryptage » !&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Alain Accardo&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Chronique initialement parue dans le journal &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.ladecroissance.net&quot;&gt;La Décroissance&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, du mois de décembre
2011.&lt;br /&gt;
——&lt;br /&gt;
Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/denotreservitudeinvolontaire&quot;&gt;De notre servitude
involontaire&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2001), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/introductionaunesociologiecritique&quot;&gt;Introduction à une
sociologie critique&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2006), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/journalistesprecairesjournalistesauquotidien&quot;&gt;Journalistes
précaires, journalistes au quotidien&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2006), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/lepetitbourgeoisgentilhomme&quot;&gt;Le Petit Bourgeois
Gentilhomme&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2009), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/engagements&quot;&gt;Engagements. Chroniques et autres textes
(2000-2010)&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2011).&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>En ce qui concerne le patriotisme</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2011/09/09/En-ce-qui-concerne-le-patriotisme</link>
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    <pubDate>Fri, 02 Dec 2011 15:54:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>Inactualités</category>
        <category>Education-politique</category><category>Impérialisme</category><category>Patriotisme</category>    
    <description>&lt;h4&gt;Au début du XXe siècle, l’écrivain Mark Twain, gloire littéraire
américaine, utilise sa position pour critiquer l’entrée de son pays dans la
Grande Famille des Nations, qui a marchandé sa « place au dernier rang de
l’auguste compagnie » à grands coups de politique expansionniste.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;On reconnaît, dans ce pays, que si un homme peut organiser sa religion de
telle sorte qu’elle satisfasse parfaitement sa conscience, il ne lui incombe
pas de se demander si cette organisation est ou non satisfaisante pour tout
autre personne. Le patriotisme n’est qu’une religion – l’amour du pays, la
vénération du pays, la dévotion envers le drapeau, l’honneur et le bien-être du
pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les monarchies absolues, il est fourni par le trône, en un bloc, au
sujet ; en Angleterre et en Amérique, il est fourni, en un bloc, au
citoyen par l’homme politique et le journal. Le patriote fabriqué par le
journal-et-homme-politique s’étouffe souvent en privé en avalant ce
médicament ; mais il l’avale, et le garde dans l’estomac autant que faire
se peut. Bienheureux sont les débonnaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parfois, au début d’un bouleversement politique dément et mesquin, il
ressent une forte envie de se révolter, mais il ne le fait pas – il n’est pas
fou. Il sait que son créateur le saurait – le créateur de son patriotisme, le
sous-rédacteur à six dollars pompeux et incohérent du journal de son village –,
se mettrait à braire en noir sur blanc et le qualifierait de traître. Et cela
serait vraiment horrible. Il marcherait la queue entre les jambes en
frissonnant. Nous savons tous – le lecteur le sait très bien – que c’est
exactement ce qu’ont fait neuf dixièmes de toutes les queues humaines en
Angleterre et en Amérique il y a deux ou trois ans &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/09/#pnote-635632-1&quot; id=&quot;rev-pnote-635632-1&quot; name=&quot;rev-pnote-635632-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Ce qui veut dire que neuf dixièmes des
patriotes en Angleterre et en Amérique se sont transformés en traîtres pour ne
pas être qualifiés de traîtres. N’est-ce pas vrai ? Vous savez bien que
c’est vrai. N’est-ce pas étrange ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n’était pourtant pas une chose dont il fallait sérieusement avoir honte.
Il est rare – très, très rare – qu’un homme lutte contre ce pour quoi on l’a
éduqué et gagne : c’est pratiquement perdu d’avance. Pendant de nombreuses
années – peut-être depuis toujours – l’éducation donnée par les deux nations
était absolument opposée à une indépendance de la pensée politique, et en
permanence peu accueillante envers un patriotisme fabriqué dans la maison même
de cet homme. Un patriotisme mûrement réfléchi dans le cerveau même de cet
homme, testé au feu, vérifié et mis à l’épreuve dans sa propre conscience. Le
patriotisme qui en résultait était un produit défraîchi obtenu de seconde main.
Le patriote ne savait pas exactement comment ou quand ou bien d’où venaient ses
opinions, et ne s’en inquiétait pas, aussi longtemps qu’il se trouvait dans ce
qui paraissait être la majorité – ce qui était le plus important, le plus
sécurisant, le plus confortable. Le lecteur croit-il connaître trois hommes qui
ont de véritables raisons pour leur forme de patriotisme – et sont capables de
les donner. Mieux vaut qu’il n’essaye pas trop, il risque de s’en trouver déçu.
Il est fort probable qu’il se rendra compte que ces hommes ont trouvé leur
patriotisme dans l’auge publique, et qu’ils n’avaient eux-mêmes en rien
participé à sa fabrication.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’éducation produit des miracles. Elle a incité les gens de ce pays à
s’opposer à la guerre du Mexique ; puis elle les a incités à se ranger
dans ce qu’ils supposaient être l’opinion de la majorité – le patriotisme de
majorité est le patriotisme le plus courant – pour partir se battre là-bas.
Avant la guerre de Sécession, elle a rendu le Nord indifférent à l’esclavage et
amical envers la cause des esclavagistes ; de ce fait, le Massachusetts
s’est montré hostile au drapeau américain, et cet État interdisait qu’on le
hisse sur le siège de son gouvernement – selon l’État, il s’agissait du drapeau
d’une faction. Ensuite, au bout de quelque temps, l’éducation a poussé le
Massachusetts dans l’autre direction, et l’État s’est précipité dans le Sud
pour se battre sous ce même drapeau et contre cette même cause qu’il soutenait
auparavant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’éducation nous a rendus noblement anxieux de libérer Cuba ;
l’éducation nous a incités à lui faire une noble promesse ; l’éducation
nous a permis de reprendre notre promesse. Une longue éducation nous incitait à
nous révolter contre l’idée d’arracher sans raison les terres et les libertés
de tous les pays faibles, une éducation brève nous a rendus contents de le
faire et fiers de l’avoir fait. L’éducation nous a fait détester les cruels
camps de concentration de Weyler &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/09/#pnote-635632-2&quot; id=&quot;rev-pnote-635632-2&quot; name=&quot;rev-pnote-635632-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;, l’éducation nous a
fait comprendre que nous devions les préférer à tout autre technique afin de
gagner l’amour de nos « pupilles ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n’y a rien que l’éducation ne puisse accomplir. Rien n’est trop haut ou
trop bas pour elle. Elle peut transformer une mauvaise morale en bonne morale,
une bonne morale en mauvaise ; elle peut détruire les principes, elle peut
les re-créer ; elle peut ravaler les anges au niveau des hommes et
soulever les hommes jusqu’à hauteur des anges. Et elle peut produire tous ces
miracles en un an – même en six mois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors les hommes pourront être éduqués pour fabriquer leur propre
patriotisme. Ils peuvent être éduqués afin qu’ils le construisent à partir de
leur propre cerveau et de leur propre cœur, dans l’intimité et l’indépendance
de leur foyer.&lt;/p&gt;
&lt;pre&gt;
            *  *  *
&lt;/pre&gt;
&lt;p&gt;Un patriote n’est au début qu’un rebelle. Quand commence un changement, le
patriote est un homme rare, et courageux, et détesté, et méprisé. Lorsque sa
cause l’emporte, les timides se joignent à lui car être un patriote ne coûte
plus rien. L’âme – la substance – de ce qu’on considère habituellement comme le
patriotisme, est la lâcheté morale, et il en a toujours été ainsi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors de n’importe quelle crise civique importante et dangereuse, le troupeau
que forment les masses ne s’inquiète pas en lui-même des tenants et des
aboutissants de l’affaire, il ne s’inquiète que d’être dans le camp du
vainqueur. Dans le Nord, avant la guerre [de Sécession], la personne qui
s’opposait à l’esclavage était méprisée et insultée. Par les « patriotes
». Puis, peu à peu, les « patriotes » sont venus dans son camp et sa
position était dorénavant considérée comme patriotique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il existe deux types de patriotisme – le patriotisme monarchique et le
patriotisme républicain. Dans le premier cas, le gouvernement et le roi ont
tous les droits de vous expliquer ce que signifie le patriotisme ; dans
l’autre, ni le gouvernement ni la nation dans son ensemble n’ont le droit de
dicter à un individu quelle doit être la forme de son patriotisme. L’évangile
du patriotisme monarchique est : « Le roi ne peut pas se
tromper. » Nous avons adopté cette devise avec toute sa servilité en
transformant la formulation de façon insignifiante : « Notre pays, à
tort ou à raison ! » Nous avons rejeté le meilleur des atouts que nous
possédions : le droit de l’individu à s’opposer au drapeau ou au pays
quand il (lui, tout seul) pensait qu’ils avaient tort. Nous avons rejeté
cela ; et en même temps tout ce qui était réellement respectable dans ce
mot grotesque et risible, « patriotisme ».&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Mark Twain&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;——&lt;br /&gt;
Respectivement écrits en 1900 et 1908, ces textes sont extraits de &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/laprodigieuseprocessionautrescharges&quot;&gt;La Prodigieuse
Procession &amp;amp; autres charges&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (Agone, 2011), traduit de l’anglais
par Bernard Hœpffner – lire ici &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/27/La-litterature-est-toujours-propagande-autant-savoir-pour-quoi&quot;&gt;
la préface de Thierry Discepolo&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;h4&gt;Notes&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/09/#rev-pnote-635632-1&quot; id=&quot;pnote-635632-1&quot; name=&quot;pnote-635632-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;] C’est-à-dire, du côté américain, au moment où les
États-Unis entrent en guerre contre l’Espagne au nom de la « libération » de
Cuba ; et, du côté britannique, lors de la seconde guerre des Boers. [ndlr]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/09/#rev-pnote-635632-2&quot; id=&quot;pnote-635632-2&quot; name=&quot;pnote-635632-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;] Lors de la guerre de libération de Cuba, (1895-1898),
le gouverneur espagnol Valeriano Weyler y Nicolau organisa une «
reconcentración » des populations qui aurait provoqué la mort de plusieurs
centaines de milliers de paysans cubains. Cette innovation prometteuse fut
ensuite développée par Lord Kitchener à la fin de la seconde guerre des Boers.
[ndlr]&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Indignation moyenne</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2011/11/11/Indignation-moyenne</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:47d81bed65b187c03e0054ad00b6594c</guid>
    <pubDate>Fri, 25 Nov 2011 11:40:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>La chronique d'Alain Accardo</category>
        <category>Changement-social</category><category>Classes-moyennes</category><category>Luttes-politiques</category><category>Luttes-sociales</category>    
    <description>&lt;h4&gt;Qui sont les « Indignés » ? que veulent-ils ? où
projettent-ils d’aller ? par quelles voies ? À ces questions, la
multiplicité des composantes sociologiques, la diversité des motivations et
l’hétérogénéité des revendications empêchent les observateurs d’apporter des
réponses claires.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;Depuis les premières manifestations du mouvement social dit des
« Indignés », en mai 2011 à Madrid, les grands médias nous ont tenus
informés des évolutions de ce mouvement à mesure qu’il s’est propagé de
l’Espagne aux autres pays européens comme la Grèce, l’Italie ou la France, mais
aussi en Israël ou au Chili, et même, tout dernièrement, aux États-Unis
(« Occupons Wall Street »). De cette masse abondante d’informations et de
commentaires privilégiant le pittoresque et l’émotionnel, quelques traits
essentiels ressortent qui, dans leur ensemble, donnent à cette mobilisation une
physionomie à la fois ambiguë et révélatrice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Évidemment, le fait même que tous les participants de ce mouvement se
proclament « indignés » suffirait à montrer qu’ils entendent
manifester leur mécontentement. À l’origine de celui-ci on discerne de nombreux
motifs dont chacun semble être plus ou moins décisif selon les individus
concernés : la situation personnelle (chômage, endettement, paupérisation,
etc.), l’action de leur gouvernement à qui ils reprochent impuissance et
injustice (politiques d’austérité, casse de l’État-providence, corruption,
etc.), et l’état de l’Europe et/ou du monde occidental, qui s’enfoncent dans la
crise du capitalisme financier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais se déclarer « indigné », c’est exprimer un sentiment, c’est-à-dire
un état psychologique et moral, pouvant préluder à une prise de conscience
politique, mais qui n’est pas encore une démarche spécifiquement politique et
qui peut donc prêter à des interprétations très différentes. L’étiquette
d’« indignés » fait penser à ces catégories empiriques molles
transformées en pseudo-concepts par la théorie des socio-styles (« décalés
», « branchés », etc.). De tels labels permettent à la rigueur de définir
des cibles publicitaires de façon impressionniste par un trait de personnalité
impossible à cerner objectivement : comme on est toujours le plus d’un
moins et le moins d’un plus « branché » ou « bohème » que
soi, où donc se situe la norme ? Il en va de même pour l’indignation et
autres sentiments et émotions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, dira-t-on, il n’en demeure pas moins que l’état psychologique et moral
d’une population est une variable de grande importance d’un point de vue
politique. Il est vrai que c’est un ingrédient indispensable à tout combat
visant à changer, ou à conserver, quelque chose de l’ordre établi. Et on
comprend que les différents gouvernements se soient montrés à la fois inquiets
et attentifs à l’évolution du mouvement. Dans l’état actuel des choses
toutefois, il semblerait qu’ils n’aient pas trop de souci à se faire. Si grand
que soit le sentiment de mécontentement des « Indignés », il ne saurait à
lui seul suppléer les lacunes et les manques d’un mouvement sans doctrine, sans
programme, sans structures organisationnelles, sans analyses ni perspectives
communes et sans leaders ni représentants reconnus. Cela pourrait changer, mais
on n’en prend apparemment pas le chemin. Pour le moment, ce rassemblement
continue à faire office de grand défouloir d’humeurs personnelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on pouvait s’y attendre, beaucoup parmi les « Indignés » se
félicitent de cette inorganisation en y voyant le prix à payer pour éviter tout
risque de stigmatisation politique ou syndicale, tout danger de récupération
par les partis et les centrales de la gauche institutionnelle, expressément
récusés par les manifestants. À supposer que cette méfiance ou cette hostilité
soient fondamentalement justifiées (et elles le sont largement), elles ont pour
conséquence de priver le mouvement, comme tant d’autres avant lui, de l’effort
de structuration sans lequel une mobilisation sociale ne peut espérer être
autre chose qu’un happening éphémère. De ce que les organisations de la
« gauche de gouvernement » ont failli à leur mission, il ne suit pas
qu’on puisse se passer de toute organisation et de tout encadrement. Et le
triste souvenir du capotage des insurrections populaires portées par leur seul
élan spontané devrait conduire ceux qui ont compris la nécessité de se battre
contre l’oppression à réfléchir davantage à tout ce qui à la fois différencie
mais aussi rapproche un militant d’un soldat et des masses en lutte d’une armée
révolutionnaire. Les péripéties de la lutte des classes n’ont rien du grand jeu
de plein air convivial et festif auquel certains croient pouvoir les assimiler,
et l’on sait de reste que, lorsque les affrontements se durcissent, la plupart
des amateurs de kermesse se dépêchent de quitter la place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n’est pas la première fois, en effet, qu’on assiste à un de ces accès
soudains de fièvre qui s’emparent du corps social et le jettent sur le chemin
de la rébellion comme un malade hors de son lit. Depuis les explosions de 1968,
qui demeurent, dans un passé proche encore, le grand précédent en la matière,
on a vu un peu partout s’opérer des rassemblements dont la spontanéité n’a eu
d’égale que la brièveté. Internet et les réseaux sociaux n’y ont pas changé
grand-chose si ce n’est en renforçant l’effervescence émotionnelle et la
rapidité de sa propagation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au demeurant, devant la tournure prise régulièrement par le processus, on
est tenté de penser que ses chances de durer sont précisément conditionnées par
son degré de définition. Tout effort pour lui donner précision, unité et
rigueur, sur le plan de la réflexion comme sur celui de l’action, risque de lui
être fatal en hâtant sa désagrégation. Qu’y a-t-il de commun en effet entre
ceux qui ne demandent qu’à mettre un terme à leur chômage ou à leur endettement
et ceux qui voudraient changer le régime ? entre ceux qui rêvent de gagner
plus d’argent et ceux qui aspirent à en finir avec la dictature de
l’argent ? entre ceux qui rêvent de détruire le système et ceux qui
souhaitent seulement s’y ménager une place ? Les « Indignés » se
situent à tous les degrés de l’échelle de la radicalité et si les circonstances
exigeaient du mouvement qu’il clarifie ses positions et arrête des objectifs
précis, il se décomposerait encore plus vite qu’il n’est condamné à le faire
par son incohérence originelle. En attendant, son flou de nébuleuse fait son
charme en même temps que son caractère inquiétant aux yeux des médias et des
gouvernants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais s’il est vrai que la carence de la « gauche de gouvernement »
et la crise de la représentation politique sont un des facteurs expliquant
l’apparition de mouvements informels comme celui des « Indignés », qui ne
trouvent plus à s’exprimer dans le cadre traditionnel, on ne saurait se
contenter de cette seule explication. Plus profondément, on est en droit de
faire l’hypothèse qu’on assiste là à l’affirmation d’une forme de lutte sociale
correspondant étroitement à l’&lt;em&gt;ethos de la classe moyenne&lt;/em&gt; tel qu’il a
été modelé par bientôt quatre décennies de contre-révolution néolibérale, tout
particulièrement chez les nouvelles générations (les quinquagénaires
d’aujourd’hui et &lt;em&gt;a fortiori&lt;/em&gt; les plus jeunes).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, objectera-t-on immédiatement, il s’en faut que les
« Indignés » soient tous des membres de la classe moyenne. Tous les
observateurs ont été frappés de ce que les participants du mouvement étaient
d’origine sociologique très diverse et qu’on y trouvait aussi bien des
ouvriers, voire des petits agriculteurs, que des employés, des artisans, des
étudiants ou des enseignants et des ingénieurs. Certes, mais quand on utilise
les catégories socioprofessionnelles (CSP) classiques pour décrire une
population, il ne faut pas oublier de rétablir ce que les CSP ne reflètent pas
dans la sécheresse de leur nomenclature : le fait que les sociétés
occidentales sont devenues, avec les multiples effets de la croissance et le
développement du tertiaire, des sociétés de classes moyennes. Cela ne signifie
évidemment pas qu’elles ne sont plus composées que des différentes fractions de
la classe moyenne mais que le processus de ce qu’on a appelé la
« moyennisation » a entraîné au fil des décennies non seulement une
augmentation considérable de leurs effectifs (surtout salariés) mais aussi une
véritable volonté d’&lt;em&gt;hégémonie&lt;/em&gt; de la fraction la plus « moderne »,
c’est-à-dire la plus investie, tant socio-économiquement que
socioculturellement et sociopolitiquement, dans la gestion du système
capitaliste et ses nécessaires adaptations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette fraction très entreprenante, dont les cadres d’entreprise et les
professions intellectuelles supérieures sont le fer de lance, a littéralement
mis à sa remorque le reste du monde des salariés, d’autant plus facilement que
les partis communistes y ont davantage perdu d’influence. La nouvelle petite
bourgeoisie a installé une dynamique éminemment favorable à la diffusion et au
triomphe du « nouvel esprit du capitalisme », c’est-à-dire de la vision
utilitariste-hédoniste de la société humaine (et du destin de chaque individu)
comme un vaste marché gouverné par la loi du désir dans une concurrence
incessante pour l’assouvissement sans entraves des pulsions solvables. Le grand
manager est à ses yeux le type humain accompli par excellence, que chacun(e)
devrait se proposer d’incarner, et la paix des peuples comme le bonheur
personnel ne sont que des marchandises parmi d’autres, auxquelles seuls les
plus fortunés peuvent prétendre accéder durablement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la moyennisation est un processus structurel lié au développement du mode
de production capitaliste, il lui a fallu pour s’accomplir l’implication active
d’une force sociale particulièrement intéressée à cette transformation des
rapports de forces. Le principal vecteur-orchestrateur de la moyennisation a
été la nouvelle petite bourgeoisie qui a imposé non seulement à l’ensemble de
la classe moyenne mais aussi par publicité, propagande et inculcation à
l’ensemble du monde du travail, les modèles de la production et de la
consommation matérielle et symbolique inspirés de l’&lt;em&gt;american way of
life&lt;/em&gt;, avec les nouvelles mentalités qui caractérisent le stade actuel du
capitalisme de marché et la forme d’aliénation dans laquelle il maintient les
populations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’ai esquissé dans &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/lepetitbourgeoisgentilhomme&quot;&gt;Le Petit Bourgeois
Gentilhomme&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; une analyse plus détaillée de l’&lt;em&gt;ethos&lt;/em&gt; de cette
fraction dominante , les « élites », qui incarne au plus haut degré les
qualités et les défauts de la classe moyenne. Je n’en retiendrai ici que le
point le plus utile à mon propos : l’irréductible &lt;em&gt;ambiguïté&lt;/em&gt; de
tout ce que sont ces agents et de tout ce qu’ils entreprennent, leur constante
ambivalence exprimée tour à tour et parfois simultanément dans des choix
contradictoires euphémisés idéologiquement en termes d’« ouverture »,
de « métissage », de « refus des vieux schémas sclérosés » et de
« courage de briser les tabous ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis l’époque lointaine où les empereurs Trajan puis Hadrien ont préféré
confier l’administration de l’État romain, plutôt qu’à des esclaves affranchis,
à des citoyens romains choisis dans la classe des &lt;em&gt;equites&lt;/em&gt; (chevaliers)
qui préfiguraient un peu (toutes choses égales par ailleurs) nos enfants de
bonne famille sortis des grandes écoles pour diriger cabinets ministériels et
services préfectoraux, les classes moyennes n’ont cessé de fournir des
auxiliaires précieux aux aristocraties dirigeantes-possédantes à la prospérité
desquelles leur destin a toujours été structurellement lié. Mais cette
solidarité structurelle avec le pôle supérieur de la domination de classe n’a
pas empêché les classes moyennes, bien au contraire, de mettre en œuvre leurs
propres stratégies de distinction et d’entrer en compétition avec la grande
bourgeoisie. La logique des affrontements pour le pouvoir, plus encore
symbolique (politique et idéologique) qu’économique, a conduit en maintes
circonstances les classes moyennes, de France et d’ailleurs, à se tourner vers
les classes populaires et à rechercher des alliances avec elles, en développant
un discours « républicain » de défense des droits de l’Homme en
général, c’est-à-dire tout à la fois du riche propriétaire exploiteur et du
pauvre plébéien exploité. C’est ainsi qu’en toute bonne conscience les classes
moyennes se sont faites les médiatrices entre les deux pôles de la lutte des
classes et ont usé le plus souvent de leur influence pour maintenir tout
mouvement social dans le cadre de la démocratie parlementaire bourgeoise, qui
n’autorise que la contestation &lt;em&gt;dans&lt;/em&gt; le système et proscrit la
contestation &lt;em&gt;du&lt;/em&gt; système. Les partis sociaux-démocrates ont été les
grands bénéficiaires depuis quarante ans de ce type de stratégie d’intégration,
et les partis révolutionnaires les grands perdants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À l’évidence, avec le mouvement des « Indignés », on est toujours et
encore dans cette culture de recherche du consensus, du compromis et du
rafistolage qu’on peut indifféremment qualifier de néoconservatisme ou de
néoréformisme, qui consiste à changer pour mieux conserver quand ce n’est pas
pour revenir carrément en arrière. Du moins, en dehors de quelques prises de
positions radicales qui sont, par la force des choses, le fait d’individus
s’exprimant à titre personnel ou au nom de groupuscules, rien ne peut laisser
espérer que ce mouvement, même s’il n’est pas purement un rassemblement de
classes moyennes, possède le potentiel nécessaire pour se constituer en force
politique stable et inverser, ne serait-ce qu’en son propre sein, le rapport
traditionnel des forces. De même, ce ne sont pas quelques déclarations isolées,
à tonalité vaguement communiste ou écologiste antiproductiviste, qui peuvent
laisser présager que le mouvement va se structurer en une force de
transformation sociale radicale militant pour la réappropriation collective et
le juste partage de toutes les ressources de la planète et pour l’établissement
d’un régime de démocratie économique, politique et sociale intégrale. Le
marxisme avait raison, à cet égard, de considérer que seul un mouvement
prolétarien organisé (et même hégémonique, comme le soulignait Gramsci) pouvait
mener jusqu’au bout le projet révolutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au contraire, dans le mouvement des « Indignés », non seulement les
éléments prolétariens ne sont qu’une composante parmi beaucoup d’autres, mais
ils ne sont pas organisés et moins encore hégémoniques, de sorte que le climat
idéologique dominant semble bien être une fois de plus marqué par le mélange
équivoque d’idées et de sentiments qui font de la petite bourgeoisie à la fois
la concurrente la plus agressive et la partenaire la plus servile de la grande.
Pour le moment rien n’indique que la plupart des mécontents qui clament leur
indignation aient un autre idéal social que l’individualisme hédoniste de la
société libérale-libertaire, ni qu’ils aient une autre ambition que celle de
s’asseoir ou se rasseoir à la table du banquet auquel les dégâts de la crise et
la perte de pouvoir d’achat les empêchent d’accéder.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien non plus n’interdit de penser que l’approfondissement de la crise
systémique du capitalisme est en train de renforcer les conditions objectives
d’une prise de conscience capable de tirer les classes moyennes de leur
sempiternelle ambiguïté, de mettre un terme à leur séculaire double jeu, qui
est une façon d’affirmer et nier en même temps la lutte des classes, en tirant
les marrons du feu. Mais des classes moyennes en voie de prolétarisation et non
plus en ascension seraient-elles encore « moyennes » ? Sans la
confrontation simultanée et constitutive avec des riches à admirer, imiter et
servir, et avec des pauvres à éblouir, endoctriner et discipliner, leur vie
garderait-elle son (double) sens ? Et les nouveaux aspirants-bourgeois
pourraient-ils s’indigner vertueusement contre l’ordre établi sans cesser d’y
adhérer ? Habitués à jouer gagnants sur deux tableaux, il faudrait qu’ils
aient beaucoup perdu et qu’ils éprouvent beaucoup de ressentiment pour se
résoudre à lier leur sort à celui des petites gens plutôt qu’à celui des
bourgeois. Une fois de plus une population de dominés-dominants se heurte aux
limites de son entendement et de sa sensibilité tels qu’ils ont été formatés
par la logique des rapports de domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On est désolé d’avoir à le dire – et les stratèges de salles de rédaction
trouveraient certainement que ce n’est pas un point de vue très
« politique » (comprenons « électoraliste ») –, mais c’est une
donnée historique que, si les classes moyennes ont su être à l’occasion une
force sociale de progrès, plus sûrement encore – et aujourd’hui en particulier
–, elles constituent une des meilleures défenses du système contre lequel il
leur arrive néanmoins de rompre quelques lances, avec une vigoureuse
indignation.&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Alain Accardo&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Texte à paraître dans la revue &lt;em&gt;Les Zindigné(e)s&lt;/em&gt; n°1, décembre
2011.&lt;br /&gt;
——&lt;br /&gt;
Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/denotreservitudeinvolontaire&quot;&gt;De notre servitude
involontaire&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2001), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/introductionaunesociologiecritique&quot;&gt;Introduction à une
sociologie critique&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2006), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/journalistesprecairesjournalistesauquotidien&quot;&gt;Journalistes
précaires, journalistes au quotidien&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2006), (2009), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/engagements&quot;&gt;Engagements. Chroniques et autres textes
(2000-2010)&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2011).&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>L’homme aux fadaises de marbre canonisé : Ernst Jünger en Pléiade</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2011/11/14/L-homme-aux-fadaises-de-marbre-canonise</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:d15a53f02480a4b135fcb3ee2451ccec</guid>
    <pubDate>Mon, 14 Nov 2011 14:40:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>Tout le reste est littérature</category>
        <category>Gallimard</category><category>Jünger-Ernst</category>    
    <description>&lt;h4&gt;Représentons-nous la chose : un écrivain allemand dont les récits se
vendent comme des petits pains sous le nazisme et sont lus dans les écoles,
parce qu’ils forment aux vertus viriles dont on fait les vrais soldats, défile
en été 1940 rue de Rivoli à la tête de sa compagnie, casqué, botté et
fier : le vainqueur ; dans le même temps exactement, ses
compatriotes, Heinrich Mann, Alfred Döblin, Anna Seghers, Franz Werfel, Lion
Feuchtwanger, Walter Benjamin, sans compter tous les autres, tentent de
s’extirper dans les pires conditions et parfois en vain de la nasse que ledit
écrivain a contribué, modestement, mais avec alacrité, à refermer sur
eux : les vaincus.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;Le premier entrait en 2008 dans la prestigieuse collection de « La
Pléiade » ; aux autres, qui représentent l’honneur de l’Allemagne
intellectuelle, des éditions lacunaires, confidentielles, épuisées, ou pas
d’édition du tout. Quant à Thomas Mann, Robert Musil, Joseph Roth, pour le
papier bible, ils repasseront.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est obscène. Mais le pire, c’est que ça ne se voit pas. Plus même :
cette édition suscite dans la presse française, à de rares exceptions près, les
mêmes clichés complaisants envers l’« écrivain majeur » – lui qui,
sur le plan formel, n’a strictement rien inventé ; et l’« ennemi du
nazisme » – lui que le nazisme en son chef aimait tant et dont, même sans
la carte du parti, il servit à sa place les desseins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un hebdomadaire bien connu, un polygraphe non moins connu s’extasie sur
ces « grands livres » &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/11/14/#pnote-649086-1&quot; id=&quot;rev-pnote-649086-1&quot; name=&quot;rev-pnote-649086-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; : pour
preuves, &lt;em&gt;Orages d’acier&lt;/em&gt;, c’est de la « description pure », et
puis Gide en a dit du bien, et puis il y a les quatorze blessures et il est
modeste, le héros national, il aurait pu faire carrière, mais il refuse les
appels du pied, quel courage, et puis &lt;em&gt;Sur les falaises de marbre&lt;/em&gt;,
c’est de la résistance, et puis on n’a pas compris que c’est de
« l’aventure métaphysique intérieure », et puis, etc., etc. Fadaises. Qui
mesurent seulement le degré d’abaissement d’une réputation d’intelligence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ah ! Leur fascination (ce mot revient à tout bout de champ) pour la
guerre bien saignante, supposée décrite dans sa nudité, sans afféterie
humaniste ni moralisme ; leurs pâmoisons devant ces récits qui en réalité
véhiculent, tous, pour qui sait lire, sous les préciosités du
« Beau » et les signes décoratifs de la littérarité, de l’idéologie
d’extrême droite bien conforme, y compris &lt;em&gt;Sur les falaises de marbre&lt;/em&gt;,
n’en déplaise aux mânes de Gracq ; leur vénération du « sage goethéen
», lui qui s’emploie pendant mille pages à noyer l’histoire, celle du nazisme
et la sienne propre, sous une mythologie kitsch, sans compter, au détour de la
plume et malgré les opérations successives de lifting, quelques petites
abjections, comme le plaisir à regarder en 1942 le Mont Valérien (un millier de
fusillés) moucheté joliment aux couleurs de l’automne, ou le bonheur du café
turc dégusté rue Lauriston, en voisin de Bonny et Lafont &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/11/14/#pnote-649086-2&quot; id=&quot;rev-pnote-649086-2&quot; name=&quot;rev-pnote-649086-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; ; et sans compter non plus les truismes
innombrables donnés comme des « vérités supérieures » ni les
« bonnes pensées » soulageant à bon compte, après un bon repas chez
Maxim’s, la conscience un moment « gênée » ; et leur admiration du
dandy prétendument rebelle et si francophile, amateur de notre vin et de notre
culture, son protecteur même, lui qui voyait dans la France sous la botte, au
sein du nouvel ordre européen, la villégiature idéale pour des gens comme lui,
sanglés dans leur uniforme de « chevaliers » en feldgrau, si cultivés
et si korrekts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait remplir un sottisier avec les âneries idolâtres, les mensonges,
euphémisations, inexactitudes, complaisances, dont la réception française de
Jünger, journalistique et académique, s’est fait depuis plus de soixante ans
une spécialité, depuis l’essai du germaniste collabo Decombis
(Aubier-Montaigne, 1943, repris en partie par le Grece en 1975) jusque dans la
presse d’aujourd’hui. De Decombis à nos modernes thuriféraires, grosso modo,
même combat, ou même servilité, ou même ignorance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une question se pose : comment l’un des penseurs les plus extrêmes du
nationalisme allemand &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/11/14/#pnote-649086-3&quot; id=&quot;rev-pnote-649086-3&quot; name=&quot;rev-pnote-649086-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; est-il passé du
canon national des auteurs encensés par le nazisme au canon universel des
grandeurs qui seraient tellement indiscutables qu’elles sont dignes du papier
bible de la célèbre collection ? L’auteur de ces lignes a tenté ailleurs
d’y répondre, en démontant en détail les tours de passe-passe du truqueur et de
ses sectateurs empathique &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/11/14/#pnote-649086-4&quot; id=&quot;rev-pnote-649086-4&quot; name=&quot;rev-pnote-649086-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. On se contentera
ici des paroles d’un expert, le grand complice du héros aux quatorze blessures
et vingt cicatrices, moins habile en reconversion après-guerre, mais qui sait
en l’occurrence de quoi il retourne, Carl Schmitt : « Voici quelqu’un
qui se camoufle sous une cape semi-mythologique, qui s’esquive dans des
paysages et des espaces suggestifs, […] qui ne parle plus de nazis, mais de
demos, plus de la SS, mais de Maurétaniens. […] Une très pratique et, dans les
époques où les fronts changent vite, fort recommandable méthode de couverture
par chiffrement. On parle très sagement, très abondamment, mais sans se
fixer ; on parle tant qu’un gros livre en résulte, mais on n’a finalement
rien dit de risqué, on a seulement peint des coulisses
pseudo-mythologiques. » Voilà ce qu’on appelle un « grand écrivain »,
disponible en Pléiade.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le champ littéraire, Vichy revient en force : hier Morand, on
parle de Drieu pour demain ; un colloque sur le nébuleux Nebel à
Paris &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/11/14/#pnote-649086-5&quot; id=&quot;rev-pnote-649086-5&quot; name=&quot;rev-pnote-649086-5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Aujourd’hui, Jünger. Ce qui lie ces gens-là,
c’est la haine des Lumières, de la Révolution française, de la République.
Quand donc tournera-t-on en littérature la page de Vichy et, parallèlement,
quand donc l’édition et la critique françaises feront-elles une place digne à
l’autre Allemagne, la bonne, hostile au mythe germain, ardente démocrate,
insolente, géniale souvent : quand donc la place que méritent Heine, et
Heinrich Mann et Alfred Döblin ?&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Michel Vanoosthuyse&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Texte initialement paru dans les &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.les-lettres-francaises.fr&quot;&gt;Lettres françaises&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; en avril
2008&lt;br /&gt;
——&lt;br /&gt;
Michel Vanoosthuyse a publié, aux éditions Agone, &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/bancdessais/fascismelitteraturepure/&quot;&gt;Fascisme et
littérature pure. La fabrique d’Ernst Jünger&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2005) ; par
ailleurs auteur des préfaces à plusieurs livres d’Alfred Döblin :
&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/manufacturedeproses/lestroisbondsdewanglun/&quot;&gt;Les
Trois Bonds de Wang Lun&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2011) et à la tétralogie &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/trouver?main=recherche&amp;amp;ref_editeur=1&amp;amp;cherche=novembre+1918&amp;amp;go=Chercher&quot;&gt;
Novembre 1918&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2008-2009).&lt;/p&gt;
&lt;div class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;h4&gt;Notes&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/11/14/#rev-pnote-649086-1&quot; id=&quot;pnote-649086-1&quot; name=&quot;pnote-649086-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;] Philippe Sollers, « Jünger était-il antinazi ? »,
&lt;em&gt;Le Nouvel Observateur&lt;/em&gt;, 6 mars 2008. [ndrl]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/11/14/#rev-pnote-649086-2&quot; id=&quot;pnote-649086-2&quot; name=&quot;pnote-649086-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;] Responsables de la Gestapo française pendant
l’Occupation allemande, Pierre Bonny et Henri Chamberlin (dit Lafont) furent
condamnés à mort et fusillés en décembre 1944. Installé au 93 de la rue
Lauriston, ce dernier y recevait la fine fleur de la Collaboration et de
l’Occupant, menant grand train grâce au butin de ses commissions sur la chasse
au marché noir. [ndlr]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/11/14/#rev-pnote-649086-3&quot; id=&quot;pnote-649086-3&quot; name=&quot;pnote-649086-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;] À ce propos : à quand la traduction française des
articles politiques de Jünger des années 1919 à 1933, quand même 660 pages sans
les notes, parus en Allemagne en 2001 ? Dix ans déjà : les aficionados font
preuve d’ordinaire de plus de zèle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/11/14/#rev-pnote-649086-4&quot; id=&quot;pnote-649086-4&quot; name=&quot;pnote-649086-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;] Lire Michel Vanoosthuyse, &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/bancdessais/fascismelitteraturepure/&quot;&gt;Fascisme et
littérature pure. La fabrique d’Ernst Jünger&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, Agone, 2005.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/11/14/#rev-pnote-649086-5&quot; id=&quot;pnote-649086-5&quot; name=&quot;pnote-649086-5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;] Colloque Gerhard Nebel, dirigé par François Poncet et
organisé en mai 2008 par l’Université Paris-Sorbonne en coopération avec la
Maison Heinrich Heine (Paris). [ndrl]&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Feuille de vigne</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2011/11/03/Feuille-de-vigne</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:d92a81ecaa0bd252ec8ca14833dc6c8b</guid>
    <pubDate>Thu, 03 Nov 2011 11:40:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>La chronique d'Alain Accardo</category>
        <category>Ecole</category>    
    <description>&lt;h4&gt;Quand, dans les années 1960, la sociologie de l’éducation et de la culture
a commencé à mettre en évidence le fait, jusque-là méconnu, que le système
scolaire et universitaire apportait une contribution décisive à la reproduction
des rapports sociaux de domination, la plupart des enseignants poussèrent les
hauts cris en refusant d’admettre que la sélection qu’ils croyaient opérer en
toute neutralité et égalité républicaines était étroitement surdéterminée par
l’origine sociale des candidats et de leurs juges. On alla même jusqu’à
soupçonner les sociologues critiques de vouloir gauchistement mettre le feu à
la Sorbonne et dynamiter les grandes écoles.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;Cinquante ans plus tard, c’est le mythe de la libération par l’École qui a
fait long feu. Personne d’informé ne peut plus croire à l’égalité des chances
de tous les enfants en matière scolaire. Les statistiques, enquête après
enquête, sont impitoyables : la réussite sourit massivement aux héritiers
culturels et ces derniers ne sont généralement pas des petits pauvres. Au point
que la République, pour ne pas paraître bafouer délibérément ses propres
principes, a autorisé certains établissements prestigieux à ouvrir, à côté des
filières traditionnelles, très sélectives (concours malthusien, mention
« Très bien » au Bac, etc.), des voies, d’un accès nettement plus
facile, réservées à quelques élèves méritants venus de lycées de zones
défavorisées.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Science Po-Paris est un de ces établissements huppés qui ont accepté de
passer des CEP (Convention d’éducation prioritaire) avec les déshérités de
banlieue. Le directeur de cet institut a présenté en septembre dernier le bilan
de son traitement de faveur durant la décennie 2001-2011 : 860
étudiant(e)s en tout ont été hissé(e)s à bord de l’Arche salvatrice et, une
fois diplômé(e)s, ont été recruté(e)s à des postes de haut niveau, de
préférence dans de grandes entreprises privées (L’Oréal, HSBC, GDF-Suez,
Barclays Capital, etc.), beaucoup plus que dans la fonction publique aux
emplois de laquelle Science-Po est pourtant censée préparer
traditionnellement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux yeux des dirigeants de Science-Po Paris, loin d’apparaître comme la
feuille de vigne soulignant plus qu’elle ne la masque l’indécence de notre
système de sélection des « élites », l’existence d’une poignée de
miraculés scolaires, qu’elle a mis dix ans à sauver du naufrage, serait un
indice éclatant de la bonne santé de notre société. Avec l’intrépidité
intellectuelle des grands esprits concluant hardiment de quelques-uns à tous,
le directeur en question a déclaré : « La France va bien, ses jeunes
vont bien, dès lors qu’on leur fait confiance. » Voilà qui va
enthousiasmer les milliers de jeunes, diplômé(e)s ou non, qui pointent au
chômage ou qui galèrent de petits boulots en emplois précaires, ou qui
poursuivent au fond d’une ZEP obscure une morne scolarité sans avenir. Encore
que, s’agissant des heureux élus distingués par Science-Po, on soit en droit de
se demander si c’est vraiment un si beau cadeau qu’on leur a fait de les vouer
à une vie de larbins du patronat capitaliste, à un travail de mercenaires
préposés à la gestion et la communication de grandes entreprises féroces avec
leurs concurrentes, implacables avec leurs propres personnels et tendres à
leurs seuls gros actionnaires. Bien sûr, les happy few qui ont bénéficié du
dispositif de repêchage doivent penser qu’ils ont eu bien de la chance. Mais si
leur passage par Science-Po n’a pas définitivement éteint leur intelligence,
ils finiront par se poser la question de savoir pourquoi un système social qui
sacrifie une grande partie de sa jeunesse aux exigences de la « guerre
économique », mériterait d’être servi et défendu ; ils se demanderont si
les bataillons de jeunes qui végètent dans leurs établissements de banlieue ne
doivent compter que sur la compassion mesurée des écoles comme Science-Po
Paris, et pourquoi ces écoles, au lieu de former des élites dévouées au bien
public, se préoccupent davantage de former des petits-bourgeois carriéristes,
serviteurs inconditionnels du libéralisme économique et politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors peut-être les meilleurs d’entre eux se mettront-ils à rêver de mettre
le feu à Science-Po et autres asiles d’aliénation sociale…&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Alain Accardo&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Chronique initialement parue dans le journal &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.ladecroissance.net&quot;&gt;La Décroissance&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, du mois de novembre
2011.&lt;br /&gt;
——&lt;br /&gt;
Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/denotreservitudeinvolontaire&quot;&gt;De notre servitude
involontaire&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2001), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/introductionaunesociologiecritique&quot;&gt;Introduction à une
sociologie critique&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2006), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/journalistesprecairesjournalistesauquotidien&quot;&gt;Journalistes
précaires, journalistes au quotidien&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2006), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/lepetitbourgeoisgentilhomme&quot;&gt;Le Petit Bourgeois
Gentilhomme&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2009), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/engagements&quot;&gt;Engagements. Chroniques et autres textes
(2000-2010)&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2011).&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Les vieux vautours de la Françafrique ont atterri en Libye</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2011/10/28/Les-vieux-vautours-de-la-Francafrique-ont-atterri-en-Libye</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:abf0d09d707db224083b799009dd3cf5</guid>
    <pubDate>Fri, 28 Oct 2011 15:25:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>Inactualités</category>
        <category>Françafrique</category><category>Libye</category>    
    <description>&lt;h4&gt;En autres indices peu rassurants sur l’évolution de la Lybie, la nomination
d’un mercenaire français, ancien membre de la garde personnelle de Jean-Marie
Le Pen à la tête de la sécurité pour l’Union européenne donne une indication
sur la manière dont seront menées les affaires : françafricaines.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;On nous a offert durant quelques jours le spectacle très distrayant de la
décomposition du corps de Mouammar Kadhafi. Il est évidemment plus important de
montrer le processus de putréfaction du cadavre de l’ex-leader libyen que
d’éclaircir les responsabilités occultes de son assassinat. Une simple photo
aurait été bienvenue, et même nécessaire, mais le cirque nécrophage fut
excessif. De quel courage avons-nous fait preuve devant le cadavre de notre
ennemi ! Surtout que celui-ci fut notre ami et qu’il fallait l’empêcher de
parler – si seulement Kadhafi avait pu dire publiquement ce qu’il savait sur
nos dirigeants ! Est-ce parce qu’il fut un allié précieux – comme le fut
Saddam – que nos médias ont été autorisés à l’exhiber en morceaux
sanguinolents ? Comme dans un rituel maffieux destiné à la famille, au
clan ? Peut-être devions-nous faire la preuve que nos anciens alliés ne
méritent aucun respect ? Et qu’ils ne nous font pas peur ? À
l’inverse du corps de Ben Laden, qui fut dissimulé – par peur de
représailles ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais quand j’ai allumé mon ordinateur, prêt à partager avec mes semblables
l’honneur de pouvoir assister à la démultiplication des vers dans les yeux de
Kadhafi, j’ai eu le sentiment de me retrouver à Disneyland. Angela Merkel
offrait à Sarkozy un ours en peluche pour sa fille Giulia. Et le jeune papa
souriait avec le rictus de Louis de Funès recevant un coup de pied dans les
couilles. Sur la photo, tout se voulait gentillesse et affection, fleurs et
violons. Mais le rictus apparaissait sous le masque. Car entre le sinistre
hangar de Misrata et les épais tapis de Bruxelles, entre le cadavre pourrissant
de Kadhafi et la peluche affectueuse de Giulia, une ligne transite par
l’Élysée. Et le Président est tendu. Intégralement tendu. Peut-être plus que
jamais. La Libye est son jack pot et sa bouée électorale. Le pétrole et les
affaires qu’il rapportera à son entourage, à son ami intime, Vincent
Bolloré : la reconstruction du pays, les transports et les
télécommunications, le marché de la sécurité et la vente d’armes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La contribution française à la chute de Kadhafi a été décisive. Le président
français fut reçu triomphalement à Tripoli. Certes, il n’avait pas été le
premier à donner son soutien aux « rebelles » du CNT. Mais il sera
généreux dans l’aide politique et diplomatique, directe et plus sûrement
indirecte. Saura-t-on jamais l’importance des conseillers et mercenaires
français dans la chute du dictateur ? Sans le soutien de Paris et de
Londres, Kadhafi serait peut-être encore au pouvoir. Et les vers de Misrata se
contenteraient des corps des opposants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon la rumeur, la France pourrait réussir à contrôler 35 % du pétrole
libyen. La diligence avec laquelle cette possibilité fut publiquement démentie
est très significative. Comme l’est le fait que le gouvernement a déjà réactivé
les postes clefs de la « Françafrique » (ou « Mafiafrique »),
c’est-à-dire les réseaux secrets initiés par le général De Gaulle pour que les
entreprises françaises puissent continuer d’exploiter l’Afrique après leur
accession à l’indépendance. Un conglomérat d’entreprises publiques et d’État
intégrant des ramifications plus ou moins discrètes qui regroupent mercenaires,
militaires, affairistes, banquiers, politiciens français et des présidents
africains. L’économiste et militant anticolonialiste français François-Xavier
Verschave a défini la « Françafrique » comme l’altération permanente
produite par la propagande officielle. La « Françafrique », c’est 90 % de
la réalité franco-africaine qu’on nous cache. Le pire, cependant, n’est pas la
malhonnêteté flagrante mais l’incompétence des principaux acteurs, qui a
provoqué des génocides et des guerres dévastatrices. C’est comme si, écrit
Verschave pour décrire les réseaux de la Françafrique, un groupe de techniciens
ivres était au commandement de la centrale nucléaire de Tchernobyl.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Après le Nigeria, l’Irlande, la Bolivie, etc., les vieux vautours ont
atterri en Libye, où d’autres bestioles plus discrètes leur préparaient la
place depuis des mois. Ancien commandant d’infanterie de marine français,
Jean-Pierre Chabrut vient d’être nommé chef de la sécurité pour l’Union
européenne à Bengazi. Proche des soldats de fortunes comme Bob Denard, ce
Chabrut-là est un pur produit du vivier de mercenaires français, la garde
personnelle de Jean-Marie Le Pen, dont il fut le chef de la sécurité. Mais en
Angola, entre 1995 et 1999, Chabrut dirigeait la Société internationale
d’assistance (SIA), qui assurait la sécurité d’Elf &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/28/#pnote-646477-1&quot; id=&quot;rev-pnote-646477-1&quot; name=&quot;rev-pnote-646477-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; ; justement à l’époque où la compagnie
française finançait les deux camps de la guerre civile &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/28/#pnote-646477-2&quot; id=&quot;rev-pnote-646477-2&quot; name=&quot;rev-pnote-646477-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel fut le véritable rôle de Chabrut dans le conflit libyen et en
particulier dans la liquidation de Kadhafi ? Cette nomination est-elle une
récompense ou une nouvelle mission ? Que se passera-t-il dans une Libye
divisée en clans se déchirant pour le pétrole et le pouvoir ? Difficile de
ne pas voir tous les ingrédients réunis pour engendrer une nouvelle
Somalie.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La France a vendu des armes à Kadhafi quelques mois avant de
l'attaquer&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;a href=&quot;http://www.defense.gouv.fr/actualites/articles2/exportations-d-armement-2010-la-france-conserve-la-4e-place&quot;&gt;
rapport annuel sur les exportations d'armes&lt;/a&gt;, que le gouvernement français
vient de présenter au Parlement, reconnait la vente d'armes et de matériel
militaire au régime de Mouammar Kadhafi pour une valeur de près de 90 millions
d'euros. Un porte-parole du ministère a affirmé que jusqu'au commencement des
révolutions arabes la France n'avait pas cessé ses exportations de matériel
militaire aux régimes qui son finalement tombés.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Grâce à cette vente d'armes à Kadhafi quelques mois avant la révolte
rebelle, soutenue par l'OTAN et menée par la France, « c'est avec des
armes françaises neuves que les fidèles de Mouammar Kaddafi ont combattu
l'insurrection » &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/28/#pnote-646477-3&quot; id=&quot;rev-pnote-646477-3&quot; name=&quot;rev-pnote-646477-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 2010, le premier client du commerce guerrier de la France en Afrique fut
le Maroc, avec 354 millions d'euros d'achats. La Tunisie et l'Égypte, deux
grands protagonistes du &amp;quot;printemps arabe&amp;quot;, ont également reçu des armements
pour des valeures respectives de 55 et de 40 millions d'euros.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgré tout, un réseau d'ONG parmi lesquelles CCFD-Terre Solidaire, Oxfam
France et Amnesty International ont dénoncé le manque de transparence et assuré
que les données du rapport sont incomplètes, et représentent seulement &amp;quot;la
pointe de l'iceberg&amp;quot; du commerce d'armes destinés à
l'Afrique &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/28/#pnote-646477-4&quot; id=&quot;rev-pnote-646477-4&quot; name=&quot;rev-pnote-646477-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;h4&gt;Xavier Montanyà&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Textes parus sur Vilaweb, les &lt;a href=&quot;http://www.vilaweb.cat/mailobert/3942568/vells-voltors-aterren-libia.html&quot; hreflang=&quot;ca&quot;&gt;26&lt;/a&gt; et &lt;a href=&quot;http://www.vilaweb.cat/noticia/3944582/20111031/franca-vendre-armes-gaddafi-pocs-mesos-abans-datacar-lo.html&quot; hreflang=&quot;ca&quot;&gt;31&lt;/a&gt; octobre 2011&lt;br /&gt;
Traduit du catalan par Raphaël Monnard&lt;br /&gt;
——&lt;br /&gt;
Journaliste et documentariste, Xavier Montanya est notamment l’auteur, en
français, de &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/memoiressociales/lesderniersexilesdepinochet/&quot;&gt;Les
Derniers Exilés de Pinochet. Des luttes clandestines à la transition
démocratique&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (Agone, 2009) ; à paraître, L’Or noir du delta du
Niger. Pillage, ravages écologiques et résistances (Agone-« Dossiers noirs
», automne 2012)&lt;/p&gt;
&lt;div class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;h4&gt;Notes&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/28/#rev-pnote-646477-1&quot; id=&quot;pnote-646477-1&quot; name=&quot;pnote-646477-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;] Lire Xavier Renou (avec Philippe Chapleau, Wayne Madsen
et François-Xavier Verschave), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/dossiersnoirs/laprivatisationdelaviolence/&quot;&gt;La
Privatisation de la violence. Mercenaires &amp;amp; sociétés militaires privées au
service du marché&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (Agone-« Dossiers noirs », 2006).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/28/#rev-pnote-646477-2&quot; id=&quot;pnote-646477-2&quot; name=&quot;pnote-646477-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;] Lire Raphaël Granvaud, &lt;a href=&quot;http://survie.org/IMG/pdf_Brochure_De_l_armee_coloniale_a_l_armee_neocoloniale.pdf&quot;&gt;
« De l’armée coloniale à l’armée néocoloniale (1830-1990) »&lt;/a&gt; ;
&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/dossiersnoirs/quefaitlarmeefrancaiseenafrique/&quot;&gt;Que
fait l’armée française en Afrique ?&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (Agone-« Dossiers noirs »,
2009).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/28/#rev-pnote-646477-3&quot; id=&quot;pnote-646477-3&quot; name=&quot;pnote-646477-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;] Lire l'&lt;a href=&quot;http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20111027181904/france-angola-maroc-nigerles-zones-d-ombres-des-exportations-d-armes-francaises-vers-l-afrique.html&quot;&gt;article
sur le site Internet de Jeune Afrique&lt;/a&gt;. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/28/#rev-pnote-646477-4&quot; id=&quot;pnote-646477-4&quot; name=&quot;pnote-646477-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;] Lire &lt;a href=&quot;http://www.oxfamfrance.org/Exportations-d-armes-la-France,1224&quot;&gt;le
communiqué&lt;/a&gt;. &lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Concentration capitalistique dans l'édition : la méthode Actes Sud</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2011/10/20/Concentration-capitalistique-dans-l-%C3%A9dition-la-methode-Actes-Sud</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:f747749bf340845975971a82643f49f9</guid>
    <pubDate>Thu, 20 Oct 2011 15:00:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>À quoi servent les livres</category>
        <category>Actes-Sud</category><category>Edition</category>    
    <description>&lt;h4&gt;Des plus grands patrons d'édition aux plus petits, des contempteurs du
capitalisme aux auteur-e-s les plus savant-e-s, tous et toutes sont
d'accord : c'est la concentration éditoriale qui met en danger l'édition
de livres de qualités. Heureusement, disent-ils, on peut encore compter sur un
quarteron d'éditeurs indépendants pour résister à cette logique galopante. La
taille atteinte par les plus grands groupes affole les moins grands. Mais de
pareilles réussites ne sont-elles pas préparées par les opérations financières
de ceux qui réalisent à leur niveau la même logique de croissance par
acquisition qui prépare la suivante ?&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;En 1988, un article de &lt;em&gt;Libération&lt;/em&gt; titrait « Actes Sud :
dix ans de couvertures ». Sous le poncif, l'inconscient du journaliste en
a-t-il dit plus qu'il n'aurait voulu ? Vingt ans de couvertures plus tard,
où en sommes-nous ? La lecture d'un article sur Actes Sud, puis d'un
deuxième, puis d'un troisième… dans la presse littéraire ou économique,
régionale ou nationale, professionnelle ou grand public… donne de la famille
Nyssen moins l'image d'une famille d'éditeurs que de prestidigitateurs. Le
portrait le plus spectaculaire est sans doute paru dans L'Entreprise.com,
rubrique « Idées de business », sous le titre « Actes Sud : le
livre en toute liberté ». Il date un peu, mais tout y est. Donnons toute la
place nécessaire à la poésie : « Sous la tonnelle, face aux oliviers
vert amande, Hubert Nyssen. De sa voix chaude et enveloppante, il conte
l'aventure d'Actes Sud, sa maison d'édition, fondée en 1977. Ici même, dans
l'ancienne bergerie couverte de lauses. Une pause. Hubert Nyssen laisse son
regard glisser vers le platane deux fois centenaire. Sous son ombre
protectrice, une lourde table en pierre. Dans la douceur de belles soirées
d'été, Nina Berberova, Paul Auster, Nancy Huston… et mille autres de ses
auteurs ont dîné, bavardé, livré des confidences, sans doute jamais dévoilées,
même dans leurs plus jolies pages. Actes Sud, c'est l'aventure d'une maison
d'édition indépendante. &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/%E2%80%A6&quot; title=&quot;…&quot;&gt;…&lt;/a&gt; Bien que basée à
Arles, elle s'est imposée sur la scène littéraire. Un vrai tour de force, quand
on connaît l'élitisme parisien. &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#pnote-644988-1&quot; id=&quot;rev-pnote-644988-1&quot; name=&quot;rev-pnote-644988-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voyons un peu dans le détail. 1. Actes Sud dispose évidemment de
« bureaux décentralisés » à Paris depuis 1987 ; 2. isolée du
marigot éditorial de la capitale, Françoise Nyssen s'associe malgré tout à
l'indignation qui le soulève, par exemple lorsqu'une journaliste aussi
étrangère aux « connivences médiatico-littéraires » que Josyane
Savigneau est injustement écartée de la direction du &lt;em&gt;Monde des
livres&lt;/em&gt; ; 3. après des flots de plaintes « amères » contre
les « arrangements entre éditeurs » et d'étonnement devant les
« étrangetés scientifiques [&lt;em&gt;sic&lt;/em&gt;] » du système des prix
littéraires, le petit éditeur en Région décroche un Nobel deux ans avant de
participer au partage du gâteau : le Goncourt en 2004, le Femina en 2006,
en 2008 celui du Livre Inter tandis qu'en 2009 trente-cinq ouvrages d'Actes Sud
ont reçu un prix ; 5. en 2000, treize ans après avoir acheté sa première
maison et trois autres entre-temps, le petit éditeur indépendant accueille dans
sa holding le géant italien Rizzoli (RCS Media Group) ; 6. enfin, lorsque
Antoine Gallimard est élu en mai 2010 à la présidence du syndicat (patronal) de
l'édition (SNE), l'équipe qu'il met en place accueille trois nouveaux, dont…
Françoise Nyssen.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au moment où celle qui recevra le « prix de la Femme d'affaires de
l'année », décerné par Veuve-Clicquot, commence sa carrière chez Actes Sud, la
maison d'édition que son père vient de créer, Françoise Nyssen déclarait :
« J'ai vite appliqué la politique de la calculette. &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#pnote-644988-2&quot; id=&quot;rev-pnote-644988-2&quot; name=&quot;rev-pnote-644988-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; » On ne peut dire aussi exactement
comment l'acte fondateur d'Actes Sud n'est pas plus le premier livre que les
succès d'une vieille conteuse russe et d'un beau ténébreux new-yorkais mais la
fusion-acquisition par la famille Nyssen d'un des plus gros propriétaires
immobiliers d'Arles, Jean-Paul Capitani. Ce qui permet à ce dernier de
convertir un héritage assez peu présentable dans les salons littéraires mais
bien utile pour traiter avec les banquiers et les élus : diverses sociétés
de location de logements, de terrains et autres biens immobiliers ainsi que
plusieurs exploitations agricoles allant de la culture de céréales à l'élevage
de bovins &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#pnote-644988-3&quot; id=&quot;rev-pnote-644988-3&quot; name=&quot;rev-pnote-644988-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La manière dont la société anonyme Actes Sud a engendré la holding Actes Sud
Participations suit les règles qui ont permis à la bourgeoisie rentière
française de garder la main en famille et de transmettre leurs biens à l'âge du
capitalisme financier. Le passage des premiers actionnaires (du temps
d'Entreprises &amp;amp; Partenaires puis de Sud Capital, etc., où l'on comptait en
millions de francs, à celui de Flammarion, où l'on comptera en dizaines de
millions d'euros), avec ses augmentations successives de capitaux, ses
émissions d'obligations, d'actions, etc., auraient été mortellement ennuyeuses
sans la couverture du fondateur, qui fait la preuve du bon usage de la
littérature dans les affaires. L'heure est grave : il faut fixer le prix
d'entrée de Flammarion dans le capital de la holding de contrôle du groupe
éditorial. Et les actionnaires frétillent. Ils pourraient se montrer trop
gourmands… Alors le vénérable président du conseil de surveillance rappelle les
quatre principes fondateurs &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#pnote-644988-4&quot; id=&quot;rev-pnote-644988-4&quot; name=&quot;rev-pnote-644988-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; : Actes Sud a
été créé pour « faire œuvre d'éditeur » ; les comptes ont toujours
été bons ; les éditeurs doivent rester majoritaires ; c'est « le
poids économique [qui] est valorisé par l'autorité culturelle » - et pas
l'inverse : « On ne produit pas des livres comme des indiennes
d'ameublement ou des conserves alimentaires. » Autrement dit, si vous
voulez bien ne pas (trop) spéculer sur la prime d'émission des actions, dont
les Nyssen comptent, sans se ruiner, pouvoir acheter un maximum eux-mêmes. On
laisse la parole aux petits porteurs : certains se plaignent de n'avoir
pas été informés de l'arrivée de Flammarion ; d'autres téléphonent à leur
avocat ; tous jugent la prime trop faible… Ces boutiquiers ne lisent pas
les livres qu'ils financent ? Dix ans plus tard, le succès d'un polar
nordique permet à la famille Nyssen de racheter leurs parts aux actionnaires
minoritaires et de réduire le capital de la maison d'édition, désormais
contrôlée à 93,71 % par la holding Actes Sud Participations &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#pnote-644988-5&quot; id=&quot;rev-pnote-644988-5&quot; name=&quot;rev-pnote-644988-5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fable du « petit éditeur en région » est fragile. Mais la
maison peut compter sur le fondateur pour compenser les aspects trop
prosaïques. Au commencement, Hubert cumulait déjà quelques-unes des vertus
utiles à la tâche : après une carrière dans la publicité, ce « jeune
éditeur » né en 1925 n'était plus du tout jeune. Il était donc tout de
suite disponible pour jouer les ancêtres confits en littérature. Et laisser le
reste de la famille aux affaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant ce temps, la presse littéraire, Josyane Savigneau en tête, se
laissait raconter la vie du vieil homme de lettres au « peu de goût pour
le triomphalisme mensonger ». La carrière de publicitaire n'a pas laissé plus
de souvenirs que la dernière opération de réduction des capitaux préalable à
l'augmentation de la part de la holding dans la filiale Actes Sud. Mais Nyssen
père a gardé en stock tous les détails de l'histoire de sa « grand-mère
tourangelle, qui avait épousé un professeur belge » et lui avait
« fait comprendre ce qu'était la traduction, en [lui] lisant et commentant
Cervantès », jusqu'à transmettre à l'enfant son « goût charnel des livres
» &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#pnote-644988-6&quot; id=&quot;rev-pnote-644988-6&quot; name=&quot;rev-pnote-644988-6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Tous les entretiens que donne Hubert Nyssen
tissent les mêmes lieux communs : l'édition par « plaisir » ou
comme « art de vivre ». Ils font se succéder les mêmes fausses pudeurs -
« Quand on aime les mots et la littérature », pense tout haut l'éditeur,
quelle douleur que « de se résigner à siéger dans une instance portant le
nom affreux de conseil de surveillance ». Tous ses interlocuteurs ressassent
les mêmes anecdotes pittoresques, parfois au mot près : Hubert (Nyssen)
qualifié par Paul (Auster) de « “maverick”, un dissident, un indépendant,
qui vit à l'écart du groupe » &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#pnote-644988-7&quot; id=&quot;rev-pnote-644988-7&quot; name=&quot;rev-pnote-644988-7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'illusion semble tenir. Mais l'embarras augmente. Parfois un poncif
pictural surcharge les poncifs littéraires : « Actes Sud, ceci n'est
pas un groupe. » Dès 1987, grâce aux dividendes Nina Berberova et aux
plus-values Paul Auster, Actes Sud allait racheter sa première maison
d'édition, Papiers ; puis ce fut le tour de Sindbad, de Solin, d'Errance,
de Jacqueline Chambon, de Photo Poche, de Bleu de Chine, de L'An 2, de Gaïa, du
Rouergue, des éditions Thierry Magnier, de l'Imprimerie nationale, de Textuel
et de Picard &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#pnote-644988-8&quot; id=&quot;rev-pnote-644988-8&quot; name=&quot;rev-pnote-644988-8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; - en attendant Les Liens qui libèrent et
André Versaille, auxquels Actes Sud ne « participe » encore qu'au
tiers &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#pnote-644988-9&quot; id=&quot;rev-pnote-644988-9&quot; name=&quot;rev-pnote-644988-9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Soit seize maisons plus ou moins absorbées.
C'est un fait. Mais chez Actes Sud, explique Françoise Nyssen, on « bannit
le terme “groupe”, lui préférant “ensemble”. Pas de “filiales” mais des
“maisons associées”, aucun “rachat d'entreprises” mais “des rencontres”
» &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#pnote-644988-10&quot; id=&quot;rev-pnote-644988-10&quot; name=&quot;rev-pnote-644988-10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mobilisant ses cours de première année à l'université, Françoise Nyssen
expose ce « style nouveau dans le monde de l'édition » : « Nous
sommes attentifs à utiliser un autre vocabulaire. Nous réfléchissons au concept
d'“entreprise humaine”. Il existe d'autres voies que celles de l'économie
classique. Nous devons appliquer le nouveau paradigme des sciences [celui du
principe d'incertitude de Heisenberg] à l'économie : l'entreprise n'est
pas figée dans un schéma, elle est vivante. » On croyait que cet
« autre mode de gouvernance » appartenait depuis plus de vingt ans au
vieux vocabulaire de la révolution néolibérale. Eh bien non, il a été inventé
par les Nyssen dans une bergerie provençale à partir des principes de la
« révolution de la physique au XXe siècle ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette innovation dans le vocabulaire d'entreprise est très poussée chez
Actes Sud. « Organigramme » est un des autres « gros mots »
prohibés dans la maison, parce qu'il « fige les personnes et empêche
l'explosion des compétences ». (Du côté d'Arnaud Lagardère, on a plutôt
« horreur des hiérarchies lourdes, surtout dans des métiers comme les
médias, qui nécessitent une très forte fluidité entre les
gens &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#pnote-644988-11&quot; id=&quot;rev-pnote-644988-11&quot; name=&quot;rev-pnote-644988-11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; ».) Pour favoriser cette
« explosion » a été forgée la notion d'« éditeurs associés ».
Selon Bertrand Py, numéro trois du directoire, cette notion repose sur
l'« idée que les marques sont des personnalités fortes ». (Parlant de
Fayard, Grasset, Lattès, Stock et Calmann-Lévy, Arnaud Nourry explique :
« Leur identité, la personnalité de leurs éditeurs sont essentielles. Leur
poids symbolique est fondamental pour le groupe. &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#pnote-644988-12&quot; id=&quot;rev-pnote-644988-12&quot; name=&quot;rev-pnote-644988-12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; ») Bertrand Py poursuit ses
innovations de directeur éditorial : « Quels que soient les tuyaux
souterrains - filiale, fusion, participations, adossement, rachat -,
l'important, c'est que les éditeurs puissent travailler avec liberté, sécurité
et désintéressement. » Ce que confirme avec affection Françoise Nyssen
lorsqu'elle parle par exemple du « besoin de Gaïa ou Thierry Magnier de
s'ouvrir » et de leur « envie de le faire avec une maison sœur :
nous avons fait ces acquisitions dans un esprit d'association. Notre volonté
n'est pas de prendre des parts de marché &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#pnote-644988-13&quot; id=&quot;rev-pnote-644988-13&quot; name=&quot;rev-pnote-644988-13&quot;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour finir, c'est la poudre qu'invente Bertrand Py. La maison mère ayant
peut-être fait preuve de trop de zèle dans la fusion avec ses acquisitions, il
propose de renforcer la notion d'« éditeur associé ». À cette fin, le logo
de la maison mère sera retiré des couvertures des marques associées et Actes
Sud fera fabriquer des catalogues distincts pour chacune d'entre elles.
Pourquoi « faire réémerger les marques associées, qui sont parfois trop
peu visibles » ? Parce qu'on est « très soucieux, chez Actes Sud, de
ne pas saturer les tables des libraires »… Désormais ce ne seront plus cinq
cents à six cents nouveautés d'Actes Sud qui vont se disputer tous les ans
l'encombrement des tables de librairies mais cinq cents à six cents nouveautés
de sa « galaxie » - ce qui pourrait permettre, puisque ce sera plus
discret, d'en refourguer une bonne centaine de plus sans que personne ne s'en
rende compte ? Mais n'est-ce pas ce qui se fait déjà dans tout groupe
d'édition ? Pas du tout : Actes Sud n'exclut pas d'inviter d'autres
entreprises à les rejoindre pour participer à son mode (inédit) de
développement horizontal… À quelle fin ? Parce que « le rapprochement
de structures d'édition indépendantes apparaît comme une résistance aux
tentatives oligarchiques de contrôle du marché par les grands groupes ».
CQFD.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce répertoire, qui emprunte tantôt au drame, tantôt à la comédie, et ce
respect des convenances, des us et coutumes du monde feutré des lettres, il ne
faut les confondre avec une stratégie de communication. D'ailleurs, les
journalistes qui ont rencontré les hommes et les femmes d'Actes Sud pour les
percer à jour sont formels : « Actes Sud a un côté artisanal,
familial. Bertrand Py […] a un petit bureau et porte un chandail tricoté à la
main » ; Hubert « a inventé la côte de porc aux figues. Un homme
pareil ne peut être mauvais » ; quand on parle à Françoise de
l'indépendance de la maison, « un brin sur la défensive, la fille de son
père lance : “J'en fais un combat”. Et une mèche blonde rebelle s'échappe
de ses cheveux attachés » &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#pnote-644988-14&quot; id=&quot;rev-pnote-644988-14&quot; name=&quot;rev-pnote-644988-14&quot;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. On ne verra
jamais un Arnaud Nourry [PDG de Hachette] raconter ses innovations en cuisine
et encore moins un Olivier Nora [PDG de Grasset et Fayard] porter un chandail
tricoté à la main. Certes, il y a chez la « fille de son père », et c'est
bien compréhensible, quelque chose qu'on retrouve chez tout héritier fier de
son héritage. Mais le pouvoir n'intéresse personne chez Actes Sud. Sinon,
peut-être, comme chez les Lagardère, pour l'amour du livre et par sacrifice
patriotique. Noblesse oblige. Le patriotisme et la générosité d'Actes Sud sont
régionaux. On va peut-être voir enfin ce que couvrent vraiment les couvertures
de ces livres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'offre culturelle d'Actes Sud à la ville d'Arles et aux Arlésiens, en plus
de la maison d'édition elle-même avec tous ses auteurs prestigieux venus du
monde entier - ce qui n'est pas rien pour une sous-préfecture -, s'est d'abord
limitée au Méjan, un bâtiment sur les bords du Rhône dont les étages abritent
le siège de l'entreprise et, au rez-de-chaussée, une librairie, un restaurant
et un cinéma. L'agrandissement des bureaux s'est accompagné de la construction
d'un hammam. Puis une église voisine a été achetée pour organiser lectures et
concerts. Parmi d'autres vertus à mettre au crédit d'Hubert Nyssen,
l'installation du Collège international des traducteurs littéraires à l'Espace
Van Gogh et l'édition depuis bientôt trente ans par Actes Sud des Assises de la
traduction littéraire malgré une sévère réputation de mauvais payeur de ses
traducteurs. Enfin, Actes Sud est aussi le principal moteur des Rencontres
internationales de la photographie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais tout cela date déjà un peu. Une partie des activités d'Actes Sud
déménage pour les anciens ateliers SNCF de la gare d'Arles. En cours de
réhabilitation, ces friches permettront d'agrandir notamment la librairie et
les bureaux, qui en ont bien besoin - par exemple pour intégrer, entre autres
personnels acquis avec les maisons « associées », celui du Rouergue,
déplacé de Rodez. Cette opération immobilière est inscrite dans le programme de
« Marseille-Provence 2013 capitale européenne de la culture ». Comme
partout ailleurs, ces manifestations culturelles accompagnent la valorisation
d'un parc urbain, le plus souvent des friches industrielles ou un centre-ville
encore populaire - au prix généralement d'un véritable nettoyage social. La
technique est bien rodée et passe par l'augmentation de l'offre
artistico-immobilière à destination du tourisme culturel et des classes
« éduquées » &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#pnote-644988-15&quot; id=&quot;rev-pnote-644988-15&quot; name=&quot;rev-pnote-644988-15&quot;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. La chose ne
pouvait mieux tomber qu'à Arles, où les bienfaiteurs ne regroupent pas
seulement dans leur cartel éditeurs, libraires, auteurs et (pas toujours de
leur plein gré) traducteurs, mais aussi un important patrimoine immobilier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On raconte entre libraires qu'un confrère s'est trouvé engagé récemment dans
un dialogue avec un taxi arlésien : « Et vous faites quoi ? - Je
suis libraire. - Alors vous devez être riche ! » Si Arles n'avait pas déjà
eu l'empereur Auguste comme protecteur et si Hubert n'était pas un humble
&lt;em&gt;maverick&lt;/em&gt;, voilà belle lurette que la ville aurait été rebaptisée
« Nyssen City ». Comme on dit outre-Atlantique, « Ce qui est bon pour
Actes Sud est bon pour la Provence ».&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Thierry Discepolo&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;——&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Extrait de &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/latrahisondesediteurs&quot;&gt;La Trahison
des éditeurs&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (Agone, 2011), dont la conclusion est à &lt;a href=&quot;http://atheles.org/lyber_pdf/lyber_433.pdf&quot;&gt;télécharger ici&lt;/a&gt;. Ce livre
intègre trois textes écrits entre 2009 et 2010 :&lt;br /&gt;
- &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2009/09/25/Les-miseres-de-l-edition-independante-racontees-par-Eric-Vigne&quot;&gt;
« Les misères de l'édition indépendante racontées par Éric Vigne »&lt;/a&gt;,
Blog.agone.org, 25 septembre 2009&lt;br /&gt;
- &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2009/10/07/La-mule-du-baron-a-la-decouverte-du-marche-de-la-consommation-contestataire&quot;&gt;
« La mule du baron à la découverte du marché de la consommation
contestataire »&lt;/a&gt;, Blog.agone.org, 7 octobre 2009&lt;br /&gt;
- &lt;a href=&quot;http://www.acrimed.org/article3480.html&quot;&gt;« Notes sur la
pratique d'une politique éditoriale »&lt;/a&gt;, Acrimed.org, 18 novembre
2010&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autres extraits postés en 2011 :&lt;br /&gt;
- &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/02/01/L-anticapitalisme-de-Kempf-a-Guillebaud&quot;&gt;« L'“anticapitalisme”
d'Hervé Kempf à Jean-Claude Guillebaud »&lt;/a&gt;, Blog.agone.org, 4 février
2011&lt;br /&gt;
- &lt;a href=&quot;http://www.acrimed.org/article3676.html&quot;&gt;« Edition : les
cercles vertueux de la grande distribution »&lt;/a&gt;, Acrimed.org, 19 septembre
2011&lt;br /&gt;
- &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/21/Fourniture-en-gros-et-mi-gros-de-la-concentration-editoriale&quot;&gt;
« Fourniture en gros et mi-gros de la concentration éditoriale »&lt;/a&gt;,
Blog.agone.org, 22 septembre 2011&lt;br /&gt;
- « Actes Sud contre &amp;quot;les tentatives oligarchiques de contrôle du
marché par les grands groupes&amp;quot; », Blog.agone.org, septembre 2011 [à venir] -
« Les indulgences de l'édition anticapitaliste », Blog.agone.org, octobre
2011 [à venir]&lt;/p&gt;
&lt;div class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;h4&gt;Notes&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#rev-pnote-644988-1&quot; id=&quot;pnote-644988-1&quot; name=&quot;pnote-644988-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;] Isabelle Henebelle, « Actes Sud : le livre en toute
liberté », L’Entreprise.com, 31 octobre 2003.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#rev-pnote-644988-2&quot; id=&quot;pnote-644988-2&quot; name=&quot;pnote-644988-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;em&gt;Ibid&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#rev-pnote-644988-3&quot; id=&quot;pnote-644988-3&quot; name=&quot;pnote-644988-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;] Comme les informations suivantes, données issues de
Societes.com.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#rev-pnote-644988-4&quot; id=&quot;pnote-644988-4&quot; name=&quot;pnote-644988-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;] Hubert Nyssen, « Procès-verbal de l’assemblée générale
extraordinaire de la société anonyme Actes Sud », 22 septembre 2000 – toutes
les citations de ce paragraphe en sont extraites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#rev-pnote-644988-5&quot; id=&quot;pnote-644988-5&quot; name=&quot;pnote-644988-5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;] « Rapport de gestion présenté à l’assemblée générale
ordinaire annuelle d’Actes Sud Participations », 30 juin 2010.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#rev-pnote-644988-6&quot; id=&quot;pnote-644988-6&quot; name=&quot;pnote-644988-6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;] Josyane Savigneau, « Hubert Nyssen. éditeur par plaisir
», &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt;, 3 avril 2008.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#rev-pnote-644988-7&quot; id=&quot;pnote-644988-7&quot; name=&quot;pnote-644988-7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;] Josyane Savigneau, « Hubert Nyssen. éditeur par plaisir
», art cit., et « Actes Sud, un art de vivre », &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt;, 9 octobre
2008 ; Isabelle Henebelle, « Actes Sud : le livre en toute liberté », art. cit.
; Michel Henry, « L’Arlésien », &lt;em&gt;Libération&lt;/em&gt;, 8 mai 2000.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#rev-pnote-644988-8&quot; id=&quot;pnote-644988-8&quot; name=&quot;pnote-644988-8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;] Anne-Laure Walter, « Chronologie [Actes Sud] »,
&lt;em&gt;Livres Hebdo&lt;/em&gt;, 2 mai 2008 – qui reprend les données du site officiel
&amp;lt;www.actes-sud.fr/historique&amp;gt;_; Christine Ferrand, « Actes Sud acquiert
65 % de Textuel », &lt;em&gt;Livres Hebdo&lt;/em&gt;, 27 février 2009 ; Anne-Laure
Walter, « Actes Sud reprend Picard », &lt;em&gt;Livres Hebdo&lt;/em&gt;, 24 septembre
2010.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#rev-pnote-644988-9&quot; id=&quot;pnote-644988-9&quot; name=&quot;pnote-644988-9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;] Catherine Andreucci, « André Versaille ouvre son
capital à Actes Sud », &lt;em&gt;Livres Hebdo&lt;/em&gt;, 26 juin 2009 ; Christine Ferrand,
« Nouvel éditeur. Le lien comme fil conducteur », &lt;em&gt;Livres Hebdo&lt;/em&gt;, 22 mai
2009.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#rev-pnote-644988-10&quot; id=&quot;pnote-644988-10&quot; name=&quot;pnote-644988-10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;] Anne-Laure Walter, « Actes Sud, ceci n’est pas un
groupe », &lt;em&gt;Livres Hebdo&lt;/em&gt;, 2 mai 2008 – sauf indication contraire, les
citations des trois paragraphes suivants en sont extraites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#rev-pnote-644988-11&quot; id=&quot;pnote-644988-11&quot; name=&quot;pnote-644988-11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;] « “J’ai trente ans devant moi.” Entretien avec Arnaud
Lagardère », par Bruno Abescat, Sabine Delanglade et Renaud Revel,
&lt;em&gt;L’Express&lt;/em&gt;, 8 mars 2004.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#rev-pnote-644988-12&quot; id=&quot;pnote-644988-12&quot; name=&quot;pnote-644988-12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;] « Le mot “fusion” ne fait pas partie de notre
vocabulaire. Rencontre avec le PDG de Hachette Livre, Arnaud Nourry », par
Ange-Dominique Bouzet, &lt;em&gt;Libération&lt;/em&gt;, 7 août 2006.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#rev-pnote-644988-13&quot; id=&quot;pnote-644988-13&quot; name=&quot;pnote-644988-13&quot;&gt;13&lt;/a&gt;] Claude Combet, « Achats en cascade pour Actes Sud »,
&lt;em&gt;Livres Hebdo&lt;/em&gt;, 8 juillet 2005.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#rev-pnote-644988-14&quot; id=&quot;pnote-644988-14&quot; name=&quot;pnote-644988-14&quot;&gt;14&lt;/a&gt;] Sabrina Ranvier, « Actes Sud : le succès d’un
franc-tireur de l’édition », &lt;em&gt;La Gazette de Montpellier&lt;/em&gt;, 23 juin 2010 ;
Michel Henry, « L’Arlésien », art. cit. ; Isabelle Henebelle, « Actes Sud : le
livre en toute liberté », art. cit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/10/20/#rev-pnote-644988-15&quot; id=&quot;pnote-644988-15&quot; name=&quot;pnote-644988-15&quot;&gt;15&lt;/a&gt;] Sur le rôle des grandes manifestations culturelles
dans la planification urbaine, lire Center on Housing Rights &amp;amp; Evictions, «
Les jeux Olympiques, médaille d’or des expulsions », &lt;em&gt;Agone&lt;/em&gt;, 2008, n°
38-39 ; sur les « capitales européennes de la culture », lire Bendy Glu, «
Culture et propagande, “Lille 2004” », &lt;em&gt;Agone&lt;/em&gt;, 2005, n° 34 ; sur le
rôle de Thierry Fabre, chargé par Actes Sud et d’autres de la valorisation des
politiques immobilières, lire Camille Trabendi, « Sur la fonction de deuxième
et de troisième couteau (de poche) », &lt;em&gt;Agone&lt;/em&gt;, 2009, n° 41-42.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>La Société des Voleurs sceptrés &amp; autres propos anti-impérialistes</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2011/09/16/La-Societe-des-voleurs-sceptres</link>
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    <pubDate>Mon, 10 Oct 2011 16:38:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>Inactualités</category>
        <category>Impérialisme</category>    
    <description>&lt;h4&gt;Au début du XXe siècle, l’écrivain Mark Twain, au faîte de sa gloire
littéraire, est l’un des porte-paroles de Ligue anti-impérialiste de
Nouvelle-Angleterre.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;&lt;em&gt;Baltimore News&lt;/em&gt;, 9 mai 1907&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon sang ne fait qu’un tour quand je pense aux voleurs titrés d’Europe qui
sont capables de donner à un homme une feuille de papier par laquelle ils lui
accordent d’immenses propriétés qu’ils n’ont pas encore volées à leur véritable
propriétaire, mais qu’ils s’apprêtent à voler. Pensez à Calvert dans le
Maryland, à Penn en Pennsylvanie et aux autres &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/16/#pnote-635635-1&quot; id=&quot;rev-pnote-635635-1&quot; name=&quot;rev-pnote-635635-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; – des flibustiers de la pire espèce –, qui
arrivent dans un pays, sans aucun droit sinon celui d’une force supérieure, et
qui osent revendiquer la possession d’États tout entiers ! Les voleurs
allemands, dirigés par les plus sceptrés d’eux tous, se sont rendus en Afrique
du Sud avec une force de 30 000 hommes et ont expulsé les Héréros de leur
territoire pour la seule raison qu’ils le veulent. Les Héréros se sont battus
brillamment et courageusement quand on considère leur petit nombre, mais ils
n’étaient pas de force contre les assassins envoyés par un gredin en hermine
pour leur couper la gorge et leur vider les poches. Nous nous prétendons un
peuple démocratique – un peuple agissant honnêtement – mais nous avons payé
notre entrée dans la Société des Voleurs sceptrés en versant 20 millions de
dollars à un pays qui n’en était pas propriétaire pour un groupe d’îles sur
lequel nous n’avions aucun droit &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/16/#pnote-635635-2&quot; id=&quot;rev-pnote-635635-2&quot; name=&quot;rev-pnote-635635-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. La plus
remarquable plaisanterie du siècle a été de voir les États-Unis, après avoir
vaincu l’Espagne et acquis les îles par la conquête, payer 20 millions de
dollars à l’Espagne. Pour quelle raison ? Pour les îles ? Elles
n’appartenaient pas à l’Espagne. Alors, pourquoi ? Eh bien, pour cette
simple raison : un Américain se rend à l’étranger et vend sa fille à un
titre de noblesse afin d’acheter son entrée dans les cercles aristocratiques.
L’Oncle Sam a payé 20 millions de dollars pour entrer dans cette société – la
Société des voleurs titrés. Nous sommes à égalité avec tous les autres. Nous
oserons maintenant transformer ce qui aurait dû être un protectorat
bienveillant en une monarchie autocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pense que si un homme possède quelque chose que désire un gouvernement,
il ferait mieux de l’abandonner. L’Angleterre a volé, par le brigandage, le
pillage, le meurtre, l’incendie et les rapines, les champs de diamants
d’Afrique, et le même système courageux de gouvernement ne ferait qu’une
bouchée d’un individu qui irait voler une seule pierre précieuse dans la
vitrine d’un bijoutier.&lt;/p&gt;
&lt;pre&gt;
            *  *  *
&lt;/pre&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;New York World&lt;/em&gt;, 6 octobre 1900&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous me demandez ce que signifie l’impérialisme. Eh bien, j’ai quelques
idées sur la question. J’ai le désavantage de ne pas savoir si notre peuple est
pour ou contre notre déploiement à la surface du monde. Je serais désolé
d’apprendre qu’il le désire, car je ne pense pas que ce soit là une évolution
sage ou nécessaire. Quant à la Chine, j’aurais tendance à approuver la décision
de notre gouvernement de se libérer de cette complication. Il se retire, comme
je le comprends, parce qu’il a terminé ce qu’il entendait faire. C’est très
bien. Nous n’avons pas plus de raison d’être en Chine que dans tout autre pays
qui n’est pas à nous. Il y a aussi l’affaire des Philippines. J’ai fait de gros
efforts et pourtant je ne comprends absolument pas comment nous nous sommes
lancés dans cette pagaille. Peut-être n’aurions-nous pas pu l’éviter –
peut-être était-ce inévitable que nous finissions par nous battre contre les
indigènes de ces îles –, mais je ne le comprends pas, et je ne suis jamais
parvenu à découvrir le fin fond de l’origine de notre hostilité envers les
indigènes. Je pensais que nous pourrions devenir leurs protecteurs – pas
essayer de les écraser sous nos talons. Nous étions supposés les délivrer de la
tyrannie espagnole afin qu’ils puissent mettre en place leur propre
gouvernement, et nous devions rester à proximité afin de vérifier qu’il avait
toutes ses chances. Ce ne devait pas être un gouvernement conforme à nos idées
mais un gouvernement qui représentait les sentiments de la majorité des
Philippins, un gouvernement conforme aux idées philippines. Ce qui aurait été
une mission digne des États-Unis. Mais maintenant – eh bien, nous avons mis
notre doigt dans l’engrenage, dans un bourbier où à chaque nouveau pas il
devient plus difficile encore de nous en extirper. J’aimerais beaucoup, c’est
certain, savoir ce que nous pouvons en espérer, et ce que cela signifie pour
nous en tant que nation.&lt;/p&gt;
&lt;pre&gt;
            *  *  *
&lt;/pre&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Chicago Tribune&lt;/em&gt;, 15 octobre 1900&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;— On a dit de vous ici que vous étiez anti-impérialiste.&lt;br /&gt;
— Eh bien, c’est vrai. Je ne l’étais pas il y a un an. Je pensais alors qu’il
serait magnifique de donner beaucoup de liberté aux Philippins, mais je pense
maintenant qu’il vaudrait mieux qu’ils se la donnent eux-mêmes. D’ailleurs, en
analysant le traité j’ai vu que nous allions devoir nous encombrer des moines
et de leurs églises. Je suppose que nous n’en voulons pas.&lt;/p&gt;
&lt;pre&gt;
            *  *  *
&lt;/pre&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;New York Herald&lt;/em&gt;, 15 octobre 1900&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand j’ai quitté ce rivage, à Vancouver, j’étais un impérialiste à tout
crin. Je voulais voir l’Aigle américain s’envoler en hurlant dans le Pacifique.
Il me paraissait fade et ennuyeux qu’il se contente des Rockies.
« Pourquoi ne pas étendre ses ailes au-dessus des Philippines ? », me
suis-je demandé. Et je pensais que c’était là ce qu’il fallait faire. Je me
disais : « Il y a là-bas des populations qui souffrent depuis trois
siècles. Nous pouvons en faire des personnes aussi libres que nous, leur donner
un gouvernement et un pays qui soient les leurs, faire flotter une miniature de
la Constitution américaine sur le Pacifique, lancer une république toute neuve
qui prendrait place parmi les nations libres du monde. Nous semblions avoir
entrepris une tâche digne de ce nom. » Mais j’ai réfléchi un peu plus
depuis lors, j’ai lu attentivement le traité de Paris et j’ai vu que nous
n’avions pas l’intention de libérer la population des Philippines mais de la
subjuguer. Nous nous sommes rendus là-bas pour conquérir, pas pour réparer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons également promis que la puissance de notre pays servirait à
maintenir et à protéger l’abominable système mis en place dans les Philippines
par les moines. Ce devrait être, me semble-t-il, notre plaisir et notre devoir
de rendre leur liberté à ces gens-là et de les laisser s’occuper à leur façon
de leurs problèmes domestiques. Et voilà pourquoi je suis anti-impérialiste. Je
m’oppose au vol de l’Aigle qui vient saisir d’autres pays dans ses serres.&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Mark Twain&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;——&lt;br /&gt;
Extrait de &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/laprodigieuseprocessionautrescharges&quot;&gt;La Prodigieuse
Procession &amp;amp; autres charges&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (Agone, 2011) – lire ici &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/27/La-litterature-est-toujours-propagande-autant-savoir-pour-quoi&quot;&gt;
la préface de Thierry Discepolo&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;h4&gt;Notes&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/16/#rev-pnote-635635-1&quot; id=&quot;pnote-635635-1&quot; name=&quot;pnote-635635-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;] Cecil Calvert, deuxième baron de Maryland (1605-1675),
reçut la propriété de l’État de Maryland grâce à une charte de Charles I
d’Angleterre. C’est un autre roi d’Angleterre, James II, qui accorda la
propriété de la Pennsylvanie à William Penn (1644-1718). [ndlr]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/16/#rev-pnote-635635-2&quot; id=&quot;pnote-635635-2&quot; name=&quot;pnote-635635-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;] Il s’agit des îles Philippines. [ndlr]&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Virtus dormitiva</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2011/10/04/Virtus-dormitiva</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:06a9281e17ebbf3869bf447f76c68205</guid>
    <pubDate>Mon, 03 Oct 2011 10:18:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>La chronique d'Alain Accardo</category>
        <category>Crise-financière</category>    
    <description>&lt;h4&gt;« Avez-vous remarqué, m’a-t-on demandé, à quel degré d’incompétence en
même temps que de suffisance en est arrivée l’économie politique ? »
Effectivement, il ne se passe désormais de jour sans que ses représentants les
plus autorisés ne viennent, à l’invitation des différents médias dits
d’information, nous expliquer doctement les raisons pour lesquelles la France
et les autres pays occidentaux s’enfoncent dans une situation économique
catastrophique. Quel que soit le problème évoqué, les explications fournies par
ces éminents spécialistes, peuvent se résumer en deux mots, « LA CRISE
».&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;« La crise » provoque chômage, récession, diminution des
investissements, fuite des capitaux, politiques d’austérité, drames humains.
« La crise » creuse les déficits, détruit les équilibres, affole les
marchés, fait plonger les Bourses, ruine les banques et déjoue tous les plans.
Qui est en train de démolir la Grèce, de plomber l’Espagne, de couler le
Portugal, de gripper l’Italie ? C’est « La crise ». Son ombre
sinistre plane sur les nations européennes et met les États-Unis aux abois. Si
votre employeur vous a licencié, c’est à cause de « La crise ». Si les
huissiers débarquent chez vous, c’est encore « La crise ». Et selon toute
probabilité, si votre conjoint vous trompe ignominieusement, si le petit
dernier a attrapé la rougeole, si le chien du voisin vous a mordu, c’est
toujours « La crise ». Votre canari s’est-il échappé, l’été est-il trop
humide, l’automne trop sec, tout va-t-il de mal en pis, ne cherchez pas, c’est
« La crise ». C’est « La crise » vous dis-je, « La crise,
La crise, LA CRISE » !… Ah, Molière, que n’es-tu encore parmi nous pour
mettre un bonnet d’âne à tous ces Diafoirus !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant à savoir en quoi consiste exactement cette « crise »
ubiquitaire et toute-puissante, ne posez même pas la question, nos augures
médiatiques ne daigneraient pas vous entendre. Renonçant à toute velléité
d’analyse scientifique, sans doute parce qu’elle conduirait immanquablement à
mettre en cause la nature même du système capitaliste, ces savants de
pacotille, avec la complicité de médias qui sont devenus l’asile de
l’ignorance, ont entrepris de travestir une réalité complexe mais parfaitement
connaissable, et déjà passablement explorée, en un spectre insaisissable qui,
tel Fantômas, est partout et nulle part à la fois et qui écrase le monde de son
implacable fatalité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour une discipline qui se targue d’être une science, mais qui s’avère
incapable de rien comprendre ou prévoir, l’économie politique officielle fait
avec éclat la démonstration qu’elle en est restée au stade de la pensée magique
où faute de connaître les choses et de savoir en élaborer scientifiquement le
concept, on se contentait de mots et on peuplait l’univers de forces
mystérieuses, de « vertus », d’« affinités », de « facultés »,
de « qualités », de « gravité », de « phlogistique »,
d’« éther » et autres propriétés imaginaires qui expliquaient tout et
rien et dont toute la réalité tenait dans l’étiquette qu’on leur collait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À la question de savoir pourquoi par exemple l’opium faisait dormir, les
prétendus savants d’autrefois répondaient : « &lt;em&gt;Quia virtutem
dormitivam habet&lt;/em&gt; [Parce qu’il a en lui une force dormitive]. »
Éclairante explication assurément. En dépit des prix Nobel qu’elle se décerne
sans vergogne, la soi-disant science économique libérale est à peu près aussi
avancée que l’alchimie du temps de Nostradamus, peut-être même pas tout à fait
autant : ses experts, en répétant « La crise », « La crise »…
voudraient nous convaincre qu’ils disent quelque chose de sensé quand ils ne
font qu’agiter un hochet sonore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« La crise », c’est une nouvelle « vertu dormitive »,
pseudo-explication purement verbale qui a pour effet de masquer que toute
crise, économique ou autre, est fondamentalement l’état d’un système dont les
contradictions internes (capital vs travail en l’occurrence) ont atteint un
degré d’acuité indépassable, un blocage irrémédiable dont on ne peut sortir que
par la rupture et la mise en place d’un système obéissant à une rationalité
différente. Qu’on appelle ça « révolution » ou d’un autre terme,
importe peu en définitive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au lieu de venir chaque jour faire des vocalises sur « La crise », nos
Cagliostro de service feraient mieux de méditer cette observation de
Gramsci : « La crise, c’est quand le nouveau veut naître et que
l’ancien ne veut pas mourir. »&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Alain Accardo&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Chronique initialement parue dans le journal &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.ladecroissance.net&quot;&gt;La Décroissance&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, du mois d'octobre
2011.&lt;br /&gt;
——&lt;br /&gt;
Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/denotreservitudeinvolontaire&quot;&gt;De notre servitude
involontaire&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2001), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/introductionaunesociologiecritique&quot;&gt;Introduction à une
sociologie critique&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2006), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/journalistesprecairesjournalistesauquotidien&quot;&gt;Journalistes
précaires, journalistes au quotidien&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2006), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/lepetitbourgeoisgentilhomme&quot;&gt;Le Petit Bourgeois
Gentilhomme&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2009), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/engagements&quot;&gt;Engagements. Chroniques et autres textes
(2000-2010)&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2011).&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Honteuse persécution d’un garçon</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2011/09/15/Honteuse-pers%C3%A9cution-d%E2%80%99un-gar%C3%A7on</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:d439cb8a67d1d6a3cdcd066488096130</guid>
    <pubDate>Mon, 26 Sep 2011 11:03:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>Inactualités</category>
        <category>Education-politique</category><category>Médias</category><category>Racisme</category>    
    <description>&lt;h4&gt;En remplaçant « Chinois » par « Rom », ce texte écrit voilà
près d’un siècle et demi sur la côte ouest américaine par le journaliste Mark
Twain croise notre désespérante actualité française.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;À San Francisco, l’autre jour, « un garçon bien habillé, en route pour
l’école du dimanche, a été arrêté et jeté en prison pour avoir jeté des pierres
sur des Chinois ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel commentaire sur la justice humaine ! Comme cela met tristement en
relief notre inclination humaine à tyranniser les faibles ! San Francisco
a peu de raisons de s’attribuer du mérite pour avoir ainsi traité ce pauvre
garçon. Quelle avait été l’éducation de cet enfant ? Comment pouvait-il
deviner qu’il ne faut pas lapider un Chinois ? Avant de prendre parti
contre lui, avec la ville outragée de San Francisco, accordons-lui une chance –
écoutons le témoignage de la défense.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’était un garçon « bien habillé », et un étudiant de l’école du
dimanche, on peut donc parier sans crainte que ses parents sont des gens
intelligents, nantis, avec juste assez de méchanceté naturelle dans leur
caractère pour leur faire désirer les journaux, et les apprécier ; et
ainsi ce garçon avait l’opportunité toute la semaine d’apprendre comment agir
correctement, de même que le dimanche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est de cette façon qu’il a appris que la grande communauté de Californie
impose une taxe minière illégale à John l’étranger, alors qu’il permet à
Patrick l’étranger d’extraire de l’or sans payer – sans doute parce que le
Mongol avili ne dépense rien en whisky, alors que le Celte raffiné ne peut
exister sans whisky.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est de cette façon qu’il a appris qu’un nombre respectable de percepteurs
– il serait injuste de dire la totalité – perçoivent l’impôt deux fois et non
une fois ; et que, attendu qu’ils le font dans le seul but de décourager
l’immigration chinoise dans les mines, c’est là une chose qu’il faut applaudir
très fort, et d’ailleurs on la considère comme étant singulièrement
facétieuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est de cette façon qu’il a appris que, quand un Blanc dévalise une rampe
de lavage (le terme « Blanc » désigne ici Espagnols, Mexicains,
Portugais, Irlandais, Honduriens, Péruviens, Chiliens, etc.), on l’oblige à
quitter le camp ; et quand un Chinois fait la même chose, il est
pendu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est de cette façon qu’il a appris que, dans de nombreuses régions de la
vaste côte du Pacifique, l’amour sauvage et libre de la justice est si fort
dans le cœur des gens que, chaque fois qu’un crime secret et mystérieux est
commis, ils disent « Que justice soit faite, même si les cieux nous
tombent sur la tête » et s’en vont immédiatement pendre un Chinois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est de cette façon qu’il a appris, en examinant une moitié des
« affaires locales » quotidiennes, qu’il apparaît que la police de
San Francisco est soit endormie soit morte, et en examinant l’autre moitié
qu’il semble que les journalistes soient pris d’une folie admirative pour
l’énergie, la vertu, l’immense efficacité et l’intrépidité audacieuse de cette
même police – en mentionnant avec triomphalisme comment « le policier
Untel aux yeux de lynx » a capturé un pauvre fripon de Chinois qui volait
des poulets et l’a conduit glorieusement à la prison de la ville ; et
comment le « vaillant policier Machin-Chouette » a surveillé en douce
les faits et gestes d’un « fils de Confucius aux yeux en amande et sans
méfiance » (notre journaliste n’est rien moins que facétieux), l’a suivi
avec cet air vague de stupidité et d’inconscience qu’affecte toujours avec tant
de finesse cet être inscrutable pendant une période d’éveil, le policier à 40
dollars, et a fini par l’arrêter au moment même où il posait les mains de façon
suspecte sur un sachet de punaises que son propriétaire avait laissé dans un
lieu découvert ; et comment un policier avait exécuté un acte prodigieux,
et un deuxième policier un autre, et un troisième un autre encore – et la plus
grande partie de ces actions concentrée le plus souvent autour d’un incident
éblouissant : un Chinois coupable d’un crime à six sous, un malheureux
dont le délit doit être glorifié pour en faire quelque chose d’énorme afin que
le public ne se rende pas compte du nombre de vauriens véritablement importants
qui, entre-temps, restent en liberté, et à quel point la réputation de ces
policiers tant célébrés est en réalité surfaite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est de cette façon que le garçon a appris que le corps législatif – lequel
sait très bien que la Constitution a fait de l’Amérique un asile pour les
pauvres et les opprimés de tous les pays et que les pauvres et les opprimés qui
se sont enfuis pour trouver un refuge chez nous ne doivent pas payer de droits
d’admission exagérés – a voté une loi selon laquelle tous les Chinois doivent
être &lt;em&gt;vaccinés&lt;/em&gt; en débarquant et payer &lt;em&gt;10 dollars&lt;/em&gt; pour ce
service au représentant dûment habilité de l’État, alors qu’il existe
énormément de médecins à San Francisco qui seraient contents de le faire pour
50 cents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est de cette façon que le garçon a appris qu’un Chinois ne possède aucun
droit que quiconque soit obligé de respecter, qu’il n’a aucun chagrin sur
lequel quiconque soit obligé de s’apitoyer?; que ni sa vie ni sa liberté ne
valaient un sou quand un Blanc avait besoin d’un bouc émissaire?; que personne
n’aimait les Chinois, que personne ne leur venait en aide, que personne ne leur
évitait la moindre souffrance quand il était commode de la leur infliger ;
que tout le monde, individus, communautés, la majesté de l’État lui-même, était
d’accord pour haïr, insulter et persécuter ces humbles étrangers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et en conséquence, n’était-il pas &lt;em&gt;entièrement&lt;/em&gt; naturel que ce garçon
au cœur chaleureux qui se rendait gaiement à l’école du dimanche, l’esprit
grouillant d’incitations à de nobles et vertueuses actions qu’il vient
d’apprendre, se dise : « Tiens, voilà un Chinois ! Dieu ne
m’aimera pas si je ne le lapide pas. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c’est pour cela qu’il a été arrêté et mis dans la prison de la ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout concourait pour lui apprendre que lapider un Chinois était une tâche
noble et sacrée, et pourtant, à peine a-t-il fait son devoir qu’on le punit
pour cela – lui, le pauvre garçon, qui toute sa vie n’a pu s’empêcher de
remarquer qu’un des loisirs préférés de la police, là-bas, du côté de Gold
Refinery, est d’observer avec un calme amusé les bouchers de Brannan Street
lâcher leurs chiens sur des Chinois innocents et les obliger à s’enfuir à
toutes jambes &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/15/#pnote-633871-1&quot; id=&quot;rev-pnote-633871-1&quot; name=&quot;rev-pnote-633871-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; Quand on pense à l’enseignement des
humanités que toute la « Côte pacifique » donne à sa jeunesse, on ne
peut que trouver une terrible et absurde sublimité dans les vertueux effets de
manche des bons édiles de San Francisco proclamant (comme ils l’ont fait
récemment) qu’« il a été activement ordonné à la police d’arrêter tous les
garçons, de tout signalement et dans tous les endroits, lorsqu’ils attaquent
des Chinois ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Néanmoins, réjouissons-nous vraiment que cet ordre ait été donné, en dépit
de son incohérence manifeste ; et soyons tout à fait assurés que la
police, elle aussi, est contente. Parce qu’il n’y a aucun danger pour eux
lorsqu’ils arrêtent des garçons, à condition qu’ils soient du genre fluet, et
les journalistes vont devoir acclamer leurs performances avec la même loyauté
que par le passé, sinon ils n’auront pas d’informations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les informations à San Francisco vont maintenant prendre une nouvelle
forme : « Le policier toujours vigilant et efficace Untel est
parvenu, hier après-midi, à arrêter le jeune Tommy Jones malgré une résistance
acharnée », etc., suivi par les statistiques habituelles et un ultime hourra,
accompagné de son ironie involontaire : « Nous sommes heureux de
pouvoir affirmer qu’il s’agit du quarante-septième garçon arrêté par ce
vaillant policier depuis que la nouvelle ordonnance a pris effet. La plus
extraordinaire activité règne dans les forces de police. Aussi loin que
remontent nos souvenirs, rien de pareil n’a jamais été vu. »&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Mark Twain&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;——&lt;br /&gt;
Texte initialement paru sous le titre « Disgraceful Persecution of a
Boy » dans &lt;em&gt;The Galaxy&lt;/em&gt; en mai 1870 ; traduit de l’anglais par
Bernard Hœpffner ; extrait de &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/laprodigieuseprocessionautrescharges&quot;&gt;La Prodigieuse
Procession &amp;amp; autres charges&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (Agone, 2011) – lire ici &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/27/La-litterature-est-toujours-propagande-autant-savoir-pour-quoi&quot;&gt;
la préface de Thierry Discepolo&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;h4&gt;Notes&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/15/#rev-pnote-633871-1&quot; id=&quot;pnote-633871-1&quot; name=&quot;pnote-633871-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;] J’ai de nombreuses scènes de ce genre en mémoire, mais
je pense en ce moment à l’une d’elles en particulier : les bouchers de Brannan
Street avaient lancé leurs chiens sur un Chinois qui passait tout
tranquillement avec un panier de vêtements sur la tête ; et tandis que les
chiens lacéraient sa chair, afin de parfaire la drôlerie de la scène, un des
bouchers a cassé quelques dents au Chinois à l’aide d’une moitié de brique.
L’incident est resté dans ma mémoire avec davantage de ténacité malveillante,
sans doute parce que j’étais alors employé par un journal de San Francisco et
que je n’ai pas eu le droit de publier l’information, qui aurait pu offenser
une partie de la composante particulière qui était abonnée au
journal. [nda]&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Fourniture en gros et mi-gros de la concentration éditoriale</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2011/09/21/Fourniture-en-gros-et-mi-gros-de-la-concentration-editoriale</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:831cf85a42d2d80dacda782c6761aa4f</guid>
    <pubDate>Thu, 22 Sep 2011 09:39:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>À quoi servent les livres</category>
        <category>Edition</category><category>Fixot-Bernard</category><category>Hachette</category><category>Le-Serpent-à-plumes</category><category>Textuel</category>    
    <description>&lt;h4&gt;Les périodiques se font périodiquement les échos des cris d'orfraie du
landerneau éditorial sur les dangers de la concentration éditoriale. Le bruit
est sorti des pages spécialisées avec le rachat par Lagardère de Vivendi
Universal Publishing, finalement cédé au fond d'investissement Wendel sous le
nom d'Editis. Par la suite, plus discrètement, avant d'être revendu à la
multinationale espagnole Planeta, Editis a gonflé de onze éditeurs. Depuis la
même période, plus discrètement encore, ce sont douze maisons que la holding
Actes Sud Participation a plus ou moins intégré complètement. Pourquoi
s'étonner de pareilles réussites ? Préparées par les opérations de fusion
et concentration qui les ont précédées, où éditeurs et auteurs y jouent leurs
partitions.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;On ne dira jamais assez combien le degré de concentration est chose
finalement très relative. En 2002, la fusion Hachette-Vivendi permettait à
Lagardère de contrôler 98 % des dictionnaires français, 82 % des livres
scolaires, plus de 50 % des livres de poche, 45 % de la littérature générale et
65 % de la distribution &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/21/#pnote-638171-1&quot; id=&quot;rev-pnote-638171-1&quot; name=&quot;rev-pnote-638171-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Pour certains, il
s'agit d'une situation de monopole sans équivalent depuis la faillite du
capitalisme d'État soviétique. Pour d'autres, ce jugement est très
exagéré : éditeur chez Fayard-Hachette, Claude Durand n'a même pas pris la
peine de dissimuler sa tenue d'arracheur de dents pour affirmer que d'autres
pays européens connaissaient des situations de plus grande concentration,
pourtant tolérables ; auteur et éditeur chez Grasset-Hachette,
Bernard-Henri Lévy emballait dans son plaidoyer les mêmes chiffres frauduleux
pour défendre la même vertu du groupe Lagardère &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/21/#pnote-638171-2&quot; id=&quot;rev-pnote-638171-2&quot; name=&quot;rev-pnote-638171-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On trouvera une relativité identique du côté du ministère de la Culture (et
de la Communication) français. En février 2007, lorsqu'on demanda à Benoît
Yvert, président du Centre national du livre, si la concentration de l'édition
menaçait son indépendance, sa réponse fut sans ambiguïté : « Ne
mélangeons pas tout. […] Ce qui compte, c'est l'indépendance intellectuelle. Le
discours alarmiste sur la concentration de l'édition ne s'est traduit à mon
sens par aucune atteinte à l'indépendance des éditeurs. » Cet ancien
éditeur ne parle pas en l'air : « J'ai encore lu récemment des
interviews de François Gèze [La Découverte] et de Claude Durand. Tous deux
estiment que leur expérience d'éditeurs indépendants au sein d'un groupe
s'apparente à un fédéralisme qui les fait bénéficier des avantages économiques
des grandes structures. La logique de groupe n'est pas antinomique avec la
qualité de l'édition. Les menaces sur l'indépendance relèvent du pur fantasme.
Selon moi, tout le monde doit être traité sur un pied d'égalité. Je ne veux pas
traiter de l'édition par le petit bout de la lorgnette. &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/21/#pnote-638171-3&quot; id=&quot;rev-pnote-638171-3&quot; name=&quot;rev-pnote-638171-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; » Le fait que, deux ans plus tard,
Benoît Yvert ait rejoint Editis, et la maison Perrin, dont il avait été
conseiller littéraire avant d'être haut fonctionnaire de la culture, donne
peut-être quelques indications sur la nature de l'optique avec laquelle
celui-ci regarde l'édition &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/21/#pnote-638171-4&quot; id=&quot;rev-pnote-638171-4&quot; name=&quot;rev-pnote-638171-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Associant le destin de l'édition et de la librairie américaines face à la
concentration du livre, André Schiffrin signale qu'avec la destruction de la
plupart des librairies indépendantes par les chaînes, c'est au tour des
éditeurs d'en souffrir : ne sont plus commandés que les livres dont les
ventes sont assurées, en piles partout identiques. Mais c'est un
« processus que les éditeurs ont aidé et encouragé »… Et dans cette
bataille, ceux qui appliquent les politiques les plus purement commerciales (en
général associées au plus grand conservatisme et à une politique salariale
impitoyable) sortent vainqueurs. Situation prévisible, les plus grandes chaînes
américaines sont désormais elles-mêmes concurrencées par des plus gros, aux
politiques salariales plus impitoyables que les leurs et capables de vendre des
livres à des tarifs plancher, utilisés comme produits d'appel : les
grandes surfaces Wal-Mart &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/21/#pnote-638171-5&quot; id=&quot;rev-pnote-638171-5&quot; name=&quot;rev-pnote-638171-5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Seul le stade ultime de la concentration défraye la chronique. Mais pour
qu'un mécanisme soit général et diversifié, il faut bien qu'il opère aussi à
petit échelle et presque partout. Les biographies de certains éditeurs semblent
être destinées à illustrer cette mécanique - volontairement ou non…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ancien représentant puis directeur commercial chez Gallimard (1972), Bernard
Fixot lance Éditions n° 1 (1978) puis Fixot (1987) ; ensuite, le temps de
remettre sur pied Robert Laffont (1993), il créé XO en 2000 et Oh ! deux
ans plus tard &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/21/#pnote-638171-6&quot; id=&quot;rev-pnote-638171-6&quot; name=&quot;rev-pnote-638171-6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. On ne parle des livres qu'il a édités
qu'en chiffres de vente - et seulement des gros. De Pierre Bellemare à
Élizabeth Tessier, en passant par un &lt;em&gt;Napoléon&lt;/em&gt; de Max Gallo, &lt;em&gt;Le
Livre noir du communisme&lt;/em&gt;, les « témoignages » &lt;em&gt;Brûlée
vive&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Mutilée&lt;/em&gt; (sans oublier les recettes de cuisine de son
épouse, née Valérie-Anne Giscard d'Estaing), il défend la publicité des livres
à la télévision afin d'« en finir avec le terrorisme intellectuel sur la
lecture »… Cet apolitique du profit est un client idéal pour les médias -
provocateur, démagogue, mégalomane et roublard. Sa fonction se réduit au
lancement pour un groupe ou un autre d'une machine à &lt;em&gt;cash&lt;/em&gt; qu'il vendra
avant de continuer ailleurs. Sa dernière trouvaille : « My Major
Company Books, c'est d'aller chercher des lecteurs sur Internet. » Une
seule inconnue : qui va bénéficier de cette nouvelle exploration de
marché ? Ce vieux polisson de Fixot est si peu pris au sérieux qu'il peut
dire la vérité sur le père de son ex-employeur et continuer de parler avec le
fils : « Gaston Gallimard était une crapule géniale, qui a édité
&lt;em&gt;Voilà&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Détective&lt;/em&gt;. Il ne lisait pas
beaucoup. &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/21/#pnote-638171-7&quot; id=&quot;rev-pnote-638171-7&quot; name=&quot;rev-pnote-638171-7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suivant une ligne politique moins rectiligne, Textuel commence comme
« éditeur de presse pour les entreprises ». Propriété du groupe de
marketing et publicité BDDP France, spécialisé dans les &lt;em&gt;consumer
magazines&lt;/em&gt; - Fnac (&lt;em&gt;Epok&lt;/em&gt;), France TGV, EDF, Michelin, Leclerc,
Novotel, etc. -, dont la mission est, selon le PDG Gilles About, d'« aider
les gens à mieux consommer ». Inévitablement, le catalogue du pôle livre de
Textuel comprend le « philosophe de la vitesse » Paul Virilio. On ne
voit rien qui interdise d'ajouter François Dubet et Julia Kristeva au
bestiaire. Mais on ne voit pas du tout avec la collection « La Discorde »,
lancée en 1999 par le philosophe et militant trotskiste Daniel Bensaïd, où sont
parus des titres aussi peu stimulateurs de consommation que &lt;em&gt;Les
Irréductibles. Théorèmes de la résistance à l'air du temps&lt;/em&gt;. Après dix ans
d'exercices dialectiques, la synthèse entre le communisme révolutionnaire et
l'esprit &lt;em&gt;consumer magazines&lt;/em&gt; est enfin réalisée : Textuel
« participe » depuis 2009 à la galaxie Actes Sud.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-être plus sincère, mais certainement moins heureux, Le Serpent à plumes
concentre à lui seul et sur moins d'une génération toute une vie d'avatars.
Issue d'une revue créée en 1988 par Pierre Astier, la maison d'édition n'a pas
quatre ans quand, en 1997, elle est fondue dans une société financée par le
cofondateur d'InfoMatin et celui de Presse Book. La revue est alors relancée
sous une maquette de Philippe Starck, qui la conçoit à l'image de
« l'homme moderne, mobile et multiculturel ». Tout va donc pour le mieux…
À la littérature étrangère, qui avait fait la renommée du Serpent, succèdent
l'édition du journal du chanteur Brian Eno (avec un CD de six titres inédits)
et, en toute logique, un bouquet de titres contestataires. &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt;
est enthousiaste : « Le Serpent à plumes a ouvert cette nouvelle voie
dans l'édition française, avec laquelle il faut désormais compter. » Deux
ans plus tard, l'ancien avocat d'affaires Nicolas Philippe absorbe le Serpent
dans le groupe éditorial qu'il essaye de monter. Mais en 2003 celui-ci cherche
en vain du côté de Flammarion comment renflouer son déficit. Aussi vend-il en
février 2004 le Serpent aux éditions du Rocher. Quelques jours après que le
nouveau patron a déclaré qu'il arrivait « avec l'idée de ne rien
chambouler », Jean-Paul Bertrand envoie des sbires vider les locaux de ses
ordinateurs, des fichiers de la production et des contrats du Serpent à plumes.
Un an plus tard, en 2005, les laboratoires Pierre Fabre ajoutent le Rocher et
ses marques aux éditions Privat dans un groupe médiatique centré sur la région
toulousaine ; la même année, 33 % du capital de ce lot éditorial sont
cédés à Gallimard. Ce sera la plus longue période de stabilité du Serpent à
plumes : quatre ans. En 2009 il est vendu avec Le Rocher à Parole et
Silence, un groupe éditorial qui a acquis en 2008, « dans une logique de
croissance », plusieurs maisons d'édition religieuses… Ça donne le tournis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au milieu de cette tragicomédie à méditer, un exemple à suivre.
« Action collective unique dans l'histoire de l'édition », vingt-quatre
auteur-e-s ont assigné le vendeur et l'acheteur du Serpent à plumes en exigeant
la résiliation de leurs contrats sur une cinquantaine de titres. En 2006, le
tribunal de grande instance de Paris leur donne gain de cause, condamnant les
vendeurs et l'acheteur à indemniser les auteur-e-s, qui ont pu reprendre leurs
droits et les livres en stock (au prix du pilon) &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/21/#pnote-638171-8&quot; id=&quot;rev-pnote-638171-8&quot; name=&quot;rev-pnote-638171-8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Quelle mouche les avait piqués ? Ces
auteur e-s auraient refusé de voir leurs livres côtoyer ceux de Brigitte Bardot
(&lt;em&gt;Un cri dans le silence&lt;/em&gt;) et d'Oriana Fallaci (&lt;em&gt;La Force de la
raison&lt;/em&gt;). Situation en effet « unique dans l'histoire de l'édition ».
Dont on se prend à rêver qu'elle soit prise en exemple. Après tout, Oriana
Fallaci n'a pas été éditée qu'au Rocher : &lt;em&gt;La Rage et l'Orgueil&lt;/em&gt;
est paru chez Plon en 2002. Et Brigitte Bardot non plus :
Grasset-Fasquelle s'est chargé des deux tomes de ses mémoires (&lt;em&gt;Initiales
B.B.&lt;/em&gt;, en 1996, &lt;em&gt;Le Carré de Pluton&lt;/em&gt; en 1999) et Albin Michel de ses
&lt;em&gt;Vies privées&lt;/em&gt; (2006). Mesdames et messieurs les auteur-e-s qui se
soucient du voisinage de leurs livres…&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Thierry Discepolo&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;——&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Extrait de &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/latrahisondesediteurs&quot;&gt;La Trahison
des éditeurs&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (Agone, 2011), dont la conclusion est à &lt;a href=&quot;http://atheles.org/lyber_pdf/lyber_433.pdf&quot;&gt;télécharger ici&lt;/a&gt;. Ce livre
intègre trois textes écrits entre 2009 et 2010 :&lt;br /&gt;
- &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2009/09/25/Les-miseres-de-l-edition-independante-racontees-par-Eric-Vigne&quot;&gt;
« Les misères de l'édition indépendante racontées par Éric Vigne »&lt;/a&gt;,
Blog.agone.org, 25 septembre 2009&lt;br /&gt;
- &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2009/10/07/La-mule-du-baron-a-la-decouverte-du-marche-de-la-consommation-contestataire&quot;&gt;
« La mule du baron à la découverte du marché de la consommation
contestataire »&lt;/a&gt;, Blog.agone.org, 7 octobre 2009&lt;br /&gt;
- &lt;a href=&quot;http://www.acrimed.org/article3480.html&quot;&gt;« Notes sur la
pratique d'une politique éditoriale »&lt;/a&gt;, Acrimed.org, 18 novembre
2010&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autres extraits postés en 2011 :&lt;br /&gt;
- &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/02/01/L-anticapitalisme-de-Kempf-a-Guillebaud&quot;&gt;« L'“anticapitalisme”
d'Hervé Kempf à Jean-Claude Guillebaud »&lt;/a&gt;, Blog.agone.org, 4 février
2011&lt;br /&gt;
- &lt;a href=&quot;http://www.acrimed.org/article3676.html&quot;&gt;« Edition : les
cercles vertueux de la grande distribution »&lt;/a&gt;, Acrimed.org,
19 septembre 2011&lt;br /&gt;
- « Les indulgences de l'édition anticapitaliste », Blog.agone.org,
septembre 2011 [à venir]&lt;/p&gt;
&lt;div class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;h4&gt;Notes&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/21/#rev-pnote-638171-1&quot; id=&quot;pnote-638171-1&quot; name=&quot;pnote-638171-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;] Chiffres donnés par André Schiffrin, &lt;em&gt;Le Contrôle de
la parole&lt;/em&gt;, La Fabrique, 2005, p. 13-21.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/21/#rev-pnote-638171-2&quot; id=&quot;pnote-638171-2&quot; name=&quot;pnote-638171-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;] Claude Durand, « VUP : la Bourse ou la vie ? », &lt;em&gt;Le
Monde&lt;/em&gt;, 4 octobre 2002.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/21/#rev-pnote-638171-3&quot; id=&quot;pnote-638171-3&quot; name=&quot;pnote-638171-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;] Alain Beuve-Méry, « Redéfinir ce qu’on appelle un
libraire. Entretien avec Benoît Yvert, président du Centre national du livre »,
&lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt;, 23 février 2007.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/21/#rev-pnote-638171-4&quot; id=&quot;pnote-638171-4&quot; name=&quot;pnote-638171-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;] « Benoît Yvert participera au rapprochement de Plon et
Perrin », &lt;em&gt;Livres Hebdo&lt;/em&gt;, 18 août 2009.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/21/#rev-pnote-638171-5&quot; id=&quot;pnote-638171-5&quot; name=&quot;pnote-638171-5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;] André Schiffrin, resp. &lt;em&gt;L’Argent et les Mots&lt;/em&gt;,
La Fabrique, 2010, p. 15 ; et « Repenser la rentabilité de la culture », &lt;em&gt;Le
Soir&lt;/em&gt; (Bruxelles), 10 mars 2008.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/21/#rev-pnote-638171-6&quot; id=&quot;pnote-638171-6&quot; name=&quot;pnote-638171-6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;] Éditions n° 1 a été racheté par Hachette, Fixot par le
Groupe de la cité, XO et Oh ! par Editis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/21/#rev-pnote-638171-7&quot; id=&quot;pnote-638171-7&quot; name=&quot;pnote-638171-7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;] Marie-Dominique Lelièvre, « Bernard Fixot, 56 ans,
patron des éditions XO, fou de lecture et vendeur roublard de gros tirages.
Book maker », &lt;em&gt;Libération&lt;/em&gt;, 17 avril 2000.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/09/21/#rev-pnote-638171-8&quot; id=&quot;pnote-638171-8&quot; name=&quot;pnote-638171-8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;] Alain Beuve-Méry, « La justice tranche en faveur des
auteurs », &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt;, 7 février 2006 ; Hervé Hugueny, « Des auteurs du
Serpent récupèrent leurs contrats », &lt;em&gt;Livres Hebdo&lt;/em&gt;, 17 février
2006.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Les États-Unis du lynchage</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2011/08/31/Les-Etats-Unis-du-lynchage</link>
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    <pubDate>Tue, 20 Sep 2011 12:09:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>Chroniques américaines</category>
        <category>Lynchage</category><category>Racisme</category>    
    <description>&lt;h3&gt;Introduction pour un livre sur l’histoire du lynchage qui restera à l’état
de projet, ce texte date de la première année du XXe siècle, alors que Mark
Twain met sa gloire littéraire au service de causes morales et politiques.&lt;/h3&gt;    &lt;p&gt;Ainsi le Missouri, ce grand État, est tombé ! Certains de ses enfants
ont rejoint les lyncheurs et cette souillure éclabousse le reste d’entre nous.
À cause de ces enfants, à peine une poignée, notre réputation est faite et nous
sommes maintenant catalogués, et pour les habitants des quatre coins du monde
nous sommes à présent des « lyncheurs », et nous le serons à jamais. Car
le monde ne va pas prendre le temps de la réflexion – il ne le fait jamais, il
ne fonctionne pas de la sorte ; il a tendance à généraliser à partir d’un
seul exemple. Il ne dira pas : « Ces Missourians se sont activés
pendant 99 ans pour avoir droit à une bonne et honorable réputation ; les
100 lyncheurs là-bas dans un coin de l’État ne sont pas de vrais Missourians,
ce sont des renégats. » Non, cette vérité ne lui viendra pas à
l’esprit ; il généralisera à partir d’un ou deux exemples trompeurs et
dira : « Les Missourians sont des lyncheurs. » Il ne réfléchit
pas, ne considère ni logique, ni sens des proportions. Pour lui, les chiffres
ne comptent pas ; les chiffres ne lui apportent rien, il ne peut pas s’en
servir pour raisonner rationnellement ; il n’aurait aucun mal à dire, par
exemple, que la Chine est en passe d’être rapidement et sûrement christianisée
puisque neuf chrétiens chinois sont fabriqués chaque jour ; et il ne
servirait à rien de lui faire remarquer que, étant donné que 33 000 païens
&lt;em&gt;naissent&lt;/em&gt; là-bas tous les jours, son argument ne tient pas debout. Il
dirait : « Il y a là-bas 100 lyncheurs, en conséquence les
Missourians sont des lyncheurs » ; le fait important que deux millions et
demi de Missourians ne sont &lt;em&gt;pas&lt;/em&gt; des lyncheurs n’affecterait en rien le
verdict du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oh, Missouri ! La tragédie s’est déroulée près de Pierce City, à
l’extrémité sud-ouest de l’État. Un dimanche après-midi, une jeune femme
blanche qui rentrait toute seule de l’église fut retrouvée assassinée. […] La
jeune femme a été retrouvée assassinée. Bien que ce soit une région d’églises
et d’écoles, les gens se sont soulevés, ont lynché trois Nègres – deux d’entre
eux très âgés –, brûlé cinq maisons de Nègres et fait fuir trente familles
nègres dans les bois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne vais pas m’appesantir sur la provocation qui a incité les gens à
commettre ces crimes, car elle n’a aucun rapport avec ce dont nous
parlons ; la seule question est : l’assassin &lt;em&gt;se fait-il justice
lui-même&lt;/em&gt; ? C’est très simple, et très juste. Si on peut prouver que
l’assassin a usurpé les prérogatives de la loi en redressant ses torts, le
chapitre est clos ; mille provocations ne sont pas une défense. Les
habitants de Pierce City avaient été cruellement provoqués – en fait, comme on
le sait d’après certains détails, la plus cruelle de toutes les provocations –,
mais peu importe, ils se sont fait justice eux-mêmes, alors que, selon les
termes de leur justice, la victime aurait certainement été pendue si la loi
avait pu suivre son cours normal, car il y a peu de Nègres dans cette région et
ils n’ont ni autorité ni influence pour intimider les jurys.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi le lynchage, avec ses divers et barbares compléments, est-il devenu
un des régulateurs préférés dans les cas de « crime ordinaire » dans
plusieurs parties du pays ? Est-ce parce que les hommes pensent qu’une
punition épouvantable et horrible est une démonstration plus vigoureuse, plus
dissuasive et efficace qu’une pendaison sobre et sans couleur exécutée en privé
dans une prison ? Sûrement ce n’est pas ce que pensent les personnes
sensées. Même un enfant moyen devrait le savoir. Il devrait savoir que tout
événement étrange dont on parle beaucoup est toujours suivi par des imitations,
le monde étant particulièrement bien fourni en personnes excitables à qui la
moindre provocation suffit à faire perdre le peu de tête qui leur reste et à
les lancer dans des folies auxquelles ils n’auraient pas normalement pensé. Il
devrait savoir que si un homme saute depuis le pont de Brooklyn un autre
l’imitera ; que si un homme s’aventure dans les tourbillons du Niagara
enfermé dans un tonneau un autre l’imitera ; que si un Jack l’Éventreur
devient célèbre en tuant des femmes dans les ruelles sombres il sera
imité ; que si un homme tente d’assassiner un roi et que les journaux
véhiculent la nouvelle tout autour du monde des régicides apparaîtront un peu
partout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’enfant devrait savoir qu’une atrocité et un meurtre commis par un Nègre et
dont on parle beaucoup troubleront les esprits dérangés de plusieurs autres
Nègres et produiront en série les tragédies mêmes que la communauté aimerait
prévenir avec tant d’acharnement ; que tous ces crimes produiront d’autres
séries de crimes et qu’année après année les récits de ces désastres se
multiplieront au lieu de diminuer ; que, en un mot, les lyncheurs sont
eux-mêmes les pires ennemis de leurs femmes. L’enfant devrait également savoir
que, du fait d’une loi qui nous est propre, les communautés imitent tout autant
que les individus ; et qu’un lynchage dont on parle beaucoup produira
inévitablement d’autres lynchages ici et là et plus loin encore, et que, pour
finir, ils deviendront une manie, une mode ; une mode qui s’étendra de
plus en plus loin, année après année, qui couvrira tous les États les uns après
les autres, comme une épidémie qui progresse. Le lynchage a atteint le
Colorado, il a atteint la Californie, il a atteint l’Indiana – et maintenant le
Missouri ! Je vivrai peut-être assez longtemps pour voir un Nègre brûlé
dans Union Square, New York, en présence de cinquante mille spectateurs, sans
un seul shérif en vue, sans un seul gouverneur, sans un seul agent de police,
sans un seul colonel, sans un seul ecclésiastique, sans un seul représentant de
la loi d’une espèce ou d’une autre.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Augmentation du lynchage&lt;/strong&gt;. En 1900, il y a eu huit cas de
plus qu’en 1899, et il y en aura sans doute plus cette année que l’année
dernière. Nous avons à peine dépassé le milieu de l’année et pourtant il y a eu
quatre-vingt-huit cas, qu’il faut comparer aux cent quinze pour toute l’année
dernière. Les quatre États du Sud, Alabama, Géorgie, Louisiane et Mississippi
sont les pires contrevenants. L’année dernière, il y a eu huit cas en Alabama,
seize en Géorgie, vingt en Louisiane et vingt au Mississippi – plus de la
moitié du total. Cette année, jusqu’à présent, il y en a eu neuf en Alabama,
douze en Géorgie, onze en Louisiane et treize au Mississippi – une fois encore,
plus de la moitié du chiffre total pour tous les États-Unis. — &lt;em&gt;Chicago
Tribune&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Sans doute l’augmentation provient-elle de l’instinct d’imitation inné chez
les humains – cela et la plus commune des faiblesses humaines, l’aversion à se
faire honteusement remarquer, montrer du doigt, ostraciser parce qu’on
appartient au camp impopulaire. Son autre nom est Lâcheté Morale et elle est le
trait principal du caractère de 9 999 personnes sur 10 000. Je ne propose pas
cela comme une découverte ; en privé, le plus obtus d’entre nous sait que
c’est vrai. L’histoire ne nous permettra pas d’oublier ou d’ignorer ce trait
suprême de notre caractère. Elle nous répète avec persistance et sarcasme que,
depuis le début du monde, aucune révolte contre une infamie ou une oppression
publique n’aurait jamais commencé sans la présence d’un homme courageux sur dix
mille, le reste attendant timidement avant de se joindre lentement et à
contrecœur sous l’influence de cette personne et de ses collègues appartenant
aux autres dix mille. Les abolitionnistes s’en souviennent. En privé, le public
partageait les mêmes sentiments qu’eux dès le début mais aucun de ces hommes
n’a osé élever la voix avant de sentir que son voisin ressentait en privé ce
que lui-même ressentait en privé. Et puis tout le monde s’y est mis. C’est
toujours comme ça. On y aura droit un jour à New York ; et même en
Pennsylvanie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a pu croire – et dire – que les gens qui assistent à un lynchage
apprécient le spectacle et sont heureux d’avoir la chance d’y assister. Ce ne
peut pas être vrai ; toute l’expérience dit le contraire. Les gens du Sud
sont constitués comme les gens du Nord – lesquels, dans leur immense majorité,
ont bon cœur, de la compassion et seraient cruellement blessés par un tel
spectacle : ils y &lt;em&gt;assisteraient&lt;/em&gt; et feraient semblant d’y prendre
plaisir si l’approbation du public semblait le demander. Ainsi sommes-nous
faits, et nous n’y pouvons rien. Les autres animaux ne sont pas faits comme ça,
mais nous n’y pouvons rien non plus. Il leur manque le Sens Moral?; il nous est
impossible de leur vendre le nôtre, même pour un centime ou un peu plus que sa
valeur réelle. Le Sens Moral nous apprend ce qui est juste, et comment l’éviter
– quand cela est impopulaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pense, comme je l’ai dit, qu’une foule de lyncheurs prend plaisir à un
lynchage. Ce n’est certainement pas vrai ; il est impossible de croire
cela. On affirme très librement – vous l’avez souvent vu imprimé ces derniers
temps – que ce qui pousse au lynchage avait été mal interprété ; que ce
désir n’est pas le résultat d’un esprit en quête de revanche mais
« seulement un désir atroce d’&lt;em&gt;observer la souffrance humaine&lt;/em&gt; ».
S’il en était ainsi, les foules qui ont vu brûler le Windsor Hotel auraient
apprécié les horreurs qu’ells avaient devant les yeux. Les ont-elles
appréciées ? Personne ne pourrait penser cela d’elles, personne n’oserait
les en accuser. Nombre d’entre ces gens-là ont risqué leur vie afin de sauver
les hommes et les femmes qui étaient en péril. Pourquoi l’ont-ils fait ?
Parce que &lt;em&gt;personne ne les désapprouverait&lt;/em&gt;. Il n’y avait aucune
contrainte ; ils pouvaient obéir à leur élan naturel. Pourquoi une foule
comprenant le même genre de personnes, au Texas, au Colorado, dans l’Indiana,
reste-t-elle immobile, le cœur déchiré et misérable, et indique-t-elle par des
signes ostentatoires qu’elle apprécie un lynchage ? Pourquoi aucune voix
ne se fait-elle entendre, aucune main ne se lève-t-elle pour protester ?
Uniquement, je crois, parce qu’il serait impopulaire de le faire ; chaque
homme craint la désapprobation de son voisin – quelque chose qui, pour la
grande majorité de l’espèce humaine, est redouté davantage que des blessures et
la mort. Quand il doit y avoir un lynchage, les gens attellent leurs carrioles
et parcourent des kilomètres pour y assister, emmènent leur femme et leurs
enfants. Vraiment pour y assister ? Non – ils ne viennent que parce qu’ils
ont peur de rester chez eux, de crainte qu’on remarque leur absence et qu’on
fasse des commentaires désobligeants à leur sujet. Nous aurions raison de le
croire parce que nous savons tous ce que nous pensons de tels spectacles –
également comment nous agirions devant une pression semblable. Nous ne sommes
ni mieux ni plus courageux que n’importe qui d’autre, et ce n’est pas la peine
d’essayer de nous y soustraire. […]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Nègre a été tiré jusqu’à un arbre et suspendu en l’air. Du bois et de la
paille ont été entassés sous son corps et un grand feu a été allumé. &lt;em&gt;Il a
alors été suggéré que l’homme ne devrait pas mourir trop vite, et on l’a
redescendu pendant qu’un groupe se rendait à Dexter, à deux miles de là, afin
de chercher du pétrole&lt;/em&gt;. Celui-ci a été jeté sur les flammes et le travail
était ainsi terminé. […] Je suis persuadé que si quelque chose peut faire
cesser cette épidémie de démence sanglante, ce ne peut être que sous la forme
de personnes au caractère martial capables d’affronter une émeute sans
sourciller ; […] nous sommes ainsi faits que chaque exemple éveillera les
chevaliers ensommeillés du même grand ordre et les incitera à venir au premier
rang.&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Mark Twain&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;——&lt;br /&gt;
Écrit pendant l’été 1901, ce texte est initialement paru sous le titre
« The United States of Lyncherdom » en 1923 dans &lt;em&gt;Europe and
Elsewhere&lt;/em&gt;, Albert Bigelow Paine (dir.) ; traduit de l’anglais par
Bernard Hœpffner ; extrait de &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/laprodigieuseprocessionautrescharges&quot;&gt;La Prodigieuse
Procession &amp;amp; autres charges&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (Agone, 2011) – lire ici &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/27/La-litterature-est-toujours-propagande-autant-savoir-pour-quoi&quot;&gt;
la préface de Thierry Discepolo&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Sur la « détresse lamentable des honnêtes gens face aux gens culottés »</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2011/08/29/Sur-la-detresse-lamentable-des-honnetes-gens-face-aux-gens-culottes</link>
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    <pubDate>Tue, 13 Sep 2011 15:39:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>Inactualités</category>
        <category>Bouveresse-Jacques</category><category>Kraus-Karl</category><category>Médias</category>    
    <description>&lt;h3&gt;Entretien avec Jacques Bouveresse&lt;/h3&gt;
&lt;h4&gt;À l’occasion de l’édition espagnole de son dernier livre sur Karl Kraus,
&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/bancdessais/satireprophetielesvoixdekarlkraus/&quot;&gt;Satire
et prophétie&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, Jacques Bouveresse revient sur quelques thèmes – où les
médias tiennent forcément le rôle titre.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;— &lt;em&gt;Quels outils utiles peut apporter la philosophie à la société ?
Quel serait le rôle susceptible d’être joué par le philosophe dans cette tâche
?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est une question tellement difficile qu’il faudrait des pages et des pages
pour y répondre convenablement. Je dirai simplement que les attentes et les
espérances que suscite et encourage généralement la philosophie à propos de ce
genre de question, dans des pays comme la France probablement encore plus
qu’ailleurs, me paraissent la plupart du temps illusoires et condamnées à être
tôt ou tard déçues. J’ai toujours été étonné, en particulier, de l’espèce de
magistère suprême que les philosophes sont convaincus de pouvoir exercer dans
le traitement des questions sociales et politiques et de la contribution
déterminante qu’ils se considèrent comme capables d’apporter à leur résolution.
Le moins qu’on puisse dire est que la discordance entre les prétentions
affichées et les résultats obtenus s’est révélée, sur ce point, jusqu’à présent
plutôt inquiétante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis, naturellement, convaincu, moi aussi, que, comme disait
Wittgenstein, la philosophie n’aurait pas beaucoup d’intérêt si elle rendait
les gens capables uniquement de s’attaquer à des questions de logique abstruses
et ne contribuait pas à améliorer également leurs façons de penser et de parler
sur les questions les plus importantes de la vie de tous les jours. Mais faire
cela, justement, en essayant de dissiper l’ambiguïté et la confusion qui
règnent et d’introduire un peu plus de clarté et de précision, est déjà
beaucoup et peut avoir des conséquences pratiques importantes, même si elles
sont généralement d’une espèce plutôt indirecte. Comme l’a dit aussi
Wittgenstein, il est rare qu’on sache exactement ce qu’il faut dire, mais il y
a de nombreux cas dans lesquels on peut savoir à coup sûr ce qu’il ne faut pas
dire – ou pas dire de la façon dont est enclin à le faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tant que philosophe, je suis, je dois le dire, régulièrement choqué par
la manière dont on parle pour proférer des contrevérités patentes ou tout
simplement pour ne rien dire sur les questions qui sont justement les plus
importantes. C’est malheureusement beaucoup trop souvent le cas en
politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;— &lt;em&gt;Qu’est-ce qui vous a amené à étudier Karl Kraus ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autant que je m’en souvienne, la première fois que j’ai entendu parler de
Kraus, c’était par Pierre Juquin, que j’ai eu comme professeur d’allemand au
Lycée Lakanal pendant les années 1959-1961. Il avait la particularité d’être à
la fois un germaniste remarquable et un membre éminent du parti communiste
français, dans lequel il a joué par la suite un rôle très
important &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#pnote-633459-1&quot; id=&quot;rev-pnote-633459-1&quot; name=&quot;rev-pnote-633459-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Du point de vue politique, il était, vous
vous en doutez, aussi éloigné qu’il est possible de l’être de Kraus. Mais en
même temps il admettait que la &lt;em&gt;Fackel&lt;/em&gt; avait défendu, dans un bon
nombre de cas, du point de vue politique et social, des causes objectivement
bonnes et extrêmement importantes. Depuis le début des années 1960, je ne suis
jamais resté très longtemps sans me remettre, pour une raison ou pour une
autre, à la lecture de Kraus. Il faut dire qu’il n’y a jamais à chercher loin
dans l’actualité pour trouver des raisons de le faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;— &lt;em&gt;Qu’est-ce que&lt;/em&gt; Die Fackel &lt;em&gt;a signifié pour la société viennoise
de l’époque ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on le dit souvent, Kraus est devenu assez rapidement à Vienne, à lui
seul, non seulement une sorte d’autorité suprême, dont le jugement était
particulièrement redouté, mais également l’équivalent d’une véritable
institution. Il est apparu, aux yeux de beaucoup de gens, comme le défenseur
par excellence de la vérité et de la morale contre toutes les formes de
mensonge et de corruption, politiques, morales, intellectuelles et artistiques.
Il faut dire que, sur ce point, il y avait réellement un travail considérable à
faire en Autriche. « L’institution la plus permanente en Autriche, a-t-il
écrit en 1902, est la corruption. » Il considérait également l’Autriche
comme un pays dans lequel la lutte contre la corruption semble incapable de
produire des résultats. Il est possible, du reste, qu’il ait sur ce point
quelque peu idéalisé la situation dans les autres pays. Mais il était convaincu
qu’il faut toujours commencer par balayer devant sa porte, ce qui est une
attitude malheureusement très rare et à laquelle on ne saurait trop encourager
les individus et les nations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il va sans dire qu’en se comportant comme il l’a fait, Kraus est devenu
l’objet à la fois de formes d’admiration démesurées et de manifestations de
haine d’une violence incroyable. Comme il le dit, « ce monde malpropre
affirme de celui qui lui enlève sa saleté qu’il la lui a apportée ». Ou encore,
on demande au nettoyeur des écuries d’Augias, à qui on devrait être
reconnaissant pour le travail accompli : « Mais qu’avez-vous donc au
juste contre Augias ? » C’est pour finir le dénonciateur de la corruption
qui est perçu comme le responsable de l’existence de celle-ci. Pour Kraus, le
vrai problème de la corruption n’est pas tellement qu’elle existe, car on ne
peut espérer réussir à la faire disparaître complètement, mais la tolérance et
l’indulgence dont elle bénéficie de la part des gens ordinaires et souvent de
ceux-là mêmes qui en sont les victimes. Les responsables de la corruption
politique sont donc en premier lieu les électeurs qui ne la sanctionnent pas
comme ils le devraient, et même souvent la récompensent. Je suis toujours
frappé par l’actualité remarquable de la remarque que fait Kraus quand il parle
de « la détresse lamentable des honnêtes gens face aux gens culottés ».
C’est plus vrai que jamais dans des sociétés gouvernées selon les principes du
néolibéralisme triomphant, dans lesquelles le règne du chacun pour soi, de
l’argent, du profit et de la concurrence plus ou moins sauvage a pour
conséquence que l’honnêteté fait de moins en moins le poids en face du culot et
du cynisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;— &lt;em&gt;Le journalisme dont parle Karl Kraus diffère-t-il beaucoup du
journalisme de nos jours ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;— Les choses sont sur certains points différentes et sur d’autres pas
beaucoup ou pas du tout. La presse est sûrement, de façon générale, plus
contrôlée et plus réglementée qu’elle ne l’était en Autriche à l’époque de
Kraus, en tout cas dans les décennies qui ont précédé la disparition de
l’empire austro-hongrois et la catastrophe finale. Kraus percevait la presse
comme étant en passe de devenir une sorte de pouvoir absolu, auquel ne s’oppose
aucune espèce de contre-pouvoir réel ; et devant lequel l’État lui-même a
choisi d’abdiquer à peu près complètement. On peut dire que ses inquiétudes
n’étaient pas totalement justifiées puisque le pouvoir de la presse peut
sembler aujourd’hui limité de plus en plus par des contre-pouvoirs de
différentes sortes, dont elle est obligée de tenir compte, et concurrencé en
outre par des modes de communication et d’information qui ne passent pas par
elle et que Kraus ne pouvait pas prévoir. Elle est donc certainement dans une
position moins favorable que celle qu’elle avait à l’époque de la
&lt;em&gt;Fackel&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La presse est-elle pour autant devenue fondamentalement plus modeste, et
également plus prudente, plus honnête et plus morale ? Je ne pense pas
qu’on puisse croire cela – ni, bien entendu, que Kraus lui-même l’admettrait.
Il n’avait pas tort de penser que l’attitude de rigueur à l’égard de la presse
doit toujours être la méfiance spontanée, ni de dénoncer la collusion entre le
pouvoir économique, le pouvoir politique et le pouvoir médiatique qui est
devenue un danger majeur pour les sociétés actuelles. Kraus s’est rendu compte
que nous étions en train d’entrer dans l’ère des grands empires médiatiques
hyper-centralisés et tout-puissants auxquels même les États n’ont pas les
moyens de résister réellement. En s’attaquant, comme il l’a fait, à la &lt;em&gt;Neue
Freie Presse&lt;/em&gt; et à son propriétaire, Moritz Benedikt, il a d’une certaine
façon vu arriver les Rupert Murdoch et les Berlusconi d’aujourd’hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Concrètement parlant, on a l’impression que, malgré les changements
incontestables qu’il y a eu depuis l’époque de Kraus, la presse se comporte,
pour l’essentiel, toujours à peu près de la même façon. On en a encore eu la
confirmation récemment avec ce qu’on appelle l’ « affaire DSK ». On ne
sait jamais, dans les cas de cette sorte, si ce que les médias ont perdu en
premier lieu est le sens du ridicule, celui des proportions ou celui du respect
élémentaire de la vie privée et des individus. Ce sont toujours en gros les
mêmes erreurs et les mêmes abus qui se reproduisent de façon presque
mécanique : mobilisation de moyens démesurés pour informer le public sur
ce qui constitue dans certains cas des non-événements caractérisés, recherche
du sensationnel à tout prix, absence de considération totale pour les
personnes, dont on détruit l’existence sans s’excuser après coup autrement que
par des déplorations plus ou moins hypocrites sur les phénomènes
d’« emballement », et en donnant l’impression d’être prêt à recommencer à
la première occasion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;— &lt;em&gt;La critique de Karl Kraus vise principalement la presse. Quelle serait
son opinion à propos de la radio et de la télévision ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne pense pas qu’il trouverait que les choses ont beaucoup évolué, sinon
peut-être en pire, dans la mesure où le pouvoir des médias est devenu encore
beaucoup plus grand et plus difficile à limiter et à contrôler. Il ne serait
sûrement pas rassuré, en tout cas, en voyant le degré auquel nous vivons
désormais dans le monde de la télévision (qu’il n’a évidemment pas pu
connaître, mais il a connu et utilisé, apparemment sans trop de réticence, la
radio), au moins autant et souvent même plus que dans celui de la réalité. Il
ne faut pas oublier que ce qu’il reprochait avant tout à la presse était la
façon dont elle réussit à remplacer la réalité par la représentation et
l’expérience vécue par la phraséologie. Je n’ose pas penser à la façon dont il
réagirait s’il voyait la façon dont c’est dorénavant l’image, encore plus que
la phrase, qui a pris la place de la réalité. Il avait déjà très bien compris
que, loin de développer l’imagination et la sensibilité, l’omniprésence et la
toute-puissance de l’image ont pour effet, au contraire, de les affaiblir et
pour finir de les anesthésier. On voit d’une certaine façon aujourd’hui tout ce
qui se passe à peu près au moment où cela a lieu, mais on ne ressent presque
plus rien. Tuer l’imagination, c’est, pour Kraus, tuer de la façon la plus sûre
qui soit l’humanité en l’homme. Et c’est cela qui a rendu possible des
désastres comme celui qu’a représenté la Première Guerre mondiale – pour ne
rien dire de ceux qui ont suivi. L’impensable arrive parce qu’on n’a pas été
capable de l’imaginer et qu’on est incapable, le moment venu, de le percevoir
et d’en éprouver réellement l’horreur. La propagande nazie réussit, selon
Kraus, à convaincre les gens que même les atrocités dont ils ont été les
témoins directs n’ont pas eu lieu et ne peuvent être que des inventions de
l’ennemi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;— &lt;em&gt;Comment les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, etc.) peuvent-il
affecter l’opinion publique ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils jouent certainement un rôle important de ce point de vue. Et il peut, du
point de vue de Kraus, y avoir des raisons de se réjouir que la presse ne
dispose plus d’un monopole réel sur la fabrication de l’opinion et se heurte à
une concurrence de plus en plus sérieuse, en même temps qu’à une forme de
contestation que jusqu’à présent elle n’avait pas connue. C’est une évolution
importante si on considère qu’un des problèmes que pose la presse est la
non-existence de contre-pouvoirs qui soient à la mesure du pouvoir gigantesque
et même, à certains égards, monstrueux qu’elle détient ; ce dont, bien
entendu, elle se défend toujours avec la plus grand vigueur, pour se présenter
elle-même à chaque fois, justement, dans le rôle d’une sorte de contre-pouvoir
universel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, je ne suis pas sûr que Kraus aurait regardé l’évolution actuelle
comme positive à tous égards. Il aurait sûrement insisté au contraire sur tous
les dangers qu’elle présente. Il n’aurait pas considéré comme une conquête
réelle, dans l’espèce de guerre qu’il a menée pendant trente-sept ans dans la
&lt;em&gt;Fackel&lt;/em&gt; contre le journalisme, le fait que tout le monde aujourd’hui,
grâce à l’Internet, puisse en quelque se transformer en une sorte de
journaliste amateur. Il ne faut pas oublier qu’il considérait le journalisme
comme un métier difficile et contraignant, qui ne supporte en aucune façon
l’amateurisme et devrait être soumis à des exigences particulièrement strictes,
qui ne sont malheureusement pas respectées la plupart du temps, en particulier
celle de la vérification scrupuleuse des faits et celle du respect rigoureux de
la vie privée des gens, y compris, bien entendu, de celle des personnalités
publiques, quand elle n’a rien à voir avec des questions qui concernent tout le
monde. Les choses se passent à présent d’une manière telle qu’il est d’ores et
déjà devenu encore beaucoup plus difficile, pour ne pas dire impossible, de
faire respecter réellement des exigences de cette sorte. On est donc entré,
d’une certaine façon, dans une phase qui risque, tout compte fait, d’être plus
proche que Kraus n’aurait pu l’imaginer (pour des raisons qui ne tiennent plus
à la toute-puissance et à la dictature de l’imprimé, mais à celles du
numérique) de celle qu’il a connue et où l’on peut affirmer à peu près
n’importe quoi sans se considérer comme tenu de le vérifier et s’adonner, en
toute impunité, à des formes d’indiscrétion, d’exhibitionnisme et de voyeurisme
de la pire espèce.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;— &lt;em&gt;Que pensez-vous des polémiques suscitées dans les médias par la mort
de Ben Laden ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je dois vous avouer que je ne me suis pas particulièrement préoccupé du
genre de polémique qu’il y a eu dans les médias à propos de cet événement. J’ai
surtout été sensible au fait que la liquidation de Ben Laden (puisque c’est
bien de cela qu’il s’agissait, en fin de compte), même si elle a satisfait le
désir de vengeance et l’amour propre des États-Unis, ne règle en fin de compte
pas grand-chose. Il y a eu une fois de plus une disproportion totale entre le
caractère sensationnel de l’épisode et son importance réelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ce qui concerne la réaction des médias, la première chose à remarquer
est sans doute qu’ils ont dû se sentir particulièrement frustrés, parce qu’on
ne leur a pas donné grand-chose à montrer ni même à raconter et à
commenter : peu ou pas du tout d’images de ce qui s’est passé, pas de
corps à exhiber, pas de sépulture, pas de procès à grand spectacle en
perspective, etc. Mais ce n’est, bien entendu, pas la même chose de se demander
si la façon dont les États-Unis ont décidé de procéder, en l’occurrence, était
réellement conforme à ce qu’on peut attendre d’un État respectueux des règles
de la démocratie et de la justice, et si elle pouvait ou non satisfaire les
médias. Il est vrai que la deuxième chose, dans le monde où nous vivons, peut
parfois avoir une importance presque aussi considérable que la première.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;— &lt;em&gt;Le 17 juillet 2010, vous avez refusé la Légion d’honneur. Quelle a été
la réaction de la presse et de l’opinion publique devant votre refus et devant
votre lettre ouverte à la ministre de l’Enseignement supérieur ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je peux dire que j’ai attiré davantage l’attention de la presse par mon
refus de cette distinction que par la trentaine de livres que j’ai
publiés ; ce qui ne m’a pas particulièrement surpris et plutôt amusé, car
la presse a manifestement accordé beaucoup plus d’importance que moi à cet
épisode, somme toute assez insignifiant, mais, pour une fois, s’agissant de
quelqu’un comme moi, un peu sensationnel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce qui concerne les réactions venues d’ailleurs, j’ai reçu des lettres de
félicitations de représentants du monde politique, comme Martine Aubry,
Bertrand Delanoe et Jean Tiberi, pour avoir obtenu la Légion d’honneur, et
également des lettres parfois très émouvantes de gens ordinaires, venant de
différents milieux, qui m’ont félicité, au contraire, pour l’avoir refusée.
J’ai trouvé cela, vous vous en doutez, tout à fait logique et profondément
satisfaisant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme vous pouvez le constater, la gauche m’a félicité, en somme, pour avoir
reçu de la droite une décoration qu’elle ne m’a jamais proposée elle-même. Je
l’aurais, bien entendu, refusée de la même façon, parce que je ne souhaite tout
simplement pas recevoir de quelque gouvernement que ce soit des gratifications
de cette sorte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est remarquable est qu’il est difficile, encore aujourd’hui en
France, d’être reconnu comme un intellectuel de gauche quand vous êtes
catalogué comme un représentant de la philosophie analytique. Ce que signifie
pour beaucoup de gens, du point de vue politique, ce genre de philosophie
semble être encore assez largement le capitalisme américain, la technocratie,
l’ultralibéralisme, le néoconservatisme, etc. C’est tout à fait ridicule et
lamentable, mais c’est malheureusement ainsi. De toute façon, le monde
politique, droite et gauches confondues, ne manifeste généralement pas beaucoup
de discernement dans le choix de ses intellectuels de référence, qui sont à peu
près les mêmes que ceux des médias et au nombre desquels il n’y a sûrement pas
grande chance que l’on puisse trouver un philosophe dans mon genre. Si vous
vous permettez de critiquer et même de critiquer sévèrement, sur certains
points, certaines de nos gloires philosophiques nationales comme Althusser,
Derrida, Deleuze, Lyotard, Foucault, Badiou, etc., dont l’œuvre est censée
déterminer à peu près depuis les années 1960 ce que c’est qu’être de gauche en
philosophie, vous ne pouvez évidemment être, aux yeux de leurs admirateurs
inconditionnels, que réactionnaire et, qui plus est, antifrançais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;— &lt;em&gt;L’analyse du nazisme par Karl Kraus a-t-elle été correctement
interprétée ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est encore une question qui est beaucoup trop vaste pour qu’il soit
possible d’y répondre en quelques phrases. J’ai rédigé une préface de cent
cinquante pages pour la publication de la traduction française de &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/bancdessais/troisiemenuitdewalpurgis/&quot;&gt;Dritte
Walpurgisnacht&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;. Mais je ne suis pas sûr, malheureusement, que le
travail que nous avons effectué, le traducteur et moi, ait réussi à changer
beaucoup les choses. En rédigeant ce livre, Kraus a écrit, selon moi, un des
ouvrages les plus perspicaces, les plus pénétrants et les plus puissants dont
nous disposons sur la nature et la réalité de l’horreur nazie ; et c’est
une chose qui, je crois, saute aux yeux dès qu’on commence à le lire. Mais elle
semble être hélas à peu près toujours aussi loin d’être reconnue par les gens
qui décident de ce qui est important et de ce qui l’est pas sur les questions
de cette sorte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme toujours, le problème est d’obtenir de ceux qui veulent en principe
comprendre qu’ils consentent simplement à ouvrir les livres et à juger sur
pièces, au lieu de se contenter de répéter ce que tout le monde dit. Kraus est
victime, pour commencer, du fait que même ceux qui ne savent rien de la façon
dont il s’est comporté à l’égard du nazisme savent généralement au moins que
Dritte Walpurgisnacht commence par la phrase fameuse « &lt;em&gt;Zu Hitler fällt
mir nichts ein&lt;/em&gt; [Rien ne me vient à l’esprit à propos de Hitler] », dont on
a retenu généralement, en dépit du fait qu’il s’est expliqué clairement sur sa
signification réelle, que Kraus n’avait rien trouvé à dire sur Hitler. Un
deuxième problème est lié au fait qu’il a rompu en 1932 avec la
social-démocratie et s’est rallié, en 1934, à Dollfuss, qu’il considérait comme
le dernier espoir, pour l’Autriche, de réussir à échapper à l’annexion par
l’Allemagne nazie. Comme les gens qui parlent de ces choses sont souvent
ignorants de l’histoire de l’Autriche, ils ne font généralement pas beaucoup ou
pas du tout de différence entre l’austro-fascisme et le nazisme et déduisent de
la façon dont Kraus s’est comporté dans les dernières années qu’il était
également un partisan de Hitler, alors que sa position était au
contraire : « Tout, y compris un éventuel retour à la monarchie,
plutôt que Hitler. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore aujourd’hui le poids des habitudes intellectuelles et des préjugés,
l’ignorance historique, la partialité et la mauvaise foi font que, de façon
tout à fait incompréhensible pour moi, on pardonne plus facilement à Heidegger
son admiration pour Hitler et son adhésion explicite et durable au nazisme
qu’on ne pardonne à Kraus de s’être rangé du côté de Dollfuss, en oubliant
notamment que, même si son choix était effectivement contestable et peut même
être considéré comme une erreur regrettable, il s’est conduit comme un
Autrichien patriote qui cherchait désespérément à préserver l’indépendance de
son pays et était prêt à accepter pour cela ce qu’il considérait comme le
moindre mal. Un bon nombre d’intellectuels et d’écrivains autrichiens, à qui on
ne songe généralement pas à le reprocher, ont d’ailleurs fait le même choix que
lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kraus dit que « l’historien n’est pas toujours un prophète tourné vers
l’arrière, mais le journaliste est toujours quelqu’un qui après a toujours tout
su à l’avance [&lt;em&gt;der nachher alles vorher gewusst
hat&lt;/em&gt;] &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#pnote-633459-2&quot; id=&quot;rev-pnote-633459-2&quot; name=&quot;rev-pnote-633459-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; ». Je suis toujours surpris par la façon
dont la plupart des gens qui s’expriment sur la question dont nous parlons se
comportent de façon journalistique : ils ont tout su d’avance, notamment
sur le choix qu’aurait dû faire un homme comme Kraus, mais seulement après coup
et même longtemps après.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;— &lt;em&gt;Que pensez-vous du système éducatif dans les universités d’Europe
?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n’ai malheureusement pas une connaissance suffisamment précise de la
façon dont les choses se passent à présent dans les universités européennes, et
même pas non plus, du reste, dans l’université française, où je n’enseigne plus
depuis 1995 – l’année où j’ai été élu au Collège de France. Je ne suis donc pas
très bien placé pour répondre à votre question.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une des rares choses que je puisse dire sur ce point, au moins en ce qui
concerne l’enseignement de la philosophie, est que les universités d’Europe me
semblent, de façon générale, peu européennes et marquées encore de façon
excessive et parfois très étroite par des traditions nationales. Je suis
toujours frappé par le degré auquel l’information philosophique circule peu,
mal et la plupart du temps à sens unique entre des pays théoriquement aussi
proches les uns des autres que ceux de l’Europe occidentale. Il vaut mieux ne
pas se demander ce que les philosophes français savent généralement de ce qui
se fait en philosophie dans des pays comme l’Italie ou l’Espagne (les choses se
passent sans doute un peu mieux dans l’autre sens). Mais même entre la France
et l’Allemagne, le degré d’ignorance réciproque reste considérable et
difficilement compréhensible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre chose qui m’inquiète et à laquelle je suis très sensible est
l’échec dramatique de la démocratisation de l’enseignement supérieur, qui pour
ma génération, avait représenté une aspiration fondamentale et un grand espoir.
Je ne voudrais surtout pas avoir à redevenir étudiant aujourd’hui, où les
choses sont devenues encore beaucoup plus difficiles, pour les étudiants qui
sortent de milieux populaires, qu’elles ne l’étaient au début des années
1960 &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#pnote-633459-3&quot; id=&quot;rev-pnote-633459-3&quot; name=&quot;rev-pnote-633459-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; Avec le retour au pouvoir de ce qu’on appelle
la droite « décomplexée » dans la plupart des pays européens, il
n’est plus question que d’autonomie, de privatisation, de compétition,
d’excellence et d’élitisme, qui n’aura malheureusement de
« républicain » que le nom et sera probablement avant tout social. Je
suis sur ce point plutôt pessimiste et il me semble tout à fait possible que
nous finissions par avoir à peu près tous les inconvénients du système
américain sans en avoir réellement les avantages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;— &lt;em&gt;Existe-t-il de nos jours un moyen de communication qui vous semble
respectable ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Demander le respect pour les moyens de communication modernes, y compris
dans ce qu’ils ont de monstrueux et de destructeur, et dans la façon qu’ils ont
de gouverner à présent non seulement la politique, qui est devenue
essentiellement une affaire de communication, mais également à peu près tous
les aspects de l’existence, est sûrement beaucoup demander. Pour être respecté,
il faut d’abord, me semble-t-il, se conduire de façon respectable. Je pense
que, dans leur cas, on devrait déjà être très satisfait s’il était possible
d’obtenir qu’ils se conduisent généralement de façon à peu près acceptable, ce
qui est malheureusement loin d’être le cas. On a beau essayer de faire croire
le contraire, il n’est pas possible de demander de la décence et de la rigueur
morale à un système dont on admet en même temps qu’il repose à peu près
exclusivement sur le principe que Wilhelm Liebknecht, cité par Kraus, formulait
déjà en 1872 dans un article consacré à la presse : « Tout pour de
l’argent – pour tout de l’argent. » Faut-il dire de Liebknecht qu’il
exagérait de façon partiale, absurde et insupportable, ou, comme Kraus le dit
de Nestroy, qu’il anticipait simplement ? Il est dit dans l’Évangile qu’on
ne peut pas servir à la fois Dieu et Mammon, c’est-à-dire cette autre divinité
que constitue l’argent. Mais aujourd’hui presque tout le monde pense qu’on le
peut parfaitement et chacun pense plus ou moins que c’est ce qu’il est en train
de faire lui-même.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que je trouve inquiétant est qu’on soit devenu à peu près incapable de se
rendre compte qu’il pourrait y avoir là un problème sérieux. Pour citer à
nouveau Kraus : « Les hypocrites moraux ne sont pas haïssables parce
qu’ils font autrement qu’ils ne professent, mais parce qu’ils professent
autrement qu’ils ne font. […] Ce n’est pas que les gens en question boivent du
vin qui devrait être dévoilé, mais qu’ils prêchent l’eau. &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#pnote-633459-4&quot; id=&quot;rev-pnote-633459-4&quot; name=&quot;rev-pnote-633459-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a des moments où on aimerait mieux, à tout prendre, entendre les
professionnels de la communication reconnaître, comme certains le font du reste
parfois, qu’ils sont des commerçants qui vendent simplement un produit un peu
spécial, au lieu de répéter sur tous les tons qu’ils remplissent un devoir
sacré d’information, qui sert en fin de compte uniquement la cause de la
transparence, de la vérité et de la morale. Ce qu’ils prêchent peut être, à
bien des égards, encore plus insupportable que ce qu’ils font. Kraus a
dit : « La providence d’une époque sans Dieu est la presse, et elle a
même érigé la croyance à une omniscience et une omniprésence en une
conviction. &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#pnote-633459-5&quot; id=&quot;rev-pnote-633459-5&quot; name=&quot;rev-pnote-633459-5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; » On est tenté de dire que c’est
seulement aujourd’hui, avec l’avènement des techniques de communication
modernes, qu’on peut commencer à comprendre réellement à quoi pourrait
ressembler un substitut profane de la providence, de l’omniscience et de
l’omniprésence dans des sociétés qui ont cessé d’être religieuses.&lt;/p&gt;
&lt;h5&gt;Extrait d’un entretien entre Jacques Bouveresse et les Editions Del
Subsuelo, maison barcelonaise qui fait paraître à l’automne 2011 la traduction
en castillan de &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/bancdessais/satireprophetielesvoixdekarlkraus/&quot;&gt;Satire
et prophétie&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (Agone, 2007).&lt;br /&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;p&gt;——&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;h4&gt;Notes&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#rev-pnote-633459-1&quot; id=&quot;pnote-633459-1&quot; name=&quot;pnote-633459-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;] Membre du comité central, Pierre Juquin prend la tête
d’un mouvement de « réformateurs » au début des années 1980 avant d’être exclu
du PCF puis de tenter rallier les forces politiques à la gauche du PS lors de
l'élection présidentielle de 1988. [ndlr]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#rev-pnote-633459-2&quot; id=&quot;pnote-633459-2&quot; name=&quot;pnote-633459-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;] Karl Kraus, &lt;em&gt;Die Fackel&lt;/em&gt;, 19 septembre 1913, n°
381-383, p. 71.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#rev-pnote-633459-3&quot; id=&quot;pnote-633459-3&quot; name=&quot;pnote-633459-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;] Sur ce point, lire Pierre Bourdieu et Jean-Claude
Passeron, &lt;em&gt;Les Héritiers&lt;/em&gt;, Minuit, 1964.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#rev-pnote-633459-4&quot; id=&quot;pnote-633459-4&quot; name=&quot;pnote-633459-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;] Karl Kraus, &lt;em&gt;Die Fackel&lt;/em&gt;, 15 février 1900, n°
272-273, p. 42.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#rev-pnote-633459-5&quot; id=&quot;pnote-633459-5&quot; name=&quot;pnote-633459-5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;em&gt;Ibid&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Y avait-il une alternative ?</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2011/09/09/Y-avait-il-une-alternative</link>
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    <pubDate>Fri, 09 Sep 2011 15:02:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>Inactualités</category>
        <category>Guerre-contre-le-terrorisme</category>    
    <description>&lt;h4&gt;Selon l’opinion commune, les attentats du 11 septembre 2001 ont changé le
monde. Le 1er mai 2011, le cerveau présumé de ce crime, Oussama Ben Laden, a
été assassiné. Les Nations unies ont fait savoir que mai 2011 avait été le mois
le plus meurtrier pour les civils afghans depuis qu’elles ont commencé à faire
le décompte des victimes, il y a quatre ans.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;Un certain nombre d’analystes ont noté que, bien que Ben Laden ait fini par
être tué, il a remporté de grands succès dans sa guerre contre les États-Unis.
« Il ne cessait d’affirmer que la seule manière de bousculer militairement
les États-Unis dans le monde musulman et de défaire ses satrapes était
d’attirer les Américains dans une série de guerres limitées mais coûteuses qui
ne pouvaient que les mener à la faillite, écrit Eric Margolis. Ce qu’il
appelait “saigner les États-Unis”. Sous la présidence de George W. Bush, puis
de Barack Obama, les États-Unis ont foncé droit dans le piège de Ben Laden. […]
Les dépenses militaires monstrueusement élevées et la dépendance à la dette […]
sont peut-être l’héritage le plus pernicieux de l’homme qui pensait pouvoir
vaincre les États-Unis ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fut tout de suite évident que Washington cherchait à répondre aux
souhaits les plus ardents de Ben Laden. Comme je l’ai écrit peu de temps après
le 11-Septembre, il suffisait de connaître un minimum la situation dans la
région pour comprendre qu’« un assaut massif sur des positions musulmanes
[était] justement la réponse [qu’appelaient] de leurs prières Ben Laden et ses
associés [et que] cette réaction ferait tomber les États-Unis et leurs alliés
droit dans un “piège diabolique” – selon les mots du ministre français des
Affaires étrangères [Hubert Védrine] ». Michael Scheuer, l’agent de la CIA
chargé de la recherche d’Oussama Ben Laden à partir de 1996, a déclaré peu de
temps après que « Ben Laden a expliqué très précisément à l’Amérique
pourquoi il nous faisait la guerre. [Il] est là pour modifier radicalement la
politique des États-Unis et de l’Occident à l’égard du monde islamique », et il
a largement réussi : « L’armée et la politique des États-Unis sont en
train d’achever la radicalisation du monde islamique, ce qu’Oussama Ben Laden a
essayé de faire avec un succès certain, mais jamais total, depuis le début des
années 1990. Il me semble qu’on peut en conclure que les États-Unis d’Amérique
demeurent le seul allié indispensable de Ben Laden. » Ce qui reste sans
doute vrai, même après sa mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Y avait-il une alternative ? Selon toute probabilité, le mouvement
djihadiste, qui était, pour une large part, extrêmement critique à l’égard de
Ben Laden, aurait pu être ébranlé et divisé après le 11-Septembre. Ce
« crime contre l’humanité », comme il a été justement qualifié, aurait pu
être considéré comme un crime, justement, qui appelait donc une opération
internationale pour appréhender les suspects. On l’a dit à l’époque mais cette
possibilité n’a même pas été examinée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;em&gt;Autopsie des terrorismes&lt;/em&gt;, j’approuvais la conclusion du
journaliste britannique Robert Fisk, pour qui les « crimes
horribles » du 11-Septembre ont été commis avec « une malignité et
une cruauté terrifiante ». Il n’est pas inutile de rappeler que ces crimes
auraient pu être pires encore. Supposons ainsi que les assaillants soient allés
jusqu’à bombarder la Maison Blanche, tuer le président, installer une dictature
militaire brutale tuant des milliers et torturant des dizaines de milliers de
personnes, mettre sur pied un centre de terrorisme international pour installer
des États terroristes et tortionnaires similaires ailleurs et mener une
campagne internationale d’assassinats ; et pour couronner le tout, qu’ils
aient invité une équipe d’économistes – appelons-les « les Kandahar
boys » – qui auraient tôt fait de mener l’économie à la pire dépression de
son histoire. De toute évidence, cela aurait été bien pire que le
11-Septembre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malheureusement, ce n’est pas une fiction. Cela a bel et bien eu lieu. La
seule inexactitude dans ce bref résumé est qu’il faut multiplier les chiffres
par vingt-cinq pour avoir un équivalent du nombre de victimes par habitant. Je
parle bien sûr de ce qu’on appelle souvent en Amérique latine « le premier
11-Septembre » : le 11 septembre 1973, quand les États-Unis sont enfin
parvenus à renverser le gouvernement démocratique de Salvador Allende au Chili
par un coup d’État militaire qui plaçait le général Pinochet à la tête du pays.
[…]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’assassinat d’Oussama Ben Laden met un terme à une phase au moins de la
« guerre contre le terrorisme » re-déclarée par le président George
W. Bush après le deuxième 11-Septembre. Évoquons maintenant brièvement cet
événement et sa portée. Le 1er mai 2011, Oussama Ben Laden a été tué dans sa
résidence, qui était à peine protégée, par une mission d’attaque de
soixante-dix-neuf Navy SEALs entrés au Pakistan en hélicoptère. Le gouvernement
a d’abord donné toutes sortes de versions sensationnelles de l’événement, qu’il
a ensuite retirées, avant que les rapports officiels montrent de façon toujours
plus évidente que l’opération était un assassinat planifié, qui a donné lieu à
de multiples violations des règles les plus élémentaires du droit
international, à commencer par l’invasion elle-même. Il semble qu’il n’y ait
pas eu de tentative d’appréhender la victime non armée vivante, comme on
imagine qu’auraient pu le faire soixante-dix-neuf commandos qui ne rencontrent
pas de résistance – en dehors de celle de sa femme, qui n’était pas armée non
plus, et qu’ils ont tuée en légitime défense lorsque, selon la Maison Blanche,
elle a « bondi » sur eux. […]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il pourrait être intéressant de se demander comment nous réagirions si des
commandos irakiens atterrissaient dans le ranch de George W. Bush,
l’assassinaient et jetaient son corps dans l’Atlantique – après lui avoir
administré les rites funéraires adéquats, cela s’entend. Indiscutablement, il
n’est pas un « suspect » mais le « cerveau » qui a donné
l’ordre d’envahir l’Irak. C’est-à-dire de commettre le « crime
international suprême qui ne diffère des autres crimes de guerre qu’en ce qu’il
contient en lui le mal de tous les autres », pour lequel les criminels nazis
furent pendus : des centaines de milliers de morts, des millions de
réfugiés, la destruction d’une grande partie du pays et de son patrimoine
national et le conflit religieux meurtrier qui s’est maintenant étendu à toute
la région. Tout aussi indiscutablement, ces crimes dépassent de très loin tout
ce qu’on a pu attribuer à Ben Laden. […]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De même donc, il est indiscutable que Bush et ses associés ont commis le
« crime suprême international », le crime d’agression. Le crime a été
défini très clairement par le juge de la Cour suprême Robert Jackson, procureur
en chef pour les États-Unis au procès de Nuremberg, définition confirmée
ensuite par une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies. Un
« agresseur », proposa Jackson dans sa déclaration liminaire, est un État
qui est le premier à commettre des actions telles que « l’invasion de ses
forces armées, avec ou sans déclaration de guerre, sur le territoire d’un autre
État ». Personne, pas même les partisans les plus résolus de l’agression, ne
peut nier que c’est exactement ce que Bush et ses associés ont fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ferait bien aussi de se souvenir des mots de Jackson à Nuremberg sur le
principe d’universalité : « Si certaines violations de traités sont
des crimes, ce sont des crimes que ce soient les États-Unis ou que ce soit
l’Allemagne qui les commettent, et nous ne sommes pas disposés à établir des
règles de justice pénale contre d’autres que nous n’accepterions pas de voir
invoquées contre nous. » Ou encore : « Nous ne devons jamais
oublier que les faits pour lesquels nous jugeons ces accusés sont ceux pour
lesquels l’Histoire nous jugera demain. Leur donner une coupe empoisonnée,
c’est aussi la porter à nos lèvres. » […]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n’y a donc que deux possibilités : soit Bush et ses associés sont
coupables du « crime international suprême » qui contient en lui tous
les maux successifs, des crimes qui dépassent de très loin tout ce qu’on peut
attribuer à Ben Laden ; soit on déclare que le procès de Nuremberg était
une mascarade et que les alliés ont commis des « assassinats juridiques ».
Tout cela, encore une fois, indépendamment de la question de la culpabilité des
accusés : établie par le tribunal de Nuremberg dans le cas des criminels
nazis, présumée en toute vraisemblance depuis le début dans le cas de Ben Laden
– même si Obama n’a pas laissé l’occasion de l’établir formellement devant un
tribunal. […]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelles sont les conséquences probables du meurtre de Ben Laden ? Pour
le monde arabe, cela n’aura sans doute guère de portée. Son influence déclinait
depuis longtemps ; et, depuis quelques mois, il avait été éclipsé par le
« Printemps arabe ». Son importance dans le monde arabe était parfaitement
résumée par le titre de l’éditorial du spécialiste du Moyen-Orient et
d’Al-Qaida, Gilles Kepel, dans le &lt;em&gt;New York Times&lt;/em&gt; du 7 mai 2011,
« Ben Laden était déjà mort ». Kepel écrit que sa mort ne devrait pas
soucier grand-monde. Ce titre aurait d’ailleurs pu paraître bien plus tôt si
les États-Unis n’avaient pas mobilisé le mouvement djihadiste en attaquant
l’Afghanistan et l’Irak, comme les services de renseignements et les chercheurs
l’avaient laissé entendre. Quant au mouvement djihadiste, Ben Laden en était
sans aucun doute un symbole vénéré, mais il ne jouait apparemment pas un grand
rôle dans ce « réseau de réseaux », comme le caractérisent les analystes,
qui mène surtout des opérations indépendantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’opération Geronimo aurait pu être l’étincelle qui met le feu aux poudres
au Pakistan, avec des conséquences terribles. Sans doute l’assassinat était-il
perçu comme un « acte de vengeance » par l’administration. Et sans
doute le rejet de l’option légale reflète-t-il la distance entre la culture
morale de 1945 et celle d’aujourd’hui. Quelle qu’en soit la motivation, il ne
pouvait guère s’agir de la sécurité. Comme dans le cas du « crime
international suprême » en Irak, l’assassinat de Ben Laden illustre une
fois de plus le fait que, contrairement aux théories reçues, la sécurité soit
rarement un facteur prioritaire dans l’action des États.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a encore beaucoup à dire, mais même les choses les plus évidentes et
élémentaires laissent considérablement à penser quand on se penche sur le
11-Septembre, ses conséquences, et ce qu’elles présagent pour l’avenir.&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Noam Chomsky&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;——&lt;br /&gt;
Court extrait de la préface à son livre, &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/autopsiedesterrorismes&quot;&gt;Autopsie des terrorismes. Les
attentats du 11-Septembre 2001 et l’ordre mondial&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; – à paraître en
octobre 2011 ; traduit de l’anglais par Étienne Dobenesque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;img src=&quot;http://blog.agone.org/public/Couv/.AutopsieTerrorismes_s.jpg&quot; alt=&quot;AutopsieTerrorismes&quot; style=&quot;display:block; margin:0 auto;&quot; title=&quot;AutopsieTerrorismes&quot; /&gt;&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Dignes dindons</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2011/09/05/Dignes-dindons</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:39ea95b5ebe37425ffa1f26e95ac1685</guid>
    <pubDate>Mon, 05 Sep 2011 16:40:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>La chronique d'Alain Accardo</category>
        <category>Démocratie</category><category>Education-politique</category><category>Elections</category>    
    <description>&lt;h4&gt;Les périodes électorales se suivent et se ressemblent. Celle où nous
entrons voit refleurir sans retard la rhétorique creuse et hypocrite des barons
de la droite et de leurs comparses socialistes qui, tels les automates
solidaires d’un ancien jacquemart, viennent alternativement asséner aux
citoyens les coups de maillet de l’évangile libéral : « la crise »,
« la dette », « au-dessus de nos moyens », « la nécessaire
rigueur », « l’unité des français », etc.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;Le discours a déjà tellement servi qu’il en est tout éculé, et on s’étonne
qu’il puisse encore faire usage. C’est sans compter avec l’analphabétisme
politique qu’on retrouve intact et prêt à l’emploi à chaque nouvelle
génération. Les électeurs débutants sont en effet – n’en déplaise à ceux qui
croient que le peuple possède la science infuse – pourvus d’un viatique
d’ignorance et de crédulité suffisant pour tenir leur rôle de figurants dans
les comédies électorales à venir, le temps d’apprendre, s’ils le peuvent,
qu’ils sont les dindons de la farce démocratique bourgeoise. Mais c’est alors
trop tard : la génération suivante de dindons a déjà commencé à
glouglouter, tout aussi disposée à se laisser plumer que la précédente. Tout
est à refaire, ou plutôt tout continue, et ceux qui veulent mettre la nouvelle
vague de citoyens en garde contre la manipulation font figure de vieux schnocks
aigris et dépassés – quand ce n’est pas de dangereux terroristes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi donc, alors que toute obtention d’un diplôme, toute délivrance
d’une autorisation ou d’un permis, sanctionnent l’acquisition par l’impétrant
d’une &lt;em&gt;compétence&lt;/em&gt; particulière dûment vérifiée, et que personne ne
concevrait sérieusement aujourd’hui de supprimer l’examen pour le permis de
conduire, ou de chasser, ou de s’inscrire en fac, pourquoi donc, bien que
s’occuper des affaires publiques et prendre part à la vie politique soit
autrement plus difficile que de se mettre au volant, tirer le faisan ou
préparer une licence de communication, le premier inculte politique venu se
voit-il autorisé à prendre part à des élections dont les plus secrets ressorts
généralement lui échappent, parce qu’ils relèvent des arcanes de la lutte des
classes et qu’il faut avoir appris à y voir clair ? On connaît bien sûr la
réponse : la république bourgeoise, loin de reposer sur la vertu de
citoyens éclairés et responsables, a seulement besoin, pour se reproduire,
d’une masse de semi-ilotes indéfiniment maintenus à l’état infantile et
incapables de comprendre de quelle imposture leur bêtise les fait à la fois
victimes et complices.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Platon fut le premier à distinguer le principe d’égalité et le principe de
compétence, et il avait raison. Mais il avait tort de s’en servir pour
invalider le régime démocratique. C’était là préjugé d’aristocrate monarchiste.
Par essence, absolument rien n’empêche la démocratie de concilier égalité en
droit et compétence de fait. Il faut seulement y mettre le prix. Pour cela, le
législateur doit veiller à ce que la formation et l’information ne soient pas
des marchandises et que les ressources publiques ne soient pas constamment
détournées au profit de puissances privées. C’est même à ce critère qu’on
devrait juger d’abord toute démocratie proclamée : met-elle réellement
&lt;em&gt;tout en œuvre&lt;/em&gt;, dans un souci permanent de justice, pour élever chacun
de ses membres de l’état de mineur immature au rang de citoyen vraiment adulte,
en mesure d’assumer de façon lucide et responsable sa part de
souveraineté ? Pour les bourgeois friqués et sur-diplômés qui nous
gouvernent, il est toujours bien trop coûteux, et risqué, d’instruire le
peuple. Il est plus rentable de le divertir. Aujourd’hui, l’École s’étant
prosternée devant les médias et les médias étant asservis par l’argent,
l’abrutissement systématique des masses est devenu le sport par excellence
d’une grande partie de nos « élites ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces conditions, consulter le peuple sans lui avoir jamais fourni les
moyens de comprendre les vrais enjeux et les règles d’un jeu truqué, c’est
proprement se moquer du monde. Et c’est à cela que servent depuis trop
longtemps nos campagnes électorales. Il paraît que quelques-uns commencent à
s’en aviser et à s’en indigner. Sans blague !&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Alain Accardo&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Chronique initialement parue dans le journal &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.ladecroissance.net&quot;&gt;La Décroissance&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;, du mois de septembre
2011.&lt;br /&gt;
——&lt;br /&gt;
Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/denotreservitudeinvolontaire&quot;&gt;De notre servitude
involontaire&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2001), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/introductionaunesociologiecritique&quot;&gt;Introduction à une
sociologie critique&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2006), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/journalistesprecairesjournalistesauquotidien&quot;&gt;Journalistes
précaires, journalistes au quotidien&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2006), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/lepetitbourgeoisgentilhomme&quot;&gt;Le Petit Bourgeois
Gentilhomme&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2009), &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://agone.org/engagements&quot;&gt;Engagements. Chroniques et autres textes
(2000-2010)&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2011).&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
      </item>
    
  <item>
    <title>Un péril rose ?</title>
    <link>http://blog.agone.org/post/2011/08/29/Un-peril-rose</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:1642f5de46ca11ef320c2ac382fc2f41</guid>
    <pubDate>Wed, 31 Aug 2011 11:32:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Agone</dc:creator>
        <category>La chronique de Jean-Pierre Garnier</category>
        <category>Idéologie-sécuritaire</category><category>Parti-socialiste</category><category>Social-libéralisme</category>    
    <description>&lt;h3&gt;Comment l'esprit sécuritaire du PS inspire celui de l'UMP – et
vice-versa&lt;/h3&gt;
&lt;h4&gt;Le fascisme, nous serine-t-on souvent, n'appartient pas au passé. À gauche,
surtout en période électorale, on met en avant, pour le prouver, les scores
inquiétants du FN. À gauche de la gauche, on rappelle rituellement que le
fascisme demeure le dernier recours de la bourgeoisie en cas de crise prolongée
et de résistance populaire active menaçant la stabilité voire la pérennité de
la « démocratie », c'est-à-dire du capitalo-parlementarisme. Certes, mais,
de même qu'il a existé un anticommunisme primaire, il n'est peut-être pas
exagéré de parler aussi d'un antifascisme non moins primaire.&lt;/h4&gt;    &lt;p&gt;Si fascisme il y aura dans l'avenir, il prendra d'autres formes que les
régimes hitlériens ou mussoliniens - ou même franquistes et salazaristes.
Peut-être faudra-t-il même inventer un autre nom pour le désigner. À cet égard,
la remontée de l'extrême droite dans les urnes, sinon dans la rue, qui mobilise
tant de bon esprits à gauche comme à l'extrême gauche, ne constitue peut-être
pas le danger principal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La classe dirigeante, secondée par ses alliés des franges supérieures et
moyennes de la néo-petite-bourgeoisie, peut fort bien faire appel, en cas de
besoin, à des moyens drastiques dignes des dictatures pour mater les
récalcitrants au nouvel ordre mondial s'il leur prenait l'envie de manifester
leur opposition à des politiques iniques autrement que par des manifestations
traîne-savates et des « journées d'action » bidons. Le traitement de
choc réservé à la révolte des « racailleux de cité » donne déjà un
avant-goût de ce qui attend ceux qui voudraient les imiter &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#pnote-632777-1&quot; id=&quot;rev-pnote-632777-1&quot; name=&quot;rev-pnote-632777-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À leur manière, nos dirigeants mitonnent déjà, avec leurs experts, leur
solution (sinon finale, du moins durable) à la question sociale. On sait, pour
peu qu'on cherche à s'informer ou même à lire entre les lignes que la presse de
marché consacre à « la sécurité », que l'État d'exception est en passe de
devenir la règle, comme le déplorent une minorité défenseurs patentés du
soi-disant « État de droit » rendus soucieux par sa dérive en cours
vers un État policier. Reste à faire accepter, voire applaudir, ladite dérive
par l'« opinion publique ». C'est l'autre volet du fascisme : la mise
en condition de la population. Mais, là non plus, la voie empruntée ne sera pas
la même que dans les régimes dits totalitaires. Pas besoin de parti unique, de
parades militaires, de défilés en chemises brunes ou noires, de retraites aux
flambeaux et d'autodafés de livres subversifs. Grâce au matraquage médiatique
non stop, on convaincra tout un chacun non seulement des bienfaits d'une
présence policière et d'un arsenal préventif ou répressif sans cesse accrus,
mais de se faire le supplétif des forces de l'ordre. C'est ce que certains
observateurs lucides appellent la « terrorissation
démocratique &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#pnote-632777-2&quot; id=&quot;rev-pnote-632777-2&quot; name=&quot;rev-pnote-632777-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; » ou la « politique de la
peur &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#pnote-632777-3&quot; id=&quot;rev-pnote-632777-3&quot; name=&quot;rev-pnote-632777-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; », une version en quelque sorte
post-moderne et post-politique du fascisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis des années, en effet, au niveau national comme sur le plan local,
gouvernants de droite et de gauche délivrent le même discours aux gouvernés
apeurés. Après bien d'autres, un commissaire divisionnaire, conseiller du
directeur de la police nationale resservait récemment le refrain devenu
antienne : « La sécurité est bien l'affaire de tous. C'est une
obligation citoyenne. &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#pnote-632777-4&quot; id=&quot;rev-pnote-632777-4&quot; name=&quot;rev-pnote-632777-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; » Sur le mode
plaisant, le superflic ajoutait un argument qui résume le point d'aboutissement
auquel aboutit logiquement l'impératif sécuritaire : « Ma grand-mère
me disait : “Si tu n'as pas un gendarme dans la tête, il en faut un au
bord de la route.” Il faut effectivement conscientiser le risque. » Ce qui
se profile ainsi à l'horizon, c'est un « totalitarisme citoyen » qui,
après avoir converti tout un chacun, à coups de slogans participatifs, en agent
bénévole et zélé des finalités étatiques, permettra au pouvoir exécutif de
faire le plein de ses exécutants. Y compris pour les œuvres de basse police
comme la délation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On comprend dès lors que l'empilement sans fin de lois et de règlements
liberticides et l'accumulation continue de dispositifs de surveillance, de
contrôle et de contrainte depuis maintenant plus de quatre décennies n'ait pas
suscité de protestations massives parmi la population. Bien au contraire :
la gestion policière de la crise sociale bénéficie d'un large consensus. Un
préfet délégué interministériel à la Sécurité privée, président du Comité de
pilotage stratégique de la vidéo-protection, s'en félicitait il y a peu :
« Depuis 2010, l'“appétit” pour la vidéo-protection transcende de plus en
plus les choix politiques, individuels ou philosophiques des uns et des autres.
Il n'y a plus guère que quelques irréductibles qui considèrent la
vidéoprotection comme un outil attentatoire aux libertés publiques
individuelles ou collectives. Les populations, comme le démontrent les enquêtes
réalisées entre 2007 et 2009, réclament la vidéoprotection, ou du moins n'en
ont pas peur et pensent qu'elle améliore leur protection. Elle s'y est
prononcée favorablement à 75 %. S'il existe une certaine confiance, c'est que
la population considère que la vidé-protection s'avère utile et qu'elle est
relativement bien encadrée [&lt;em&gt;sic&lt;/em&gt;] en termes d'autorisation, avec des
contrôles a priori et a posteriori. &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#pnote-632777-5&quot; id=&quot;rev-pnote-632777-5&quot; name=&quot;rev-pnote-632777-5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les deux citations ci-dessus devraient en tout cas contribuer à dissiper les
illusions des démocrates naïfs qui comptent sur un renforcement du pouvoir du
Parlement pour mettre un bémol à l&lt;em&gt;'ubris&lt;/em&gt; répressif de l'exécutif.
Elles sont, en effet, extraites de discours prononcés dans le cadre des
dernières « Rencontres parlementaires sur la sécurité
» &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#pnote-632777-6&quot; id=&quot;rev-pnote-632777-6&quot; name=&quot;rev-pnote-632777-6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt;. Le fait qu'elles aient été supervisées par
deux figures de proue de la majorité connues pour leurs compétences en ce
domaine - le député-maire de Nice, Éric Chiotti, et le ministre de l'Intérieur,
Claude Guéant - ne doit pas rassurer. Comme lors de ses passages précédents au
pouvoir, la gauche officielle ne s'apprête pas à revenir sur les mesures prises
par la droite pour assurer la loi et l'ordre. Elle aura même tendance, comme
elle l'a déjà fait, à en rajouter. En juillet dernier, le même Éric Ciotti,
multirécidiviste en matière de répression, rédige un texte de loi proche d'une
proposition de Ségolène Royal datant de 2007 : un encadrement militaire
des jeunes délinquants comme alternative à la prison. La candidate à la
primaire organisée par le PS se réjouit aussitôt de l'initiative de ce membre
de la Droite populaire, c'est-à-dire réactionnaire. « Nicolas Sarkozy se
rallie à une proposition de la présidentielle de 2007 », clamera t-elle
victorieusement au cours d'une virée estivale pré-électorale à Toulouse. Et
d'en rajouter une louche peu après sur RTL : « Ce n'est pas parce
qu'un député de droite reprend l'une de mes bonnes idées que je vais la
critiquer. Bien au contraire, j'attends qu'il passe des discours aux
actes. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans remonter à la République de Weimar, à Friedrich Ebert et Eric Noske, à
l'écrasement de la révolution des Conseils et à l'assassinat de Rosa Luxembourg
et Karl Liebknecht, bref aux événements qui ont ouvert la voie au nazisme, la
plupart des sociaux-démocrates au pouvoir se sont toujours montrés capables de
se débarrasser sans états d'âme des révolutionnaires quand ceux-ci ne se
contentent pas de mener la lutte des classes dans les salles de colloques et
les amphithéâtres universitaires. À plus forte raison, lorsque les
sociaux-démocrates se sont transmués plus ou moins ouvertement en
sociaux-libéraux. En matière de maintien de l'ordre bourgeois, alors qu'aucune
menace sérieuse de subversion des institutions capitalistes ne pointait à
l'horizon, ils se sont toujours efforcés de montrer qu'ils n'avaient pas de
leçons à recevoir de la droite quand ils étaient au pouvoir. À cet égard, il
serait peut-être temps pour les gens qui se pensent « de gauche » de
cesser de se fier aveuglément aux dénominations des partis censés les
représenter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a, en effet, plusieurs vocables qu'on ne devrait plus utiliser qu'avec
des pincettes tant ils ont été dénaturés par des régimes et des partis qui
n'ont fait, en se servant de ces appellations de moins en moins incontrôlées,
que prolonger sous d'autres formes l'exploitation, la spoliation et
l'oppression. Est-il besoin de mentionner ceux de l'Europe de l'Est que nombre
de politologues soi-disant avertis plaçaient par antiphrase sous le signe du
« socialisme réel » ? Et que dire du parti communiste français, qui,
à peine - et avec peine - déstalinisé, a connu un recentrage sans
rivages ? Quant au parti socialiste en France, comme son homologue
d'outre-Pyrénées, il est devenu banal de dire qu'ils n'ont plus de socialistes
que le nom. En piste pour le prochain spectacle du cirque électoral, l'énarque
et député-maire d'Évry, Manuel Valls, en a déjà tiré la conclusion. Depuis
quelque temps déjà, il propose à ses petits camarades du PS de débaptiser le
parti pour lui trouver une appellation plus adaptée aux mutations de la
société : « Il faut transformer de fond en comble le fonctionnement
du PS, nous dépasser, tout changer : le nom, parce le mot socialisme est
sans doute dépassé. &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#pnote-632777-7&quot; id=&quot;rev-pnote-632777-7&quot; name=&quot;rev-pnote-632777-7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; » Peut-être
pourrait-on profiter de l'occasion pour se le réapproprier ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En attendant, la présidentielle approchant, la gauche gouvernante tient à
faire savoir qu'elle est prête à prendre ses responsabilités et, en
particulier, à faire face sur le front de la sécurité. En mai dernier, il y
avait eu une fois de plus du pétard dans le « 9-3 ». À Sevran, une
fillette avait échappé de peu à une balle perdue lors d'un énième règlement de
comptes entre bandes de dealers. Le maire, Stéphane Gatignon, ex-PCF passé aux
Verts, parla publiquement de « faire appel à l'armée dans sa commune en
proie à la violence ». Un plumitif de service eut la bonne idée de courir
demander l'avis d'une spécialiste en la matière : la vestale de
l'« ordre juste », alias Ségolène Royal. Laquelle approuva des deux mains
(c'est-à-dire avec ce qui lui tient de cerveau) cette idée : « Si
j'étais présidente, il n'y aurait plus de zone de non droit. Nicolas Sarkozy
est aux responsabilités. &lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/%E2%80%A6&quot; title=&quot;…&quot;&gt;…&lt;/a&gt; Or, aujourd'hui,
il ne se passe rien. &lt;sup&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#pnote-632777-8&quot; id=&quot;rev-pnote-632777-8&quot; name=&quot;rev-pnote-632777-8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/sup&gt; » Que se
passerait-il, pour reprendre l'expression de Mme Poitou-Charente, si la
majorité de ce qui reste du corps électoral « degôche», corps
intellectuellement mou et politiquement avachi, l'envoyait, elle ou l'une de
ses pareil(le)s à l'Élysée pour « faire barrage », comme on dit, à la fois
à Sarko et à Marine Le Pen ?&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;Jean-Pierre Garnier&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;——&lt;br /&gt;
Jean-Pierre Garnier a publié aux éditions Agone : &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/contrefeux/uneviolenceeminemmentcontemporaine/&quot;&gt;Une
violence éminemment contemporaine. Essais sur la ville, la petite-bourgeoisie
intellectuelle et l'effacement des classes populaires&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; (2010).&lt;/p&gt;
&lt;div class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;h4&gt;Notes&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#rev-pnote-632777-1&quot; id=&quot;pnote-632777-1&quot; name=&quot;pnote-632777-1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;] Pour s’en convaincre, il suffit de lire &lt;em&gt;L’Ennemi
intérieur&lt;/em&gt; du sociologue Mathieu Rigouste ou &lt;em&gt;Opération banlieue&lt;/em&gt; de
son confrère Hacène Belmessous (La Découverte, 2009, 2010).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#rev-pnote-632777-2&quot; id=&quot;pnote-632777-2&quot; name=&quot;pnote-632777-2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;] Claude Guillon, &lt;em&gt;La Terrorisation démocratique&lt;/em&gt;,
Libertarlia, 2009.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#rev-pnote-632777-3&quot; id=&quot;pnote-632777-3&quot; name=&quot;pnote-632777-3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;] Serge Quadruppani, &lt;em&gt;La Politique de la peur&lt;/em&gt;,
Seuil 2011.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#rev-pnote-632777-4&quot; id=&quot;pnote-632777-4&quot; name=&quot;pnote-632777-4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;] Alain Winter, « Quels besoins, quelles réponses
technologiques ? », &lt;em&gt;Quatrièmes rencontres parlementaires sur la
sécurité&lt;/em&gt;, 22 mars 2011.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#rev-pnote-632777-5&quot; id=&quot;pnote-632777-5&quot; name=&quot;pnote-632777-5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;] Jean-Louis Blanchou, &lt;em&gt;idid&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#rev-pnote-632777-6&quot; id=&quot;pnote-632777-6&quot; name=&quot;pnote-632777-6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;] . Pour en savoir plus sur les préparatifs du nouvel
assaut techno-sécuritaire, où se vérifie que l’innovation technologique va de
pair avec la progrès de la police des populations, on se reportera avec profit
sur le texte &lt;a href=&quot;http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&amp;amp;id_article=325&quot;&gt;« Découvrez
la LOPPSI 3 - oui, la 3 »&lt;/a&gt;. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#rev-pnote-632777-7&quot; id=&quot;pnote-632777-7&quot; name=&quot;pnote-632777-7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;] Manuel Valls, &lt;em&gt;Sud-Ouest Dimanche&lt;/em&gt;, 14 juin
2009.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&lt;a href=&quot;http://blog.agone.org/post/2011/08/29/#rev-pnote-632777-8&quot; id=&quot;pnote-632777-8&quot; name=&quot;pnote-632777-8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;em&gt;Le Journal du Dimanche&lt;/em&gt;, 5 juin 2011.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;</description>
    
    
    
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